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Archives de mai, 2016

Les sujets à éviter

Il y a quelques années, j’étais à table avec quelques personnes, dont un négationniste des changements climatiques avec qui j’avais eu quelques discussions orageuses. Mais ce soir-là, son vis-à-vis était un Suisse. Aux arguments litigieux, il répondait simplement par des «hum, hum». En quelques minutes seulement, toute controverse avait disparu. Sans débat, sans polémique, sans querelle, sans affrontement. La manœuvre m’avait beaucoup impressionné. J’y avais vu les fondements de la neutralité suisse : laisse parler et fais à ta tête!

Depuis, il m’arrive parfois d’adopter la stratégie helvète, toujours avec succès. Et pourtant, j’ai du mal à m’y tenir. J’ai un esprit plutôt français. J’adore discuter, j’ai une grande gueule et des opinions que certains pourraient qualifier de tranchées. La neutralité, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé ou plutôt mon tonnelet de schnaps, pour employer une image plus suisse. Ce qui me cause bien des ennuis au royaume de la ceinture fléchée.

Chez nous, on peut dire ce qu’on veut, mais à condition de dire la même chose que les autres. À Tout le monde en parle, par exemple, on peut dire n’importe quoi (et certains ne s’en privent pas), mais à condition d’être nationaliste, d’être de gauche et d’aimer Fred Pellerin. Si par malheur tu n’es ni l’un ni l’autre et que les contes de Fred te font bâiller, tu ne seras pas accueilli au sein de la tribu.

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Montréal : une ville laide ?

Le carnet qui suit a paru en version abrégée dans La Presse de dimanche.

Je fréquente un groupe où je croise beaucoup de jeunes immigrants, fraîchement débarqués. Quand ils ne l’ont pas encore fait, je leur conseille toujours de se rendre au chalet de la Montagne, d’où on a la plus belle vue de Montréal. Le mont Royal, c’est mon lieu favori dans la métropole. Je veux bien croire qu’il compte 8000 mètres de moins que l’Everest, mais c’est notre montagne.

Je me reproche parfois de ne pas y aller assez souvent. Il faut dire que pour m’y rendre il me faut traverser le centre-ville à pied. Le centre-ville, c’est bien pour les courses. Mais quand on doit y tracer son chemin entre tous ces zombies qui vous foncent dessus, les yeux rivés sur leur téléphone, c’est moins agréable. Mais dès que j’arrive en haut de Peel, au pied de la montagne, je respire mieux. Quelques minutes plus tard, la rumeur de la ville a déjà disparu. On se croirait en forêt. Mais il faut faire gaffe, car quelques kamikazes prennent le chemin Olmsted pour une descente de la Coupe du Monde. La montée n’est pas trop rude, juste ce qu’il faut pour se sentir en forme quand on a 71 ans. Arrivé au belvédère du chalet, la vue est splendide, particulièrement par beau temps. Montréal apparaît alors comme une ville magnifique.

C’est une illusion, bien sûr. Je suis plutôt d’accord avec le chroniqueur Patrick Lagacé, qui écrivait récemment que notre ville est «objectivement moche». Vivante, certes. Intéressante, assurément. Mais laide, incontestablement.

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Le français québécois

anneÀ la fin de son interview dans La Presse, à l’occasion de la parution de Vi, Kim Thuy lance : «la langue québécoise est exceptionnelle». J’ai d’abord été étonné par cet éloge venant d’une romancière qui utilise si peu ladite langue québécoise. Dans l’entrevue accordée à Josée Lapointe, la romancière n’emploie d’ailleurs aucun mot typiquement québécois. Aussi me suis-je demandé ce qu’elle entendait par «langue québécoise», notion qui baigne souvent dans un flou très artistique.

À mon avis, la langue de Mme Thuy constitue un bel exemple de ce que Marie-Éva de Villers appelle le bon usage québécois. Dans un article paru dans Le Devoir, l’auteure du Multidictionnaire définissait le français québécois comme une sorte de français plus, c’est-à-dire le français standard, plus un certain nombre de mots, d’expressions ou d’usages qui nous sont propres. Le français québécois, pour Mme de Villers, c’est le français de la grande période de Radio-Canada, celui des Richard Garneau, des Madeleine Poulain et autres Pierre Nadeau. C’est une langue qui aujourd’hui survit plus à l’écrit qu’à l’oral, où elle est menacée. Un exemple : Jean-François Lisée vient de promettre en conférence de presse «un ostie de bon gouvernement». Imaginez-vous ses ex-patrons, MM. Parizeau et Bouchard, faire une telle promesse?

À l’époque, j’avais dit à Mme de Villers que je me rallierais volontiers à sa définition du français québécois si le terme n’était pas à ce point galvaudé. C’est que le français québécois n’est pas toujours ce «français plus» souhaité par l’auteure du Multidictionnaire. Souvent, c’est plutôt un «français moins». Une langue plus québécoise que française en fait, comme si on avait oublié que dans l’appellation «français québécois» le mot «français» vient en premier. Il arrive que notre français soit si québécois que je me demande même s’il est juste de parler de français. Peut-être serait-il plus honnête d’appeler tout simplement cette langue «le québécois». Après tout, quand les Siciliens emploient le sicilien, ils ne prétendent pas parler italien.

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Mon autobiographie (autorisée)

paul2Finalement, je n’écrirai pas de roman. Je crois avoir quelques talents, mais pas celui-là. Chaque fois que je m’attelle au genre romanesque, ce que j’écris finit par m’ennuyer. Alors, imaginez les lecteurs potentiels. Je me suis plutôt remis à mon autobiographie, commencée il y a presque quatre ans. Vous allez dire qu’au lieu de me prendre pour Honoré de Balzac, je me prends maintenant pour Roman Polanski, qui vient de publier une version allongée de ses mémoires, Roman par Polanski. Mais non, les différences me sautent aux yeux.

À six ans, ce grand cinéaste a quitté en catastrophe le ghetto de Cracovie, où ses parents ont été arrêtés et déportés. Au même âge, ma famille venait de déménager dans un paisible quartier résidentiel de Trois-Rivières. Jusqu’à 14 ans, en pleine guerre, Roman a mené une vie de vagabond alors que je restais sous les jupes de ma mère dans le Québec prospère de l’après-guerre. En 1969, au moment où sa femme enceinte était assassinée, je venais de reprendre la vie commune avec ma petite amie, qui m’avait largué quelques années plus tôt.

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Pessimiste et heureux

Peut-on être pessimiste et heureux? S’il faut en croire les spécialistes de la psychologie positive, non. Mais permettez-moi de ne pas être tout à fait d’accord avec eux. Certes, les optimistes sont plus aptes au bonheur. Mais les désillusionnés ne sont pas condamnés au malheur. Pour ma part, il m’arrive de me promener, la tête haute, l’air de dire : «Je vous l’avais bien dit.» Il y a, je le confesse, une certaine délectation à être nihiliste.

Je ne vais cependant jusqu’à éprouver, comme l’essayiste Philippe Muray, une jubilation de voir le monde courir à sa perte. Je n’irais pas jusqu’à dire non plus, tel le comédien Fabrice Luchini, grand admirateur de l’auteur de L’empire du bien : «La passion de l’anxiété, de l’angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. J’ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l’épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d’une vision de l’homme immonde.»

À Flaubert et Céline, je préfère Camus, qui m’a aidé à comprendre la grandeur de ce monde dur et absurde. Adolescent, j’ai lu et relu Le mythe de Sisyphe. Sisyphe, c’est ce personnage de la mythologie grecque que «les dieux avaient condamné pour l’éternité à faire rouler un rocher jusqu’au sommet d’une colline sans jamais pouvoir l’atteindre». «Ils avaient pensé avec quelque raison, raconte Albert Camus, qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir». Mais pour l’auteur du Mythe de Sisyphe «la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme». «Il faut imaginer Sisyphe heureux», concluait-il.

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