Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Le carnet qui suit a paru en version abrégée dans La Presse de dimanche.

Je fréquente un groupe où je croise beaucoup de jeunes immigrants, fraîchement débarqués. Quand ils ne l’ont pas encore fait, je leur conseille toujours de se rendre au chalet de la Montagne, d’où on a la plus belle vue de Montréal. Le mont Royal, c’est mon lieu favori dans la métropole. Je veux bien croire qu’il compte 8000 mètres de moins que l’Everest, mais c’est notre montagne.

Je me reproche parfois de ne pas y aller assez souvent. Il faut dire que pour m’y rendre il me faut traverser le centre-ville à pied. Le centre-ville, c’est bien pour les courses. Mais quand on doit y tracer son chemin entre tous ces zombies qui vous foncent dessus, les yeux rivés sur leur téléphone, c’est moins agréable. Mais dès que j’arrive en haut de Peel, au pied de la montagne, je respire mieux. Quelques minutes plus tard, la rumeur de la ville a déjà disparu. On se croirait en forêt. Mais il faut faire gaffe, car quelques kamikazes prennent le chemin Olmsted pour une descente de la Coupe du Monde. La montée n’est pas trop rude, juste ce qu’il faut pour se sentir en forme quand on a 71 ans. Arrivé au belvédère du chalet, la vue est splendide, particulièrement par beau temps. Montréal apparaît alors comme une ville magnifique.

C’est une illusion, bien sûr. Je suis plutôt d’accord avec le chroniqueur Patrick Lagacé, qui écrivait récemment que notre ville est «objectivement moche». Vivante, certes. Intéressante, assurément. Mais laide, incontestablement.

Quand j’y suis arrivé, il y a 25 ans, je la trouvais pourtant belle. Ça devait être parce que j’étais si content de m’y amener après 25 ans de vie à Québec, pas moche du tout, mais plutôt monotone avant l’arrivée du maire Labeaume. J’ai cependant déchanté au retour d’un voyage à Sienne et à Rome. Revenir à Montréal après avoir passé un mois dans deux des plus belles villes du monde a été un choc. J’y mis des mois à m’en remettre. Tout me paraissait laid. J’ai fait une petite dépression.

Depuis, chaque fois que je vais en France ou en Italie, je me prépare psychologiquement au coup du retour, ce qui a réduit mes spleens de quelques mois à quelques jours. Cet automne, je passerai une semaine à Lyon et un mois à Paris, ma ville préférée. J’essaie dès maintenant de prévenir le choc post-voyage. Déjà, dès que je vois la Ville Lumière dans un film, je me sens ému, mon cœur s’emballe. Imaginez un mois complet à me promener le long de la Seine, à marcher dans la Coulée verte, à aller au jardin du Luxembourg ou au jardin des Plantes, à me rendre aux Buttes-Chaumont, à voir le tour Eiffel de partout.

À Montréal, il faut bien l’avouer, de telles émotions de beauté sont rares. Il y a, disais-je tantôt, la ville vue du mont Royal. J’aime aussi les gratte-ciel vus du canal de Lachine, à l’occasion de mes promenades matinales dans Griffintown. La ville est jolie également depuis le pont Champlain ou depuis le pont Jacques-Cartier, mais n’étant pas banlieusard (Dieu merci!), c’est une vision rare. J’aime la ville vue depuis le parc Jean-Drapeau ou la vue de l’île Sainte-Hélène depuis le Vieux-Port. J’aime encore le Vieux-Montréal, à condition de ne pas trop m’attarder aux boutiques qui offrent toutes sortes de quétaineries aux touristes. À part ça? Quelques coins d’Outremont ou de Westmount, que je n’ai pas les moyens d’habiter, mais où la richesse est de bon goût. Quelques belles maisons du Plateau sans doute, mais l’ensemble du quartier est plutôt laid et les graffitis sont si nombreux qu’on a l’impression que tout le paysage a été barbouillé par des vandales. J’adore le grand parc qui longe Verdun et LaSalle. Notre Jardin botanique, un joyau! Puis, pas grand-chose.

Cela dit, Montréal s’est-il enlaidi? Oui s’il faut en croire une chronique d’Émilie Dubreuil, au demeurant joliment écrite, parue dans le Voir et abondamment diffusée sur Facebook. Dans son Blues de la métropole, l’auteure va jusqu’à comparer notre ville à Detroit, «un lieu dangereux peuplé surtout de fantômes». «Or, ajoute-t-elle, quand je descends Saint-Denis, ces jours-ci, ça me rappelle Détroit. Ce sentiment pesant de vide, de désolation. À louer, à louer, à vendre, à louer, à vendre.» Ailleurs, elle écrit : «Chaque commerce fermé, chaque vitrine placardée, me chante la complainte en sol mineur d’une ville que je vois dépérir.»

Quand on lit son texte jusqu’au bout et attentivement, on se rend compte que ce qu’Émilie Dubreuil appelle la métropole se résume pour l’essentiel au Plateau et au Quartier Latin. Pour ces lieux, je ne peux lui donner tort. Moi-même, je me félicite d’avoir quitté le Plateau chaque fois que j’y retourne et j’éviterais volontiers le Quartier Latin si on n’y trouvait un Multiplexe Odéon, où je me rends presque toutes les semaines.

Heureusement toutefois, Montréal ne se limite pas au Plateau ou au Quartier Latin. Son dynamisme s’est déplacé depuis une quinzaine d’années. Vers le nord, autour de la Petite Italie et près du parc Jarry. Vers l’ouest, dans le quartier des Spectacles et au centre-ville jusqu’à l’ancien Forum. Vers l’est, dans Rosemont. Vers le sud, où le Griffintown de la génération Y change de mois en mois. Vers le sud-ouest, où Verdun reste un secret bien gardé, pour le grand bonheur de ses résidants.

Ça ne fait pas de Montréal pour autant une belle ville. Elle ne sera jamais une splendeur comme Paris, Rome, Sienne ou Venise, pour ne nommer que celles-là. Et je le regrette parce que la beauté, tout comme l’art, nous aide tellement à mieux vivre. Si j’avais 20 ans, je ne suis pas sûr que j’y resterais. Je serais sans doute tenté par la magnificence et l’art de vivre de l’Europe.

Mais compte tenu de mon âge, je ne quitterai pas Montréal, sauf pour voyager. En y revenant l’an dernier, après un an et demi de caravaning en Amérique du Nord, j’ai senti le besoin d’y planter mes racines. Elle n’est pas la plus belle, tant s’en faut, mais c’est la mienne. La plupart de mes proches y vivent. La vie culturelle, sans être comparable à celle de Paris ou de New York, est intéressante. Les cafés sont nombreux, les boulangeries, excellentes, les épiceries, de qualité. Je peux y parler mes trois langues.

Pour tout dire, malgré tous ses défauts, je l’aime, ce laideron. J’y passerai le reste de mes jours.

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Commentaires sur: "Montréal : une ville laide ?" (1)

  1. Bien dit. Alors, j’accepte ton verdict, ainsi formulé.

    Je crois qu’une partie de la laideur de Montréal en ce moment est due à tous ces travaux qui la défigurent, devenus urgents après des années de négligence. En ce moment, elle n’est pas belle, mais nous pouvons espérer qu’elle le sera plus tôt que tard.

    Paris est aussi ma ville préférée. Ensuite New York. Mais Montréal passe avant Londres pour moi. Et même si Sienne et Florence sont des joyaux, d’une indescriptible beauté, je leur préfère encore Montréal pour y séjourner longtemps. C’est vrai qu’elle n’a pas besoin d’être la plus belle pour qu’on l’aime.

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