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anneÀ la fin de son interview dans La Presse, à l’occasion de la parution de Vi, Kim Thuy lance : «la langue québécoise est exceptionnelle». J’ai d’abord été étonné par cet éloge venant d’une romancière qui utilise si peu ladite langue québécoise. Dans l’entrevue accordée à Josée Lapointe, la romancière n’emploie d’ailleurs aucun mot typiquement québécois. Aussi me suis-je demandé ce qu’elle entendait par «langue québécoise», notion qui baigne souvent dans un flou très artistique.

À mon avis, la langue de Mme Thuy constitue un bel exemple de ce que Marie-Éva de Villers appelle le bon usage québécois. Dans un article paru dans Le Devoir, l’auteure du Multidictionnaire définissait le français québécois comme une sorte de français plus, c’est-à-dire le français standard, plus un certain nombre de mots, d’expressions ou d’usages qui nous sont propres. Le français québécois, pour Mme de Villers, c’est le français de la grande période de Radio-Canada, celui des Richard Garneau, des Madeleine Poulain et autres Pierre Nadeau. C’est une langue qui aujourd’hui survit plus à l’écrit qu’à l’oral, où elle est menacée. Un exemple : Jean-François Lisée vient de promettre en conférence de presse «un ostie de bon gouvernement». Imaginez-vous ses ex-patrons, MM. Parizeau et Bouchard, faire une telle promesse?

À l’époque, j’avais dit à Mme de Villers que je me rallierais volontiers à sa définition du français québécois si le terme n’était pas à ce point galvaudé. C’est que le français québécois n’est pas toujours ce «français plus» souhaité par l’auteure du Multidictionnaire. Souvent, c’est plutôt un «français moins». Une langue plus québécoise que française en fait, comme si on avait oublié que dans l’appellation «français québécois» le mot «français» vient en premier. Il arrive que notre français soit si québécois que je me demande même s’il est juste de parler de français. Peut-être serait-il plus honnête d’appeler tout simplement cette langue «le québécois». Après tout, quand les Siciliens emploient le sicilien, ils ne prétendent pas parler italien.

Vous trouvez que j’exagère. Pas tant que ça pourtant. Rappelez-vous que la plupart de nos films ou de nos téléfilms sont sous-titrés quand ils sont diffusés dans le reste de la francophonie. Autrement, ils seraient incompréhensibles, et ce n’est pas seulement à cause de notre accent si typique.

Est-ce bien, est-ce mal? On ne peut répondre par un oui ou par un non à cette question, sur laquelle je reviendrai sans doute. Pour l’heure, je me bornerai à souligner que notre français vernaculaire est si éloigné de la norme qu’il nous isole à l’intérieur de la francophonie. Or nous ne sommes que quelque 6 millions de francophones au Québec alors que le monde en compte, selon les dernières statistiques, environ 284 millions. Est-ce génial de vouloir à ce point se distinguer? Je suis loin d’en être sûr. Mais on peut différer d’opinion.

Pour justifier notre français si particulier, on dit souvent que la langue évolue. Ça ne veut rien dire. Le climat aussi change et pourtant, on s’en inquiète. La question n’est donc pas de savoir si la langue évolue, ce qui est une évidence, mais si elle va dans la bonne direction. Là encore, je n’en suis pas convaincu.

Un autre élément me fait sourire quand on affirme que la langue évolue : le changement dont on parle ici est plutôt un retour en arrière. Il me rappelle l’expression «avancez en arrière» que nous lançaient jadis les chauffeurs d’autobus. Le français que tentent de nous imposer les propagandistes d’une langue québécoise est en effet composé à la fois de mots et d’usages très anciens ainsi que de termes anglais ou calqués sur l’anglais. Il est vrai, comme le rappellent certains linguistes nationalistes, que le grand Louis XIV lui-même disait «toé pis moé». Mais le président de la France ne le dit plus. Plus personne ne le dit, en fait, ailleurs que chez nous. La langue évolue, en effet. Peut-être vaudrait-il mieux suivre le courant que de tenter de ramer à contre-courant.

Kerouac et le joual

Le grand Jack Kerouac croyait aussi que la langue d’ici est exceptionnelle. L’écrivain est même allé jusqu’à dire que «la langue canadienne-française (c’est ainsi qu’il l’appelait) est la plus puissante au monde». Il a pourtant peu écrit dans sa langue maternelle. J’étais d’ailleurs de ceux qui l’ignoraient avant que Jean-Christophe Cloutier, dans La vie est d’hommage, ne nous révèle quelques textes inédits écrits en français ou, plus précisément, en joual des Québéco-Américains. Voyez vous-mêmes : «C’est pas une mentri, j’ai montez dans l’grinier pour sèrrez des boites pis mon pied y’a passée a travers le caltrons…» Je connais bien cette langue, car mes deux grands-pères ont vécu dans la même ville que Kerouac. Je n’en ai pas honte. Mais la langue évolue, heureusement!

Les écrits de Kerouac dans «la langue canadienne-française» sont de sympathiques curiosités. Sans plus. Contrairement à Jean-Christophe Cloutier, je ne vois pas là «des textes qui témoignent d’une créativité linguistique prodigieuse». Il est heureux que notre Québécois errant ait choisi, la plupart du temps, d’écrire en anglais. Sinon, nous aurions été privés de quelques chefs-d’œuvre.

Il faut lire ou relire, bien sûr, Sur la route (On the road), ce grand récit presque dantesque de ses traversées de l’Amérique. Pour ma part, je préfère Les clochards célestes (The Dharma Bums), une œuvre moins éclatée, plus classique, qui m’a fait découvrir un univers que je ne connaissais pas et qui a marqué un tournant dans ma vie. J’ai lu ces deux romans en français et en anglais. Mais si vous avez du mal à lire l’anglais, n’hésitez pas à les lire en français, car, quoi qu’en en dise les détracteurs du «français de France», ils sont bien traduits.

SUR LA ROUTE, de Jack Kerouac, Éditions Gallimard.

LES CLOCHARDS CÉLESTES, de Jack Kerouac, Folio.

LA VIE EST D’HOMMAGE, textes établis et présentés par Jean-Christophe Cloutier, les Éditions du Boréal.

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Commentaires sur: "Le français québécois" (2)

  1. Le français de France? Mais lequel? Celui de Paris? De Marseille? Ou encore l’argot, ou le verlan? Que ce soit en France, en Suisse ou en Afrique, il me semble que nous partagions toujours la même langue. Les différences sont minimes, si on ne compare pas les niveaux vernaculaires de la langue. On dit dispendieux et pour eux c’est cher. Ben alors?

    Même phénomène avec l’anglais, d’un bout à l’autre du continent. Et d’un continent à l’autre. Il y a un tronc commun et il y a des usages locaux. Il y a aussi des niveaux de langages, plusieurs, dans une même communauté.

    Je ne suis pas convaincu qu’on doit s’inquiéter, au Québec. Pas plus qu’en France en tout cas, où les emprunts inutiles à l’anglais sont légions. Mais peut-être n’as-tu pas encore livré toute ta pensée sur le sujet.

    Pour ce qui est de la sortie de JF Lisée, j’ai trouvé ça disgracieux, mais je comprends qu’il cherche à se défaire de son image d’intellectuel hautain.

  2. En effet, il faudrait d’abord définir ce qu’est la norme. Le point neutre, ou le point zéro duquel on pourrait partir pour comptabiliser les plus ou les moins n’est plus celui que je croyais quand j’étais jeune, c’est-à-dire, la langue de la France. Nous n’avons pas à envier (et donc vouloir imiter ou s’en rapprocher) à leur littérature ou leur langue parlée. Je trouve même que notre vocabulaire est plus français que le leur. En revanche, je nous donne des moins pour la syntaxe.
    Et il ne faut pas que regarder le côté des moins qui sont peut-être plus visibles qu’au 19e et 20e siècle quand il n’y avait que la radio pour entendre et les journaux pour lire, regardons les plus: je vois des jeunes journalistes qui savent parler et écrire, des traducteurs, des réviseurs qui savent corriger, des associations qui surveillent et bien des personnes qui, comme vous et moi, n’ont de cesse d’en parler chaque fois qu’ils peuvent.

    Et puis, vous le dites vous même, vous êtes du genre pessimiste. 🙂 Tout de même ça fait de bons surveillants, toujours aux aguets.

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