Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Il y a quelques années, j’étais à table avec quelques personnes, dont un négationniste des changements climatiques avec qui j’avais eu quelques discussions orageuses. Mais ce soir-là, son vis-à-vis était un Suisse. Aux arguments litigieux, il répondait simplement par des «hum, hum». En quelques minutes seulement, toute controverse avait disparu. Sans débat, sans polémique, sans querelle, sans affrontement. La manœuvre m’avait beaucoup impressionné. J’y avais vu les fondements de la neutralité suisse : laisse parler et fais à ta tête!

Depuis, il m’arrive parfois d’adopter la stratégie helvète, toujours avec succès. Et pourtant, j’ai du mal à m’y tenir. J’ai un esprit plutôt français. J’adore discuter, j’ai une grande gueule et des opinions que certains pourraient qualifier de tranchées. La neutralité, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé ou plutôt mon tonnelet de schnaps, pour employer une image plus suisse. Ce qui me cause bien des ennuis au royaume de la ceinture fléchée.

Chez nous, on peut dire ce qu’on veut, mais à condition de dire la même chose que les autres. À Tout le monde en parle, par exemple, on peut dire n’importe quoi (et certains ne s’en privent pas), mais à condition d’être nationaliste, d’être de gauche et d’aimer Fred Pellerin. Si par malheur tu n’es ni l’un ni l’autre et que les contes de Fred te font bâiller, tu ne seras pas accueilli au sein de la tribu.

Contredire quelqu’un au Québec constitue un exercice toujours périlleux. Ça crée un malaise qui perdure toute la soirée. Je ne suis pas sorteux, comme on dit, mais après quelques impairs, j’ai appris la prudence, de peur de ne jamais être réinvité.

Règle numéro un : choisir soi-même les sujets de conversation, neutres bien entendu. Les voyages (j’en ai fait plusieurs heureusement), ça marche pas mal. Mais attention, il faut savoir tempérer, surtout avec les gens qui ne voyagent jamais. Sinon, vous aurez l’air, et vous serez, un parfait raseur. Les films, ce n’est pas mal non plus. Mais n’insistez pas trop sur les vieux Truffaut en noir et blanc que vous avez vus au cinéclub du collège. Ne vous attardez pas trop non plus à ce merveilleux film saoudien que vous avez découvert dans un petit cinéma de Nice, surtout si les sous-titres ont été faits au Qatar. Ça fait terriblement prétentieux.

Les livres, c’est déjà un peu plus compliqué. Va pour le titre à la mode que tout le monde lit. Mais si vous ne l’avez pas lu, préférant relire Colette ou Maupassant, je vous suggère de trouver un autre sujet de conversation. Soyez snob mais discret.

Règle numéro deux : évitez à tout prix certains sujets. En tout premier lieu, la politique. Vous connaissez la blague : comment reconnaît-on un fédéraliste dans un groupe? C’est celui qui ne parle pas. Il est vrai que l’appui à l’indépendance a chuté sous les 40% dans la population. Mais dans le milieu intello-boomer que je fréquente, l’appui au Oui reste solide et ses tenants ne sont pas plus tuables que le petit Jérémy de Mike Ward. Évitez de transformer leur rêve d’un pays en cauchemar.

Ne leur parlez pas non plus des carrés rouges. Même si le printemps érable fête ses trois ans déjà, vous risquez de recevoir quelques casseroles par la tête. Nostalgiques de la contestation des années 60, les boomers ont cru que leurs rejetons allaient changer le monde. N’allez pas leur dire que ces derniers sont retournés à leurs cellulaires dès qu’ils ont fait plier le gouvernement.

Le foulard est aussi un terrain miné. J’en connais plusieurs prêts à déchirer leur chemise dès que vous défendez la liberté de religion, même si vous n’êtes pas vous-même religieux. À la rigueur, après le dessert, vous pouvez vous hasarder à dire que la plupart des musulmans ne sont pas des intégristes. Au pire, si la remarque passe mal, la soirée est presque terminée. Mais à l’heure de l’apéro, ce serait suicidaire!

Critiquer le français québécois est toujours mal vu. Soit vos interlocuteurs parlent joual et ils en sont fiers («C’est quoi, l’problème, tabarnac?»), soit ils n’emploient jamais un mot anglais et trouvent que les Français s’anglicisent honteusement. Dans un cas comme dans l’autre, vous passerez pour un emmerdeur.

Tout cela rend l’art de la conversation difficile. Terriblement difficile! Moi qui suis plutôt bavard, il m’arrive de passer des soirées sans dire un mot, si ce n’est quelques «hum, hum» bien suisses. J’arrive généralement à m’en tirer, mais au prix d’une grande vigilance. Et parfois, il faut bien l’avouer, j’échoue. Si l’on me vante trop le rôle du Bloc à Ottawa ou le génie de Fred, si on me dit que c’est au Québec qu’on parle le mieux français, si on me répète pour la énième fois que Montréal s’anglicise ou si j’entends que les femmes qui portent le voile devraient retourner chez elles alors qu’elles sont nées ici, il m’arrive de sortir de ma réserve, tout en essayant de ne pas sortir de mes gonds. «Je ne suis pas d’accord», dis-je, à mes risques et périls. Et à ceux de mes interlocuteurs.

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Commentaires sur: "Les sujets à éviter" (6)

  1. Hum hum…

  2. Le mieux c’est de vous trouver un cercle d’amis… français ou belges. Croyez-moi, vous pourrez discuter à plus soif… à condition bien sûr que vous parveniez à glisser un mot!

  3. Jean Guy a dit:

    Traduction Quebecoise du Hum hum Suisse, Wein wein.

  4. Oussama Muse a dit:

    Suisse idée ? Idée chiche !

  5. Hum hum, bonne idee!
    Je suis bien d’accord pour les voyages… Je vous sugere la bouffe ou les resto. Pas mal neutre aussi. Sauf si on affiche son amour inconditionnelle a M-C Lortie devant un gang de chef de cuisine… :mrgreen:

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