Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Peut-on être pessimiste et heureux? S’il faut en croire les spécialistes de la psychologie positive, non. Mais permettez-moi de ne pas être tout à fait d’accord avec eux. Certes, les optimistes sont plus aptes au bonheur. Mais les désillusionnés ne sont pas condamnés au malheur. Pour ma part, il m’arrive de me promener, la tête haute, l’air de dire : «Je vous l’avais bien dit.» Il y a, je le confesse, une certaine délectation à être nihiliste.

Je ne vais cependant jusqu’à éprouver, comme l’essayiste Philippe Muray, une jubilation de voir le monde courir à sa perte. Je n’irais pas jusqu’à dire non plus, tel le comédien Fabrice Luchini, grand admirateur de l’auteur de L’empire du bien : «La passion de l’anxiété, de l’angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. J’ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l’épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d’une vision de l’homme immonde.»

À Flaubert et Céline, je préfère Camus, qui m’a aidé à comprendre la grandeur de ce monde dur et absurde. Adolescent, j’ai lu et relu Le mythe de Sisyphe. Sisyphe, c’est ce personnage de la mythologie grecque que «les dieux avaient condamné pour l’éternité à faire rouler un rocher jusqu’au sommet d’une colline sans jamais pouvoir l’atteindre». «Ils avaient pensé avec quelque raison, raconte Albert Camus, qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir». Mais pour l’auteur du Mythe de Sisyphe «la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme». «Il faut imaginer Sisyphe heureux», concluait-il.

On peut aussi de demander si, pour être heureux, il faut être idiot ou ne pas avoir de sens critique. Dans Du bonheur, Frédéric Lenoir répond à ces questions en s’inspirant d’un petit conte de Voltaire. Dans cette histoire, un Indien, «fort lucide et savant», est malheureux de ne pas trouver de réponses à ses angoisses métaphysiques. «À côté de lui vit une bigote ignare qui n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin, et qui semblait la plus heureuse des femmes.» On demande au sage s’il n’est pas honteux d’être malheureux alors qu’à sa porte une vieille idiote qui ne pense à rien vit contente. Ce à quoi  il répond : «Vous avez raison, je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur.»

«On peut certes se sentir très bien dans une situation illusoire ou biaisée, explique le philosophe Lenoir. Mais ce bien-être-là est précaire.» «Le problème de l’imbécile heureux, en effet, est qu’il nage dans la félicité tant qu’il demeure ignorant ou que la vie ne l’accable pas.» Pour rester heureux, mieux vaut «fonder le bonheur sur la vérité, non sur une illusion ou sur le mensonge».

Autre bonne question : peut-on être heureux si l’on est introverti? La plupart des ouvrages consacrés au bonheur soutiennent qu’on a bien plus de chances d’atteindre le septième ciel si l’on est extraverti, ce qui m’a parfois un peu découragé, moi qui ne suis pas plus extraverti qu’optimiste. Mais il faut dire que beaucoup de ces ouvrages ont tendance à tirer des conclusions générales à partir d’études non moins générales. Pour quelqu’un qui adore être entouré, qui ne conçoit pas son week-end sans un cinq à sept, un brunch en famille et deux soupers entre amis, qui raffole des premières ou des vernissages, qui ne peut passer une heure sans aller voir ses centaines d’amis sur FaceBook, peut-être est-il plus facile de jouir de la vie. Mais si vous préférez lire un roman dans la quiétude de votre appartement, vous n’êtes pas condamnés pour autant au malheur.

«Être heureux, répond encore Lenoir, c’est avant tout satisfaire les besoins ou les aspirations de notre être : un silencieux recherchera la solitude, un bavard la compagnie des autres. Comme les oiseaux vivent dans l’air et les poissons dans l’eau, chacun doit évoluer dans l’atmosphère qui lui convient. Certains humains sont faits pour vivre dans le bruit des villes, d’autres dans le calme de la campagne, d’autres encore ont besoin des deux. Certains sont faits pour une activité manuelle, d’autres intellectuelle, d’autres relationnelle, d’autres encore artistique. D’aucuns ont besoin de fonder une famille et aspirent à une vie de couple durable, d’autres à des relations diverses au long de leur vie. Nul ne pourra être heureux s’il veut aller à contre-courant de sa nature profonde.»

Une dernière question : peut-on être heureux et vieux? Grosso modo, toujours selon Lenoir, «l’indice de satisfaction global de la vie ne cesse de baisser de l’âge de vingt ans jusqu’aux alentours de la cinquantaine, à partir de quoi il connaît une hausse sensible jusque vers les soixante-dix ans, avant de connaître une nouvelle phase de déclin».

Lenoir explique cette dernière décroissance par «les affres du vieillissement» : ennuis de santé croissants, diminution des capacités physiques ou intellectuelles, perspective de la mort, pertes d’amis, voire mort du conjoint. Rien de bien réjouissant, quoi! Et pourtant, je persiste à croire que la vieillesse n’est pas forcément un naufrage, comme on le dit si souvent. Paraphrasant Camus, je conclurai ce carnet en disant qu’«il faut imaginer le vieillard heureux».

L’EMPIRE DU BIEN, Philippe Muray, Les Belles Lettes, 89 pages, 2010.

LE MYTHE DE SISYPHE, Albert Camus, Éditions Gallimard, 189 pages, 1942.

DU BONHEUR, un voyage philosophique, de Frédéric Lenoir, Éditions Fayard, 159 pages, 2013.

Publicités

Commentaires sur: "Pessimiste et heureux" (5)

  1. Réflexion très bien menée. Ça donne une lecture intéressante.
    J’ai, pour ma part abandonné la quête du bonheur. Le bonheur survient toujours de manière inopinée et jamais comme l’aboutissement d’une stratégie de notre part. Je préfère aujourd’hui la recherche de la satisfaction. La satisfaction est quelque chose qui s’atteint comme résultat de ce qu’on fait, au contraire du bonheur. Mais ce n’était pas le propos de ton carnet, qui parle plutôt des prédispositions au bonheur.

    Quand je suis heureux j’ai souvent l’impression que la partie de moi qui permet cet état c’est l’enfant qui vit encore, d’une certaine façon, en moi. C’est cet enfant, enfant des étés chauds sur une plage ensoleillée d’Acadie, qui m’ouvre une porte sur le bonheur. Ce sont peut-être les bonheurs de son enfance qui permettent un accès au bonheur plus tard. Avoir une enfance malheureuse prédisposerait alors au malheur plus tard peu importe les circonstances.

    À défaut de pouvoir moi-même ouvrir cette porte sur le bonheur quand il me plait, je trouve une certaine satisfaction à procurer, occasionnellement, un peu de bonheur à ceux que j’aime. Ça me suffit.

    • Très belle réflexion !

    • Jean-Guy Roy a dit:

      Très intéressant ton billet, Paul. Je voulais justement relire « Le mythe de Sisyphe » de Camus. Tu m’as donné le goût de le faire sous peu. Quant à Lenoir, on en dit tellement de bien, que je pense que je lirai également.

      Quant au bonheur lui-même, je crois que c’est d’abord à l’intérieur de soi-même qu’il faut le trouver.

      • Outre Du bonheur, je peux te suggérer Petit traité de vie intérieure, où Lenoir explique que vivre est un art. Quant au Mythe de Sisyphe, c’est toujours si bien écrit.

  2. Oh! comme j’aimerais encore réfléchir, analyser et disserter de la sorte. Un peu comme j’avais 16-20 ans lors des lectures de Camus justement. Je n’en pense pas moins, et par l’exemple de ma mère qui vivait très bien seule, une fois veuve à 80 ans alors qu’on nous reprochait, à nous, ses deux enfants, de la laisser seule (nous allions quand même la voir en alternance une fois par semaine), j’en suis venue, pour moi-même en tout cas, à une conclusion qui se situe entre vos deux options: ni tout a fait optimiste ni tout à fait pessimiste. Quant à « fonder son bonheur sur la vérité », on pourrait discuter longtemps sur ce qu’est la vérité.
    J’aime bien l’idée de « satisfaction » de Denis.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Nuage de Tags

%d blogueurs aiment cette page :