Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Dorian Le Clech et Batyste Fleurial dans une scène de «Un sac de billes».

J’ai déjà dit, je crois, la passion que j’ai pour les films qui racontent le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. J’en rate rarement un. Pour moi, c’est l’émotion garantie. Un sac de billes n’a pas fait exception. À la fin, ma compagne et moi sommes restés un long moment assis, le temps de nous ressaisir. Quand nous nous sommes retournés, il n’y avait plus personne dans la salle, exception faite des deux proposés à l’entretien.

Ce film français réalisé par le Québécois Christian Duguay raconte l’histoire vraie de Joseph Joffo et de son frère Maurice, deux enfants forcés de fuir Paris d’abord, puis Nice pour échapper aux nazis ou aux milices des collabos. (En 1975, Jacques Doillon avait déjà porté à l’écran le récit de Joseph, mais je n’ai jamais vu cette version.)

En regardant l’appréciation des critiques et des spectateurs sur Allociné, on constate qu’il y a un grand écart entre les uns et les autres. Je n’en suis pas étonné. Pour beaucoup de critiques, le scénario est trop mélo, trop convenu, trop cliché. Je peux convenir que le film de Duguay ne se distingue pas du lot des oeuvres réalisées sur le sujet par son originalité. Mais en tant qu’ex-critique de cinéma redevenu simple spectateur, je suis ici du côté du public. « Quel beau film très touchant et plein d’amour, de tendresse et d’espoir… malgré un contexte fort difficile », écrit Éliette sur Cinéma Montréal, résumant fort bien l’impression très forte que m’a laissée Un sac de billes.

J’ajoute que l’interprétation exceptionnelle de tous les acteurs compte pour beaucoup dans mon enthousiasme. Une mention spéciale doit être accordée à Dorian Le Clech, dans le rôle du petit Joseph, qu’on reverra sans doute à l’écran, et à Patrick Bruel, dans celui de son père.

Été et sérénité

L’été est enfin arrivé, même si ce vendredi est pluvieux. Je ne sais pas pour vous, mais moi, la belle saison me fait un bien énorme, surtout après l’interminable printemps timide et humide que nous avons connu. Au cours des derniers jours, j’ai créé des albums avec les centaines de photos que nous avons rapportées de notre longue traversée de l’Amérique en caravaning. Certes, il n’a pas toujours fait beau. Mais dans le sud-ouest des États-Unis notamment, nous avons eu droit à de longues périodes de soleil. Depuis notre retour, et notamment depuis la fin de l’hiver, la belle lumière du Sud m’a beaucoup manqué.

Quand il fait beau, il y a dans l’air une douceur, une sérénité, une joie de vivre qui me réchauffe tout autant le cœur que la couenne. Depuis une semaine, nous avons pris presque tous nos repas sur notre balcon. Nous ne sommes pas les seuls. L’été, la cour de notre immeuble reprend vie. Nous sommes aussi montés sur le toit pour jouir de la piscine, nous allonger sur les transats et profiter de notre belle vue sur le centre-ville.

Je me suis mis en mode estival. Je continue à lire La Presse+, mais je la feuillette plus vite. Je saute quelques mauvaises nouvelles, quelques dossiers qui m’arracheraient sans doute une larme. J’aime beaucoup mon ancien journal, mais j’ai parfois l’impression qu’il est rédigé par un bataillon de travailleurs sociaux pendant la Grande Dépression. Notre société y paraît tellement déprimante ! Pour ma santé mentale, il me faut à l’occasion m’en éloigner.

Même distance à l’égard de Facebook. En un sens, c’est dommage, car j’ai parmi mes amis des gens aussi brillants qu’adorables. Je me prive sans doute de propos passionnants. Mais depuis quelques semaines, exception faite de la page Les as du tennis, je ne lis presque rien. C’est qu’on ne rencontre pas que des amis sur ce réseau. On y croise aussi bien des pisse-vinaigre qui en veulent au monde entier. Leurs propos sont parfois si outranciers que ça gâte ma journée. Alors, je m’abstiens. Ou encore, j’attends que Lise me dise : « As-tu lu untel ou unetelle ? C’est bien intéressant ! »

Dans son éditorial d’hier, Alexandre Sirois soulignait une « intensification des discours haineux à l’égard des politiciens » aux États-Unis. Il est vrai que le règne de Trump n’invite pas à la sérénité. Mais je crois que le phénomène ne touche pas que les Américains. On sent aussi pareille hargne chez nous dans les commentaires. Et bien sûr en France. Hier, Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate LR à Paris, a même dû être hospitalisée à la suite d’une agression.

Cette époque de malveillance, je la trouve malsaine. C’est pourquoi cet été, je vais préférer le chant des rossignols dans notre cour ou celui des carouges le long du canal de Lachine.

Photo Martin Chamberland, La Presse

Une nouvelle intéressante est tombée la semaine dernière : un Québécois de 68 ans a été condamné pour dopage. Il faut dire que Gérard-Louis Robert n’est pas un coureur du dimanche. Comme le rapporte Gabriel Béland, dans La Presse, l’homme « détient deux records du monde sur piste dans la catégorie des 65-69 ans ». Il prenait donc de la testostérone pour se hisser au sommet de l’élite mondiale de sa catégorie d’âge.

Sur les réseaux sociaux, il semble qu’on n’ait pas ménagé ce sexagénaire dopé. Au point qu’un professeur de l’Université d’Ottawa, Nicolas Moreau, s’en soit indigné dans La Presse. Soulignons que M. Moreau a déjà rencontré M. Robert pour un ajustement ergonomique et qu’il l’a trouvé bien sympathique. « Est-ce qu’il existerait un bel âge pour se doper ? » se demande le professeur.

Sans doute pas. Mais comme beaucoup, je comprends mieux qu’on se dope à 25 ans pour gagner le Tour de France qu’à 68 ans pour être recordman chez les « vieux ». L’âge, il me semble, devrait nous aider à mieux résister aux appels tyranniques d’un ego titanesque.

Mais peut-être suis-je incapable de saisir la psychologie d’un sportif de haut niveau ? Quand je pars avec mes bâtons de marche nordique le matin, je ne porte même plus ma montre. Que m’importe de réussir mon parcours de cinq kilomètres en 49 minutes plutôt qu’en 50 ? L’important pour l’homme de 72 ans que je suis, c’est de marcher régulièrement, pour le plaisir. Ce n’est pas de battre des records, surtout si, pour y parvenir, il faut se gaver de produits dangereux. Je préfère le chocolat noir et le vin rouge.

Je veux bien, comme le souhaite le Pr Moreau, qu’on ne s’acharne pas sur Gérard-Louis Robert. Je n’aime pas non plus le moralisme. Un point cependant me titille : ce sportif dopé se considérait comme « une source d’inspiration ». Déjà que les héros ne m’inspirent pas beaucoup. Mais si de surcroît ils sont gonflés à la testostérone, eh bien voyez-vous, ça me gonfle !

 

 

Quand nous avons choisi de vivre dans Griffintown, près de l’ÉTS, nous avons opté pour un appartement sur cour, la rue Notre-Dame nous paraissant trop bruyante. Et du point de vue de la tranquillité, nous ne l’avons jamais regretté. Les dix étages de notre immeuble nous protègent bien des bruits de la rue. Côté cour, on n’entend ni les autos, ni les camions, ni les centaines de bus de la Rive-Sud qui apportent leurs cargaisons de banlieusards au terminus du 1000 de la Gauchetière, ni les trains bruyants qui arrivent ou partent de la gare Bonaventure.

Cependant, nous avions imaginé, quand nous avons acheté sur plan, que notre cour serait aussi belle que celle de la précédente phase de condos. Or elle ne l’était pas. La directrice des ventes, un peu gênée de la montrer à ses clients, a réclamé, et on l’en remercie encore, qu’on plante quatre arbres en son milieu. Ils ont poussé depuis. À tel point que leur cime atteint maintenant le troisième étage où nous vivons. L’endroit ne gagnera pas de prix d’aménagement paysager, mais les arbres l’ont rendu presque coquet.

Est-ce à cause d’eux justement ? Toujours est-il que ce printemps des merles citadins ont commencé à fréquenter notre cour. Une maman y a même fait un nid, où, sous nos yeux ébahis, elle a couvé ses œufs et nourri ses petits. Nous espérions les voir s’envoler. Mais un matin, nous avons constaté que le départ du nid avait déjà un lieu. Où sont passés les oisillons ? Mystère ! J’ai bien essayé de les apercevoir ; sans succès jusqu’ici. Mais désormais, on entend le chant si charmant des merles. Lise croit même distinguer, à travers les branches, des sons qui ne seraient pas ceux d’oiseaux adultes. J’espère qu’elle a raison, car j’aimerais bien que s’installe dans notre cour une belle colonie de merles citadins.

Les chats du voisinage ont eux aussi remarqué la présence des oiseaux. Celui de la voisine du quatrième est en train de devenir fou à forcer de voir sauter les merles d’un balcon à l’autre. Il passe des heures à les observer dans une immobilité que seule sa queue trahit. Un autre chat miaule fréquemment, apparemment exaspéré lui aussi par le va-et-vient des merles. Mais pour nous, au contraire, c’est un pur ravissement !

 

J’ai vu cette semaine à la télé Les Suffragettes, un bon film qui raconte le combat des femmes anglaises pour obtenir le droit de vote au début du siècle dernier. L’histoire est touchante, mais avec un siècle de recul, on a un peu de mal à comprendre la résistance farouche des mâles de l’époque.

J’imagine que dans un siècle, quand on fera un film sur la décision de Donald Trump, appuyé par les religieux, les ultraconservateurs et les climatosceptiques américains, de résilier l’Accord de Paris sur le climat, les spectateurs auront la même réaction d’incrédulité, en se disant : « Quels réacs ! Quels bornés ! » La bêtise s’entête, disait Camus.

Le pont de Québec, où aurait pu être implanté un système rapide par bus, sur voie réservée, pour relier les deux rives.

Lorsque j’ai entendu parler d’un troisième pont entre Québec et Lévis, j’ai naïvement cru que ce projet allait rapidement mourir de sa belle mort. En 2017, pouvait-on encore croire, sans rire, que la solution aux problèmes de transport dans une grande ville était l’ajout d’un nouveau pont ? Mais j’avais oublié que Québec est Québec, à savoir une ville charmante certes, mais un tantinet mystérieuse, où une partie de la population vit encore à l’èpoque du duplessisme. À moins qu’elle ne soit très moderne et ne vive à l’ère du trumpisme.

Toujours est-il que l’idée d’un « troisième lien », comme on l’appelle là-bas, loin d’avoir fait long feu, a plutôt enflammé la capitale, s’il faut en croire le récent reportage de Vincent Marissal, dans La Presse. Pour parler en dialecte laurentien, ce nouveau lien, « c’est winner » et « ça score fort ». Au point, paraît-il, de menacer la réélection du tout-puissant maire Labeaume, un chaud partisan d’un système rapide par bus, sur voie réservée, pour relier les deux rives. Soit dit en passant, je n’aurais jamais cru que je prendrais un jour la défense du petit Napoléon de Québec.

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Du 350e au 375e

Je suis arrivé à Montréal à temps pour célébrer le 350e anniversaire de la ville. Je rêvais d’y vivre depuis des années. Mais il n’avait pas été facile de concrétiser mon rêve. J’avais entrepris des démarches pour travailler à La Presse quelques années plus tôt, mais la récession avait stoppé toute embauche. Finalement, à l’automne 1991, on m’a offert un poste de surnuméraire pour trois mois. Je suis venu en courant.

Un mois plus tard, avant d’entrer au travail, je suis allé marcher rue de la Commune. J’ai été frappé par le charme du Vieux-Port et par la beauté du Saint-Laurent en direction du pont Jacques-Cartier, celui-là même qu’on a illuminé mercredi soir. Je me souviens très bien de m’être dit : je me plais ici, c’est vraiment dans cette ville que je veux vivre désormais. À mon arrivée au bureau, le directeur de l’information m’a fait venir : heureux de mon travail, il m’a promis un poste permanent. Quelques mois plus tard, nous avons acheté une maison sur le Plateau et Lise est venue me rejoindre.

Commença alors une lune de miel qui a duré cinq ans. Ma compagne et moi n’arrêtions pas de dire à quel point nous étions heureux de vivre dans la grande métropole après 25 ans passés dans la capitale. À l’époque, il me semblait que j’aimais tout de cette ville : sa vie culturelle, ses 60 salles de cinéma ouvertes en matinée, ses nombreux festivals, son métro où l’on croisait des visages venus de tous les coins du monde, son français parlé avec des dizaines d’accents, qui se mêlait à l’anglais, à l’arabe, à l’espagnol ou au chinois, ses restaurants et ses cafés, son mont Royal si joli, son superbe Jardin botanique, son grand parc des Îles, ses quartiers si différents les uns des autres. J’aimais même son architecture, c’est tout dire.

Jusque ce que, en 1997, je passe un mois en Italie à visiter Sienne, Florence, Pise et Rome, sans compter Lucca, Montalcino, Volterra et San Gimignano. J’ai déjà raconté comment revenir à Montréal après avoir passé un mois dans quelques-unes des plus belles villes du monde avait été un choc. Soudain, la laideur de ma ville me sautait aux yeux. Certes, nous avions toujours une très jolie maison. Mais elle était entourée de demeures plus ou moins laissées à l’abandon. Certes, il y avait çà et là de beaux immeubles. Mais pour un bel édifice, combien de bâtiments sans style, voire franchement laids ? Il m’a fallu des mois pour m’en remettre.

L’engouement pour l’Italie a duré une dizaine d’années. Puis ce furent les années françaises, dominées par Paris et Nice. Ensuite, à ma retraite, nous nous sommes lancés sur les routes de l’Amérique du Nord en caravaning. Au début, j’aimais tellement cette vie que j’ai envisagé de vendre l’appartement et de vivre à plein temps sur les routes. Mais au bout de deux ans, ma bipolarité nature-civilisation a commencé à s’inverser. La vie urbaine me manquait de plus en plus. C’est ainsi que nous sommes revenus chez nous. À 71 ans, il me paraissait important de rechoisir Montréal et d’y planter mes racines.

Bien sûr, nous continuons à voyager. Il arrive que Paris me manque, ou Nice, ou Rieti. Mais ma ville maintenant, c’est Montréal. Ou peut-être devrais-je dire mon pays, car je ne me sens guère ni Québécois ni Canadien.

Pourtant, l’architecture est toujours aussi banale. Le nombre de bâtisses laides n’a pas diminué, bien au contraire. Les graffitis sont en train d’enlaidir tous les quartiers. Les trottoirs sont sales. Nos policiers banlieusards, en pantalon de clowns, gueulent et sifflent aux carrefours du centre-ville. Le nombre de cônes jaunes pourrait entrer dans le Livre Guinness des records. Nos cols bleus comblent les nids-de-poule à coups de pelle (trois jours après, tout est à refaire). Et pourtant, je l’aime ce laideron un peu malpropre et mal géré.

Pourquoi ? Parce Montréal a un secret. Et ce secret, comme l’a si bien expliqué François Cardinal dans sa Lettre d’amour aux Montréalais, publiée mercredi dans La Presse, ce sont ses habitants. « Il n’y a qu’à se demander, écrivait-il, ce qui distingue la ville des autres villes nord-américaines. La qualité de vie, le dynamisme des quartiers, l’effervescence de certaines rues commerciales, la fougue des institutions culturelles, le sentiment de sécurité… autant d’atouts qui émanent des habitants eux-mêmes. »

Vingt-cinq ans après mon arrivée, je participerai donc avec plaisir et fierté aux festivités du 375e.

Prochaine étape : le 400e. Si je compte bien (autant le faire tout de suite avant que la mémoire me joue des tours), j’aurais alors 97 ans. Ça me ferait 50 ans dans la métropole. Ce serait merveilleux, non !

 

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