Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

La Grande bleue à Arches près de Park Avenue.

Introduction

Au printemps 2011, de retour d’un séjour de quelques mois dans le Sud-Ouest américain, Lise et moi avions décidé de mettre fin à l’aventure caravaning. Ce n’est pas que ce mode de voyage ne nous intéressait plus. Mais la France et l’Italie nous manquaient. Le couple d’amis avec qui nous partagions une autocaravane a racheté notre part et l’automne suivant, nous avons mis le cap sur Paris. On a adoré. Au printemps 2012, nous sommes allés passer dix semaines à Nice et deux semaines à Rieti, au centre de l’Italie. On a adoré aussi.

À l’hiver 2013, retour à Nice. C’est là que le caravaning s’est mis à nous manquer. Désespérément ! On ne s’y attendait pas, mais on aurait dû se méfier. Depuis deux ans, chaque fois qu’on voyait passer une autocaravane, chaque fois qu’une photo de nos pérégrinations apparaissait sur l’écran de mon ordinateur, Lise et moi avions un petit pincement au cœur. Les souvenirs heureux de nos voyages sur la route remontaient aussitôt à la surface.

Le déclic s’est finalement produit un vendredi soir de mars, au cours d’un épisode passionnant de Thalassa. L’émission avait pour thème « Partir ». On y voyait notamment un couple, dans la soixantaine comme nous, qui passait dix mois par année à naviguer sur les océans du vaste monde. On ne connaissait rien à la voile et l’eau n’est pas notre truc. Mais on a tout de suite vu qu’on était animés par le même goût de voyager et qu’on pourrait le faire, mais sur les routes.

Le lendemain au petit déjeuner, Lise m’a reparlé de l’émission. Je lui ai confié mon désir de partir pour un an, voire davantage, sur les routes de l’Amérique. Nous en avons discuté et l’idée a fait son chemin.

Il y avait bien sûr des obstacles. Il me faudrait renoncer au blogue de tennis, que j’animais depuis six ans pour le site web de La Presse. Il nous faudrait vendre ou louer notre appartement du centre-ville de Montréal. Mais ce n’était pas insurmontable.

Nous sommes retournés voir les sites des constructeurs d’autocaravanes. Nous avons retenu quelques modèles. Nous avons commencé à nous imaginer traversant les États-Unis et le Canada à leur bord.

Quelques jours plus tard, le projet s’imposait comme une évidence.

C’était un peu fou, on en convient. Un peu risqué ? Sans doute, ne serait-ce qu’en raison de notre âge. Mais s’il y a une chose que nous avions apprise au cours des années, c’est que la vie récompense souvent les audacieux. 

Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que nous changerions d’idée. Pour certains, la vie avance sur des rails. Mais nos existences ont plutôt la forme capricieuse d’un cours d’eau qui se perd dans de multiples méandres. Nous savions que les changements de cap engendrent parfois contrariétés, mésaventures, pépins, avatars et incidents. Mais nous savions aussi qu’ils permettent découvertes, imprévus, heureuses surprises, belles aventures et merveilleuses rencontres.

Nous étions tous les deux sur le versant descendant de la soixantaine, mais en forme et en santé. Nous aimions voyager ensemble. Nous adorions les explorations, la nature, les beaux paysages, la marche en montagne, la lecture, la musique, nos tête-à-tête, toutes choses que favorise le caravaning. Alors, on s’est dit : pourquoi pas !

Le journal qui suit est le récit de notre grande virée en Amérique du Nord. Pendant vingt mois, sans jamais revenir dans la métropole, nous avons parcouru 60 000 km, qui nous ont fait découvrir le sud des États-Unis, puis toute la côte Ouest, depuis le Yukon et l’Alaska jusqu’à la Baja California. En cours de route, nous nous sommes arrêtés dans les célèbres canyons de l’Arizona et de l’Utah, et nous avons séjourné dans les magnifiques parcs de la Californie. Puis, nous sommes revenus lentement à Montréal, à la fois tristes et contents de revenir.

Ne cherchez pourtant pas dans ces pages un guide de voyage. Nous n’étions pas des experts du caravaning en partant ; nous ne le sommes pas devenus en cours de route, même si nous avons fini par nous améliorer. Nous n’étions pas non plus des adeptes de la planification. Contrairement à la plupart des voyageurs, nous avions mis le cap vers le sud sans beaucoup de préparation. Nous avions bien une idée de là où nous voulions aller, mais tout le long du périple nous avons beaucoup improvisé, changeant souvent de destination, au gré de nos humeurs, de nos rencontres et des températures.

Vous ne trouverez donc pas dans ce livre des trucs géniaux, des itinéraires étudiés ou des conseils judicieux.

Ce journal de voyage est plutôt un road book où l’on trouve des infos, bien sûr, mais surtout de l’humour, du vécu, des impressions, des états d’âme. Il montre que deux néophytes, presque nuls en mécanique et pas particulièrement organisés, peuvent se lancer à la retraite dans un long périple à l’intérieur d’une petite boîte et en ressortir vivants, comblés et heureux.

C’est le récit d’une grande aventure, instructive sans doute, mais surtout inspirante et drôle.

 

Premier voyage avec la Grande bleue : au Camping du lac Massawippi.

Les premiers pas

 

16 juillet 2013

Aujourd’hui, nous sommes allés chercher La grande bleue. C’est ainsi que nous avons décidé d’appeler notre nouvelle autocaravane, achetée à notre retour au Québec, après un long séjour en Europe. Dans quelques années, nous pourrons dire comme Jack Kerouac, au début de On the Road, que c’est ce jour-là que notre vie sur la route a commencé. On ne s’attend pas à ce qu’elle soit aussi déjantée que celle de ce bon Jack. On a passé depuis longtemps l’âge d’être beatnik ou hippie. Mais c’est incontestablement une nouvelle vie qui débute.

Elle n’a d’ailleurs pas très bien débuté, pour être honnête. Le jour où nous avons pris possession de La grande bleue, ça allait. Bien sûr, on était un peu stressés d’avoir payé si cher pour un joujou qui roule sur six roues. Déjà que nous ne sommes pas forts en mécanique. Or il y a là-dedans, outre un gros moteur Mercedes, une dizaine de petits moteurs, qui pour faire monter ou descendre le lit, qui abaisser ou relever le dossier des fauteuils, qui faire sortir ou rentrer l’auvent, qui pour démarrer la génératrice, et j’en passe.

Pendant deux heures, un monsieur de chez VR St-Cyr nous a expliqué en long et en large comment fonctionnait ce gros machin un peu capricieux. Il était très gentil, très attentionné, mais c’était trop. Tant de choses à savoir, à retenir. Tant de choses où l’on peut se planter. Tant de choses qui peuvent se briser. Mais bon, j’ai fini par me mettre au volant de La grande bleue pour revenir à Montréal et tout s’est bien passé. Elle a pris sa place, tout naturellement, au milieu des autos et des camions.

C’est le lendemain que les choses se sont gâtées. Tout d’abord, Lise, qui était allée porter des objets dans notre motorisé, est revenue avec une contravention. Non, La grande bleue n’était pas dans un endroit interdit. Oui, on avait mis des sous dans le parcomètre. Mais il y avait un panneau, typiquement montréalais, qu’on n’avait pas vu et qui indiquait qu’une heure par semaine, plus précisément de 22 h 30 à 23 h 30 le mardi soir, on ne peut se garer à cet endroit-là. Paraît-il que c’est pour l’entretien. Moi, je n’ai jamais vu de cols bleus entretenir ce bout de rue. À cette heure-là, il n’y a là que leurs collègues qui collent des contraventions plus vite que leur ombre, pas mal plus zélés.

Peu après, on s’est fait engueuler par une dame qui travaillait en face. Elle nous a dit qu’on n’était pas « gentils » parce que notre véhicule rendait difficile l’entrée dans le parking de son bureau. J’avais pourtant fait bien attention de ne pas bloquer l’accès. Alors, disons que je me suis beaucoup retenu.

Nous avons eu un autre souci. Le frigo ne fonctionnait pas. J’appelle VR St-Cyr. Au bout du fil, on me demande où est garé le VR.

– Dans la rue.

– Penche-t-il ?

– Oui.

Alors, c’est normal. Les frigos des autocaravanes ne fonctionnent habituellement pas s’ils ne sont pas au niveau. Je l’avais déjà su. Mais c’est fou comme on oublie vite.

Bref, c’est dans ce contexte un peu tendu que nous avons chargé La grande bleue et que nous nous sommes préparés à partir. Un peu trop vite d’ailleurs. Nos amis Daniel et Louise, qui nous ont initiés au caravaning, n’auraient pas été fiers de nous. Oui, nous avions oublié de vérifier si toutes les armoires étaient bien fermées. Et bien sûr, il y en avait une qui ne l’était pas. Nous venions à peine de partir qu’on a entendu un gros bang. La porte du garde-manger s’était ouverte violemment. Lise a crié de désespoir. J’ai aussitôt repéré un endroit où je pouvais arrêter le véhicule sans bloquer le trafic du boulevard Champlain pendant que ma fidèle copilote, un peu plus énervée que d’habitude, allait remettre les choses en place.

À peine franchi le pont Champlain, nouveau souci : le clignotant du niveau d’huile s’est allumé. La moutarde commençait à me monter au nez. Nous venions d’aller chercher un gros truc qui venait de creuser un gros trou dans notre compte de banque, et déjà l’huile manquait. Non, mais je rêve. Pire, je cauchemarde. Je m’arrête à la première halte. On vérifie le niveau d’huile. Tout semble impeccable. On repart, le clignotant a cessé de clignoter. Que s’est-il passé ? Mystère !

À Magog, il nous faut nous arrêter pour faire des courses. Mais Arthur, le petit teckel qu’Étienne, le fiston, nous a confié pour 15 jours, n’aime pas du tout. Chaque fois que nous le laissons dans sa cage, il se met à geindre ou à japper. De plus, il commence à pleuvoir. On se dépêche.

Pour se rendre ensuite au camping, on a besoin du GPS. Nous disposons d’un merveilleux TomTom, sauf qu’il est mal programmé. La voix, entre autres, est presque inaudible. Heureusement qu’il y a l’image et les indications, sinon on perdrait la voie. Lise surveille l’écran du mieux qu’elle peut pour me guider. Nous finissons par arriver au Camping du lac Massawippi sains et saufs.

Nouveau souci au moment de reculer pour installer La grande bleue. Il y a bien une caméra de recul, mais je n’arrive pas à trouver l’image qu’elle renvoie. Je recule à l’aveuglette et je dois me reprendre à plusieurs reprises. Décidément, il y a bien des trous dans le cours de caravaning 101 que nous avons eu la veille.

On s’en rend compte aussi en déployant l’auvent. En principe, il n’y a qu’à appuyer sur un bouton pour que sorte notre beau parasol italien. Ne reste plus qu’à le fixer aux parois du véhicule. La veille, tout avait l’air si facile. Mais là, le bel auvent est tout mollasson au lieu d’être superbement tendu. Quelques bons samaritains s’empressent de venir à notre secours. Mais, c’est souvent le cas, ils sont plus gentils qu’utiles. Finalement, on décide de rentrer l’auvent. On verra bien demain.

Si l’auvent n’est pas tendu, Lise, elle, l’est au max. Moi, je suis plutôt en rogne. Je me rappelle tout d’un coup ce que m’avait lancé une belle-sœur récemment : « Tu passes ton temps à chialer. Si t’aimes rien, peut-être que tu devrais rester chez vous. » Ça m’avait amusé sur le coup. Mais là, je commence à me demander si elle n’a pas raison.

Nous nous sommes couchés complètement vannés. Comme il faisait très chaud, nous n’avons fermé que la porte-moustiquaire. Mais quelques heures plus tard, la pluie s’est mise à tomber violemment. Et avec la pluie est arrivé le froid. Le drap ne suffisait plus. Nous avons ajouté une couverture, mais elle n’était pas assez épaisse. Il y avait bien un chauffage, mais nous ne savions pas comment le faire fonctionner. Il aurait fallu ouvrir l’éclairage, consulter le mode d’emploi, mais j’ai eu peur que le chien ne se remette à geindre. Grelottants, nous nous sommes blottis l’un contre l’autre. Malgré le froid, le tonnerre et le fracas des orages sur la toiture, nous avons fini par nous endormir. La fatigue sans doute.

Le lendemain matin, il faisait un soleil radieux. Nous aussi, on se sentait déjà mieux. Même Arthur était plus calme. Nous avons pris un bon petit déjeuner, nous nous sommes donné un temps pour mieux nous installer, puis nous sommes allés nous baigner. L’eau était fraîche mais bien agréable. Tout autour, le paysage était magnifique. Lise et moi, nous nous sommes rapprochés et nous avons souri. Nous nous sommes dit que notre deuxième journée sur la route serait certainement meilleure que la première. Et de fait, elle le fut.

Et ce soir-là, juste avant d’aller au lit, nous sommes sortis regarder toutes ces étoiles qu’on ne voit jamais à Montréal. L’histoire ne fait que commencer.

 

27 juillet 2013

Au début, nous étions nuls tous les deux. J’ai dit à Lise : « Zéro plus zéro, ça fait zéro. » Je ne suis pas très fort en maths, mais ça, j’ai retenu. L’objectif était donc simple : ne pas rester complètement nuls. Nous nous sommes plongés dans les modes d’emploi, au demeurant fort nombreux, histoire de mieux comprendre ce gros joujou que nous venions d’acheter. Nous connaissons maintenant la plupart des boutons. C’est bien commode. Ça évite, par exemple, de faire rentrer la rallonge quand on veut faire sortir l’auvent ou de souffler le chaud quand on veut profiter de la clim.

Bref, notre vie de caravaniers s’est grandement améliorée. À tel point qu’on peut maintenant apprécier La grande bleue à sa juste valeur. Nous savons qu’elle se conduit bien, même dans le vent, que le lit est confortable, qu’on n’a pas mal aux fesses même au terme d’un long trajet, que la cuisinière et le frigo fonctionnent bien. On est très contents de notre choix.

Nous savons aussi qu’à bord de notre autocaravane nous nous sentons bien. C’est de bon augure avant le grand voyage que nous projetons de faire dans quelques mois.

Notre souci en ce moment, c’est plutôt la pluie. Non, le toit est bien hermétique; je vous rassure tout de suite. Mais il n’arrête pas de pleuvoir depuis quelques jours. Hier, nous devions nous rendre à l’île Bonaventure avec des amis. Mais nous avons annulé la balade, nous limitant à une rencontre au restaurant. Les prévisions des prochains jours ne sont d’ailleurs pas hop la joie. À Chandler, on ne prévoit pas de soleil avant jeudi prochain. Au mieux, ce sera nuageux. Espérons qu’à Trois-Pistoles, où nous avons rendez-vous lundi rencontrer des amis, Andrée et David, le ciel sera un peu plus clément.

La pluie en caravaning, c’est moins pénible qu’en camping. Il faut l’avouer. En ce moment, par exemple, je peux écrire pendant que Lise surfe sur son iPad. Mais c’est quand même un peu moche. Sur la route, nous sommes plus dépendants du temps qu’il fait. Aller marcher sous la pluie, ça peut se faire, bien sûr, et les braves le font. Mais c’est plus agréable sous le soleil, non !

 

3 août 2013

Quand nous avons quitté la Gaspésie, il pleuvait depuis quatre jours déjà. Ce matin-là, il tombait une bruine fine mais continue qui ne nous a pas lâchés jusqu’à ce que nous atteignions le Bas-du-Fleuve. Là, belle surprise ! Le soleil s’est mis soudain à briller pendant que nous longions Rimouski. On s’est dit enfin ! Mais notre joie a été de courte durée. En arrivant à Trois-Pistoles, il n’y avait pas qu’Andrée et David qui nous attendaient. Il y avait aussi un épais brouillard et un froid plutôt surprenant pour un jour de juillet.

Le brouillard était visible depuis quelques kilomètres déjà. Le froid, nous l’avons découvert en descendant de La grande bleue pour embrasser nos amis. Les joues d’Andrée étaient toutes froides. « Il fait 11 degrés », a-t-elle dit sans se plaindre mais en grelottant.

Nous étions heureux de voir nos amis, mais le sale temps nous incitait plutôt à râler. Lise, en particulier, était prête à renier d’un bloc sa Gaspésie natale et le Bas-du-Fleuve de son enfance. Un peu plus et c’est le Québec tout entier qui était mis à jamais sur sa liste noire du caravaning. Mais Andrée et David, heureusement, étaient d’une bonne humeur contagieuse. Ils se sont mis à plaisanter sur le camping d’hiver. La première a dit que, d’ici notre départ du camping, il allait sans doute neiger. Le second a ajouté qu’il nous faudrait des pneus d’hiver pour repartir.

Il faut dire que nos amis avaient prévu le coup. Ils étaient tous deux vêtus d’une belle doudoune et portaient des gants. Comme on dit souvent chez nous, « ça l’aide ». Lise, elle, n’avait même pas apporté un jeans et moi je n’étais guère mieux équipé pour affronter une froidure digne du mois d’octobre. Car la température continuait à dégringoler pendant qu’on préparait le souper.

Lise a enfilé un pantalon par-dessus le premier. David m’a fait cadeau d’une paire de gants et m’a prêté un gros lainage. Le bon vin et l’amitié chaleureuse nous ont permis de souper à l’extérieur. Mais pour le thé, nous sommes entrés dans La grande bleue.

Le lendemain, la brume a fini par se dissiper et les nuages ont commencé à se fractionner. Vers midi, on a même eu droit à une belle percée de soleil. Du coup, la température a remonté. On était loin de la canicule, mais c’était confortable.

Les deux jours qu’on a passés avec Andrée, David et leur petit caniche Douce ont passé très vite. Trop vite, mais le travail les appelait à Québec et moi, je devais rentrer à Montréal pour la couverture de la Coupe Rogers. C’était déjà la fin de la première partie de notre vie sur la route.

Une première partie que nous avons beaucoup aimée malgré les inévitables pépins du début et le stress idoine. Bien sûr, Lise et moi sommes encore loin de posséder notre doctorat ès caravaning. Reste que nous sommes maintenant presque familiers avec le fonctionnement de notre autocaravane, au bord de laquelle nous espérons vivre des années de bonheur.

Le retour à Montréal, en revanche, a été pénible. Nous comptions faire passer une nuit à La grande bleue sur le parking en face de notre immeuble. Mais il était fermé en raison de travaux. On a voulu se rabattre sur un parc-autos de Vinci à quelques rues de là, mais l’employé de service la trouvait trop grosse. Lise a ensuite cru repérer une place près du poste de police, tout près de notre appartement. Mais en déchiffrant les nombreuses pancartes, on a découvert que la place était libre justement parce qu’elle était réservée aux policiers.

Il m’a donc fallu remonter au volant de l’autocaravane pour lui dénicher une place à plusieurs rues de là, d’où nous avons rapporté chez nous vêtements, aliments et objets divers. Pas facile de garer un véhicule de presque 25 pieds dans les rues d’une métropole. Jusqu’à récemment, on se demandait encore s’il fallait vendre notre appartement. Mais là, je commence à penser que la vie au centre-ville et le caravaning sont difficilement compatibles.

 

15 août 2013

Finalement, nous avons décidé de louer l’appartement au lieu de le vendre. Lise continuait à avoir des doutes sur le bien-fondé de notre décision, qu’elle jugeait trop radicale. Nous nous en sommes ouverts à notre agente immobilière, qui nous a gentiment redirigés vers une agence spécialisée en location. Et en deux temps trois mouvements, on nous avait trouvé un locataire, un Saoudien venu faire ses études de maîtrise à McGill.

Le hic, c’est que ce jeune homme voulait l’appartement presque tout de suite et jusqu’en mai… 2015. Le prix proposé était très bon et le locataire fiable. Nous avons donc décidé d’accepter. Lise avec empressement. Moi avec un peu d’inquiétude. C’est pourtant moi qui ai voulu ce long voyage. Mais là, la perspective de perdre notre appartement pour 20 mois m’a un peu angoissé. Pas assez cependant pour nous empêcher de foncer. Nous avions 15 jours pour quitter le condo.

Lise a aussitôt loué un coin d’entrepôt et s’est lancée dans les boîtes. En quelques jours, grâce à sa légendaire efficacité, les garde-robes, les placards et les tiroirs étaient vidés. Restait une tonne de démarches, du genre modifier l’abonnement du câble ou détourner le courrier, mais nous sommes partagé les tâches. Et heureusement, nos déménagements à répétition nous avaient donné un peu d’expérience.

Nous avons ensuite trouvé un terrain de camping jusqu’au 20 octobre. Pour le mois suivant, nous avons déniché un appartement. Pourquoi ? Primo, il fera trop froid pour faire du caravaning au Québec. Secundo, nous ne pouvons partir tout de suite pour les États-Unis, puisque nous avons déjà passé quatre mois et demi en Europe. Tertio, le contrat qui me lie à La Presse pour le blogue de tennis n’est pas encore terminé ; il me reste à couvrir les championnats de fin de saison.

De plus, ce délai nous permettra de mieux nous préparer. En vivant quelques semaines dans notre nouveau chez-soi avant le grand départ, nous verrons mieux s’il nous manque quelque chose. J’aurai le temps de trouver une solution pour accéder constamment à l’internet pendant notre périple. Nous irons suivre un cours sur l’entretien des autocaravanes. Nous pourrons peaufiner notre itinéraire. Et surtout, nous aurons le temps de faire nos adieux aux gens qu’on aime et qui vont certainement nous manquer.

Vers la mi-novembre, nous monterons, sans doute fébriles et excités, à bord de La grande bleue pour notre grande virée de l’Amérique du Nord. Température oblige, nous mettrons d’abord le cap vers le sud. Probablement vers la Floride, que nous connaissons peu et où nous n’avons jamais séjourné en caravaning.

 

10 octobre 2013

« Vous commencez par le plus dur », nous a lancé notre amie Louise, emmitouflée dans un gros manteau, à propos de notre grand voyage. Le plus dur, ce sont ces cinq semaines de camping d’automne dans les Cantons-de-l’Est. La région est magnifique, bien sûr. Mais la nature en cette saison a de ces sautes d’humeur impressionnantes. À notre arrivée, il faisait une chaleur estivale. Puis en moins de 24 heures, on s’est retrouvés avec un froid digne du mois de novembre. Un grand bond à la Mao, un saut quantique avec périlleux arrière, qui a laissé deux citadins frileux pantois et sonnés.

À l’intérieur de l’autocaravane, il est vrai, on ne gèle pas. On a le choix entre la thermopompe, très très bruyante, et la chaufferette, très bruyante. On a choisi la seconde, qui ne nous réveille pas trop la nuit.

Reste un petit problème : Lise tire la couette de son côté. Le premier soir, j’ai pensé que c’était parce que La grande bleue penchait vers l’avant. Je l’ai redressée depuis en ajoutant un bloc sous chaque roue avant. Mais quand je m’éveille, la couette penche toujours du côté de ma douce moitié, qui prend plus que sa moitié de couverture. Alors, je cherche une autre hypothèse, mais je ne l’ai pas encore trouvée.

Le jour, quand il fait soleil, on ne se plaint pas. D’autant plus que la lumière est si belle en cette saison. Mais quand il pleut, là c’est terrible. Je ne veux pas exagérer, mais j’ai l’impression qu’il tombe de la glace. Alors, le soir en se couchant, on prie pour qu’il ne pleuve pas le lendemain.

Quand notre prière est exaucée, nous en profitons pour aller nous balader dans le parc du Mont-Orford. La première fois, on a grimpé l’Orford par la piste familiale. Ça donne l’impression que la montée est facile. Mais les familles, ils la descendent, la piste, ils ne la montent pas. Et encore, ils ont des skis. Bref, c’était un peu raide, surtout pour moi dont le petit cœur pompait l’huile. La deuxième fois, on a fait la boucle du mont Chauve : 12 km de montées et de descentes. C’était plus long, mais pas mal moins abrupt. N’empêche que la troisième fois, on s’est contentés de la boucle des Trois Étangs, une promenade pépère de 5 km dans une forêt de hêtres. Pendant toute la randonnée, on s’est demandé c’est quoi un hêtre. On regardait les arbres en se disant : « Hêtre ou pas hêtre ? ».

Puis soudainement, la nature a effectué un salto avant avec triple vrille, qui nous a réchauffé le cœur tout autant que la couenne. Passer d’un froid presque hivernal à une chaleur estivale est beaucoup plus facile que l’inverse.

La nature, au Québec, est bipolaire. Après une phase dépressive d’une semaine, elle est devenue extatique. Il faisait si chaud qu’il nous a fallu ressortir les fringues d’été, trop vite remisées. Autour de nous, les arbres étaient de toutes les couleurs, le soleil magnifique, les montagnes splendides.

Nous aussi, nous sommes devenus maniaques. Après avoir eu grise mine, on n’arrêtait plus de sourire. Nous nous répétions sans cesse que le caravaning, c’est la vie rêvée, alors qu’il y a quelques jours encore un rien nous irritait. Bref, on délirait… en attendant qu’il ne se remette à pleuvoir et qu’on recommence à grelotter et à râler.

Le défi, au cours de notre périple, sera de garder le moral au beau fixe contre vents et marées. On y travaille fort, je vous assure. Mais on mettra quand même toutes les chances de notre côté. Notre devise en voyage est la suivante : on prendra ce qui sera là, mais de préférence le beau temps.

C’est pourquoi on vient de réserver un camping en Floride, près de Fort Myers jusqu’au 4 janvier. À moins d’une malchance, ça ne devrait pas être trop frisquet. Plus tard au cours de l’hiver, nous comptons séjourner à Yuma, dans le sud de l’Arizona. Cette ville a la réputation d’être la plus ensoleillée au monde : plus de 4000 heures d’ensoleillement et 25 jours de pluie par année. La moyenne devrait jouer en notre faveur.

Lors de notre premier séjour dans cet État du Sud-Ouest, il y a quelques années, nous avions été fascinés par les prévisions de la météo en Arizona. Elles s’étendaient sur deux semaines et on y voyait souvent 14 gros soleils. Pas un nuage, pas une goutte de pluie. Le rêve quoi ! pour deux caravaniers qui, en plus d’être frileux et douillets, détestent la pluie.

 

15 octobre 2013

Nous continuons à collectionner des pépins. Ainsi dès le lendemain de notre arrivée au Mégog-Orford, la pompe à merde, appelée poétiquement « macérateur », nous a lâchés. C’était un samedi matin, jour de repos pour les réparateurs Maytag de ce monde. Bref, on était un peu dans la merde, si j’ose dire, au moins jusqu’au lundi. C’est à peine si on osait faire nos petits pipis dans l’autocaravane.

Heureusement, on s’en est ouverts à un employé du camping, qui nous a aussitôt dit : « Je vais vous chercher Stéphane. » Stéphane, c’est le contremaître de la section service d’Élégance VR. Cinq minutes plus tard, il était chez nous. En moins de deux, il avait repéré le fusible qui avait sauté. La pompe n’avait pas rendu l’âme. C’était juste un tout petit machin de 20 ampères, remplacé en un rien de temps. La réparation ne nous a pas coûté 1000 $, comme on le craignait, mais 20 $. Notre ange gardien a refusé de prendre davantage. On l’a vivement remercié et on a poussé un grand soupir de soulagement.

Deux jours plus tard, nouvel avatar. Cette fois, c’est la porte du frigo qui refusait obstinément de s’ouvrir. Il faut savoir que dans les autocaravanes, ces portes sont munies d’un verrouillage qui les bloque quand le véhicule est en marche. Là, ledit véhicule avait beau être aussi immobile qu’un soldat au garde-à-vous, la porte restait désespérément close. Nos amis Daniel et Louise, installés à deux pas, nous ont fourni quelques tranches de pain pour le petit déjeuner. Mais il fallait trouver une solution rapidement, car presque toutes nos provisions se trouvaient dans le réfrigérateur.

Notre ange gardien avait quitté le camping et on n’arrivait pas à retrouver sa carte. On a donc fait venir un autre réparateur. Fort gentil, le monsieur. Malheureusement, il ne comprend rien au problème. « J’ai jamais vu ça ! » laisse-t-il tomber. Tout au plus parvient-il, presque par hasard, à ouvrir la porte. Mais il ne sait pas comment la réparer. Il croit qu’il faudra faire venir des pièces de Dometic, le fabricant. Ça pourrait être long.

En fouillant sur internet, on retrouve les coordonnées de Stéphane, chez qui on conduit La grande bleue à Sherbrooke. Encore une fois, il trouve tout de suite le problème. Un petit coup de lime à la serrure et le tour est joué. Pas de réparations longues et coûteuses. De nouveau, on pousse un grand soupir de soulagement !

 

17 octobre 2013

Je commençais à me dire que nos ennuis mécaniques étaient derrière nous et que tout était en train de s’arranger. Mais soudain, l’alarme du gaz s’est déclenchée. On s’empresse d’aller fermer l’entrée du propane et on aère, comme le stipule le mode d’emploi. L’alarme s’arrête, mais on reste inquiets. La nuit vient de tomber, il pleut, il vente et il fait froid. Dans ce décor à la Hitchcock, on se demande s’il est bien prudent de passer la nuit à cet endroit. Mais on ne se pose pas la question très longtemps, car l’alarme se déchaîne de nouveau. Cette fois, pas d’hésitation, on déguerpit.

Sous la pluie et dans le vent, on se rend à la caravane des proprios du camping. Un peu gênés à cause de l’heure, on frappe. Natacha, la patronne, vient nous répondre en pyjama. On lui demande s’il est possible de faire venir un taxi pour se rendre à l’hôtel. « Attendez », nous dit-elle. Deux minutes plus tard, elle revient avec son mari Ricardo pour nous conduire à l’auberge Le Cheribourg. Ces gens-là sont adorables. On les aurait embrassés.

Le lendemain matin, on appelle de nouveau Stéphane. Son personnel est débordé. Il nous fixe un rendez-vous pour 8 h, le jour suivant. Que faire entre-temps ? Je pense à un ami de Sherbrooke, qui nous a justement invités chez lui. Je lui passe un coup de fil. « Jean-Paul, est-il possible de devancer ton invitation ? Nous sommes dans le pétrin. » « Bien sûr ! » Jean-Paul aussi est adorable. Lui et sa femme Louise nous recevront comme des princes. Nous avons beaucoup de chance dans notre malchance.

Entre-temps, Stéphane a pu faire examiner La grande bleue. Au téléphone, il me fait part de la bonne et de la mauvaise nouvelle. Il n’a détecté aucune fuite, mais il ne peut expliquer ce qui s’est passé. Me voilà rassuré, à moitié.

En allant chercher l’autocaravane, Stéphane nous signale que le couvercle du circuit d’eau chaude a disparu. Lise est dans tous ses états. C’est elle qui l’a mal fixé. Il s’est sans doute envolé quand nous roulions. Bien sûr, il est possible d’en faire venir un autre, mais il sera blanc et non bleu, ce qui laissera une tache horrible sur notre belle Grande bleue, en attendant un coup de peinture. Du coup, ma compagne est déprimée.

Les jours suivants, l’odeur d’œufs pourris perdure dans l’autocaravane. Un voisin électricien nous dit qu’une mésaventure semblable lui est déjà arrivée et que c’est la batterie d’appoint qui était en cause, non le gaz. On revoit Stéphane, qui confirme le diagnostic. La batterie sera changée en même temps que sera fixé le nouveau couvercle de l’eau chaude. Nous en profiterons aussi pour faire effectuer l’hivernisation du véhicule puisque le grand départ n’aura lieu que dans un mois.

Vous vous dites peut-être que cette série noire nous a dégoûtés du caravaning ou tout au moins qu’elle a freiné notre enthousiasme. Pourtant, il n’en est rien. Nous venons de passer un très beau mois au Magog-Orford. Un mois au cours duquel nous avons rapidement retrouvé le plaisir, voire le bonheur, de vivre dans une autocaravane et au grand air.

Nous avons aussi été très stimulés par notre rencontre avec un couple qui, depuis six ans déjà, vit en caravaning. À la retraite, ils ont tout vendu pour aller vivre sur les routes du Québec et des États-Unis. Ils aiment tellement cette vie qu’ils redoutent déjà le moment où l’âge ou la maladie les obligera à y mettre fin.

Je ne sais pas si notre vie sur les routes durera aussi longtemps. Pour le moment, l’appartement est loué jusqu’en mai 2015. Après, on verra. Mais on a bien hâte que commence pour de bon cette grande aventure. 

 

26 octobre 2013

Nous avons laissé La grande bleue à son stationnement hivernal, les tuyaux gorgés de rose pour cause d’hivernisation. Nous la reprendrons dans quelques semaines pour cavaler vers le sud, avant que la neige et les grands froids, espérons-le, nous tombent dessus.

Après notre séjour dans les Cantons-de-l’Est, l’idéal aurait été de prendre tout de suite le chemin des États-Unis, car nous avions déjà trouvé notre rythme de caravaniers. Mais l’idéal est par définition une perfection inaccessible pour les pauvres mortels. Comme je l’ai déjà expliqué, nous avons passé trop de temps hors du Québec cette année pour pouvoir repartir immédiatement. De plus, j’ai encore un tournoi à couvrir. Il nous faut, comme on dit, nous armer de patience. Nous voilà donc armés jusqu’aux dents (qui grincent un peu).

En attendant, nous occupons à L’Île-Perrot le condo d’un couple déjà parti pour la Floride, ce qui ajoute à notre impatience et à notre frustration. Mais l’appartement est confortable et nous sommes à quelques portes de nos amis Daniel et Louise.

Nous profitons du temps qu’il nous reste pour voir nos proches, que nous ne reverrons pas avant un an et demi. Nous avons en effet décidé de ne pas rentrer à Montréal avant mai 2015. Initialement, nous devions revenir ici vers la fin de l’été 2014 avant de replonger vers le sud, le temps de revoir notre monde et de regarnir notre pharmacie. Mais ma femme trouvait que c’était illogique de faire autant de kilomètres. J’ai fini par lui donner raison.

Cette décision nous force toutefois à nous relancer dans des démarches administratives. Le permis de conduire et la carte d’assurance maladie de Lise, par exemple, arriveront à échéance avant notre retour. Que faire ? Des gens très gentils, joints par téléphone, le lui ont expliqué. Oubliez les fonctionnaires grincheux ; nous n’avons affaire jusqu’ici qu’à des anges. En revanche, le ton est parfois bourru dans le réseau de la santé.

Il nous faut aussi trouver le moyen de nous approvisionner en médicaments pendant 18 mois. À nos âges, la garantie prolongée est finie depuis longtemps. Aussi avons-nous besoin de quelques pilules pour faire fonctionner nos vieilles machines. Ça devrait aller, mais ça reste un peu compliqué.

Nous profitons enfin de notre attente forcée pour nous plonger dans l’internet ou dans les livres afin de peaufiner notre itinéraire. Il y a quelques jours, Étienne, un ex-confrère de classe, et sa femme Lucille sont venus nous montrer des photos de leurs multiples voyages dans l’Ouest canadien et américain. Nous avions déjà envie de partir. Là, ce n’est plus un souhait, c’est devenu un rêve, une soif, une faim, mieux encore, une quête !

 

9 novembre 2013

Quand nous avons choisi de revenir au caravaning, nous étions bien conscients que notre point faible serait la mécanique. Les autres aspects ne nous causent pas de soucis. J’aime conduire et Lise me guide bien. Nous sommes à l’aise à l’étranger. Nous cuisinons presque aussi bien dans une autocaravane qu’à la maison. Mais les vis, boulons et moteurs restent pour nous bien mystérieux. C’est pourquoi nous avons accepté avec empressement le cours d’entretien général de la FQCC que les enfants nous ont offert.

Nous sommes arrivés là, samedi dernier, pleins d’espoir. Huit heures plus tard, nous sommes ressortis à demi rassurés. Ce n’est pas que le cours soit à demi satisfaisant. Mais il a confirmé plusieurs de nos appréhensions.

Le monde du caravaning est celui de monsieur ou de madame Bricole. Parmi la douzaine de participants à cet atelier, il y avait, par exemple, un caravanier qui en savait presque autant que M. Biron, un formateur de 35 années d’expérience ; une femme médecin qui voulait maîtriser les rouages de son véhicule aussi bien que le corps humain ; ou encore un homme qui connaissait sur le bout des doigts chacun des bidules dont parlait notre prof.

Moi, quand j’entends parler d’un roulement à billes, je pense plutôt aux billes que je lançais dans la cour d’école, il y a une soixante d’années. Alors, imaginez quand il est question de valve de contournement, de plaquette d’allumage électronique ou de graisse au lithium (ah bon ! ce n’est pas un médicament pour les bipolaires). En un mot, je suis moins nul qu’il y a quelques mois. Mais je reste à quelques années-lumière de décrocher mon diplôme de mécano émérite.

Le cours a aussi confirmé que les motorisés sont fragiles et que les ennuis sont fréquents. Ce n’est pas si étonnant si l’on se rappelle que ce sont de petites maisons sur roues.

Quand nous avons fait l’achat de La grande bleue, je m’étais dit qu’il aurait peut-être été plus prudent de se lancer sur les routes de l’Amérique dans une autocaravane neuve. Mais nous avons croisé samedi dernier, dans cet atelier, un couple qui venait de faire l’acquisition d’une belle classe A flambant neuve et qui depuis passait son temps chez le concessionnaire. Alors, le neuf n’est pas une assurance tous risques.

L’atelier a aussi révélé que certains problèmes pouvaient être difficiles à résoudre. Imaginez, par exemple, que votre bel auvent électrique bloque une fois qu’il est déployé ou que la rallonge dont vous êtes si fiers reste coincée. Que faire ? Il y a bien quelques trucs. Mais la prière m’a paru tout aussi efficace. Quand je pense à tous les moteurs et autres gadgets électroniques qu’on trouve dans notre Leisure Unity, je regrette un peu de ne pas avoir opté pour un modèle moins high-tech. Et du coup, je m’inquiète.

Cela dit, M. Biron nous a sensibilisés à l’importance de la prévention en plus de nous apprendre quelques trucs pratiques. Nous sommes aussi ressortis de la classe avec un guide et quatre DVD sur l’entretien d’un VR. De quoi occuper nos soirées en caravaning pour les prochains mois. Au prochain pépin, on ne saura peut-être pas quoi faire, mais on saura quoi dire au mécano qui sera venu à notre secours.

 

16 novembre 2013

Lundi, nous irons chercher La grande bleue à son stationnement d’hiver. Nous devrions partir pour le Sud mardi ou mercredi, si le temps est favorable. Depuis plusieurs jours déjà, j’ai commencé à guetter nerveusement les bulletins de météo, histoire de me rassurer. Pourtant, je sais que ça ne donne rien. Chez nous, les prévisions à court terme sont à peine fiables. Alors, imaginez les prévisions à long terme ! Mais c’est toujours ainsi dans les jours qui précèdent les grands départs. Je deviens fébrile. À moitié excité, à moitié énervé. En fait, surtout énervé.

Il faut dire qu’en février dernier, nous sommes partis pour Nice en pleine tempête de neige. J’avais même craint que le départ soit annulé. Mais mon agente de voyage m’avait demandé avec amusement quel genre de Québécois j’étais pour croire que 10 centimètres de neige empêcheraient les avions de décoller de Montréal-Trudeau.

Cette fois-ci, il n’y a rien à craindre côté avion. Mais je n’aimerais pas partir à bord de La grande bleue dans le grand blanc. Pour le moment toutefois, les prévisions annoncent plutôt de la pluie, qui succédera au froid. L’une et l’autre nous donnent furieusement le goût de partir.

Depuis quelques jours déjà, Lise se plaint que ses os n’aiment pas l’hiver. Moi, il n’y a pas une partie de mon corps douillet qui aime la froidure. Ni le dos, ni la tête, ni les mains, ni les pieds, alouette ! Mon esprit est aussi du même avis. L’idée même du froid le fait souffrir. Je me souviens de l’époque où je vivais à Québec, ville polaire. Quand j’entendais à la radio qu’il faisait -25, je n’osais pas mettre le nez dehors.

On n’en est pas encore aux -25, j’en conviens. Mais l’île Perrot a été balayée cette semaine par de grands vents venus du nord, qui se glissaient jusque dans nos sous-vêtements. Brrr ! (Traduction québécoise : Fa frette en titi !) À Montréal, où nous avons dû nous rendre à quelques reprises, c’était pire encore. Le vent humide se butait aux gratte-ciel avant de fondre, furieux, sur nous, faux Nordiques.

Comme j’ai hâte de fuir ce pays et de voir défiler les saisons en accéléré le long de l’autoroute 81. D’ici une semaine, nous devrions retrouver l’été.

En attendant, les préparatifs vont bon train. Nous avons reçu le feu vert de la Régie de l’assurance maladie pour quitter le Québec jusqu’en mai 2015. Nous avons donné aux gouvernements, sociétés et organismes notre adresse de correspondance. Nous avons rencontré la plupart de nos proches ; nous avons téléphoné ou envoyé des courriels aux autres. Nous sommes passés voir les médecins, le dentiste, les hygiénistes dentaires, les coiffeuses, et j’en passe. Nous sommes allés cueillir des médicaments pour un an et nous savons comment les renouveler en cours de route. Je suis passé au CAA chercher le permis international (mais on m’a dit que je n’en aurais pas besoin). J’ai changé de cellulaire et acheté un point d’accès pour pouvoir accéder à l’internet en cours de route au Canada (il me faudra en acquérir un autre pour les États-Unis). J’ai établi un budget pour le voyage. J’essaye aussi de préparer les impôts, mais il me manque bien des éléments ; mon beau-fils Étienne devra nous aider à distance.

De son côté, Lise est en train de peaufiner l’itinéraire et de réunir tous les articles qui nous manquent. Ouf ! C’est beaucoup. Et puis, on se demande tout le temps, avec un brin d’inquiétude : est-ce qu’on a oublié quelque chose ?

Mais quand nous aurons traversé la frontière américaine, tout cela sera oublié. Nous voguerons, le cœur léger, vers la Terre promise.

 

Plein cap vers le sud.

Le grand départ

 

23 novembre 2013

Mardi matin, quand nous avons mis le cap vers le sud, il faisait un froid de canard surpris par l’hiver. Nous avons d’ailleurs vu un peu de neige le long de la 20, en Ontario. Je ne vous le souhaite pas, mais il devrait y en avoir bientôt sur le Québec. Pourtant, on s’en foutait un peu, car on savait que, dans quelques jours, nous pourrions faire sauter manteau, gants, bonnet et écharpe. Si nous avions eu la chanson de Charlebois dans notre iPod, nous l’aurions fait jouer.

             Demain l´hiver, je m´en fous.

            Je m´en vais dans le sud, au soleil,

            Me baigner dans la mer

            Et je penserai à vous

            En plantant mes orteils dans le sable doux.

Nous avions le cœur léger. Pourtant, un peu plus tôt, en allant dire au revoir à nos amis Daniel et Louise, nous avons tous les quatre vécu un grand moment d’émotion. C’est comme si nous avions pris conscience, d’un coup, que nous ne nous reverrions pas avant un an et demi, ou 18 mois, ou 546 jours. Comptez-le n’importe comment, c’est énorme ! Nous sommes heureux de partir, mais il reste difficile de laisser ceux qu’on aime.

Deux jours plus tôt, nous étions allés faire une dernière visite à Étienne, à Marie-France et aux petits-enfants. Quand nous reviendrons, Gabriel aura presque 12 ans et Laurence, 10 ans. Je crois qu’ils ne se rendent pas compte à quel point nous serons absents longtemps.  

 

24 novembre 2013

Le premier jour s’est bien déroulé. La grande bleue a avalé 500 km en six heures. Il n’y a eu qu’un petit pépin, aux douanes, où nous nous sommes engagés du côté des camions. Le douanier américain m’a fait la leçon, me faisant jurer, deux fois plutôt qu’une, de ne jamais recommencer. Mais cette erreur avait un avantage. Bien au chaud et haut perché, le douanier des camions n’avait pas du tout envie de sortir de sa cabine. Il s’est donc contenté d’enregistrer nos passeports et de vérifier mon permis de conduire. Pas de fouille indiscrète dans l’autocaravane comme les fois précédentes.

Le soir venu, nous sommes allés dans un hôtel plutôt que dans le parc-autos d’un Wal-Mart. Primo, parce que notre véhicule était encore hivernisé. Secundo, parce qu’il faisait vraiment froid. L’ennui, ce n’est pas le coût de l’hôtel, mais le fait qu’il faut manger au restaurant. Et au pays de la malbouffe, c’est presque toujours l’aventure pour deux épicuriens.

Nous sommes d’abord entrés dans une pizzéria. C’était bruyant et les grosses pizzas à l’américaine n’étaient pas ragoûtantes. J’ai dit à Lise : « Allons ailleurs. » Nous avons fini par trouver, pas trop loin de l’hôtel, un restaurant qui avait l’air pas trop mal. De fait, la soupe était bonne. Mais le « poulet à la grecque » trempait dans une épaisse sauce au citron et à l’ail. À l’ail surtout. Il y en avait tellement que ça tuait tout le reste. Quant au vin italien, il était pétillant, plutôt sucré et peu alcoolisé. Il n’avait qu’une qualité : son prix, 18 $ pour la bouteille.

Aussitôt ressortis, nous sommes entrés dans une épicerie pour acheter deux yaourts, que nous avons mangés à la chambre. Ils contenaient trop de sucre et pas assez de gras. Mais c’était quand même mieux que le souper. Et il nous restait du chocolat noir.

 

26 novembre 2013

Nous roulons depuis quelques jours sur les routes américaines. Comme c’est agréable ! D’abord, il n’y a pas tous ces nids-de-poule qui rendent la conduite si chaotique au Québec. Il y a quelques exceptions, il est vrai. La 81, au niveau de la Pennsylvanie, rappelle par moments les routes tiers-mondistes de la Belle Province. Mais dans l’ensemble, la chaussée est aussi douce pour les pneus que pour les oreilles et le postérieur.

En général, les haltes ne manquent pas. Elles sont jolies, propres et ne sentent pas le pipi. Comme les nôtres, par contre, le café y est infect. De ce point de vue, on est loin de l’Italie, où l’expresso et le cappuccino sont partout délicieux, même le long des autoroutes.

En revanche, contrairement à l’Italie, les conducteurs américains ne se prennent pas pour des pilotes de formule 1. Sur les highways de l’Oncle Sam, tout le monde roule à peu près à 110 km/h, une belle vitesse pour un caravanier. Personne ne vous double comme si vous étiez arrêtés et à peu près personne ne zigzague d’une voie à l’autre.

Les choses se compliquent un peu quand on traverse de grandes agglomérations, où les routes s’élargissent à quatre ou cinq voies. Il arrive que des mémés frisées roulent au ralenti au beau milieu, forçant les uns et les autres à les doubler, qui sur la droite, qui sur la gauche. Cet impressionnant ballet sans chorégraphe n’est qu’apparemment chaotique. Un petit coup de frein par ci et un petit coup d’accélérateur par là et voilà que chaque véhicule trouve sa place et tient bien son rôle.

« C’est vachement cool ! », diraient les Cousins. C’est d’autant plus cool que La grande bleue, comme tous les sprinters Mercedes sans doute, se conduit tellement bien. Le moteur ronronne, gravissant les côtes sans même avoir besoin de rugir. La tenue de route est impeccable. Même dans le vent, il est facile de garder le cap. Les sièges sont confortables. La vision est parfaite. Ajoutez Louis Armstrong chantant What a Wonderful World, comme on l’a fait cette semaine, et c’est le bonheur. Eh oui ! le bonheur est sur la route.

 

27 novembre 2013

Le troisième jour, après deux jours d’hôtel, nous nous sommes enfin arrêtés sur un camping près de Bristol, au Tennessee, à 1500 km de Montréal. Sitôt arrivés, nous nous sommes lancés dans la déshivernisation. Comme nous n’avions pas réalisé cette opération depuis presque trois ans, nous avons buté sur quelques détails. D’ailleurs, je n’ai toujours pas réussi à changer le filtre à eau. J’ai eu beau forcer comme un diable, le couvercle a refusé de s’ouvrir. Comme il est en plastique, j’ai eu peur de le casser en forçant trop. Mais peut-être ai-je juste essayé de le dévisser du mauvais côté. Bof ! Je me suis dit « magnana ».

Je me suis plutôt mis au souper. Au menu : les spaghettis à la Paolo. Accompagnés d’un petit vin de Californie trouvé chez Wal-Mart, c’était délicieux ! De quoi nous faire oublier l’horrible « poulet à la grecque » mangé deux jours plus tôt.

 

30 novembre 2013

En ouvrant une porte d’armoire samedi dernier, Lise a entrevu une souris, qui a eu aussi peur qu’elle. Bien que nous ayons aussitôt calfeutré quelques trous, Miquette est restée colocataire. Dès la nuit suivante, elle est venue manger le poison que nous avions acheté spécialement pour elle. Nous espérions qu’elle aimerait le festin mais sans le bien digérer.

Apparemment, elle a un estomac d’acier, car elle a continué à nous rendre visite la nuit. Sitôt que nous étions au lit, elle s’empressait de dévorer les délices empoisonnés que nous lui laissions.

Après quatre jours de ce régime, la souris continuait à nous narguer. Nous avons donc décidé de passer aux grands moyens. Direction la quincaillerie, d’où nous sommes ressortis avec deux trappes.

Bien entendu, nous n’avons pas pris une décision aussi grave sans débattre longuement de ses implications morales. Étions-nous en situation de légitime défense et pouvions-nous entreprendre une guerre défensive ? Certes, nous ne pouvions invoquer, comme un certain George W. Bush, que notre ennemi possédait des armes de destruction massive. Car enfin, il ne s’agissait que de petites crottes laissées çà et là. Reste que notre territoire était envahi, peut-être pas au point de parler d’invasion barbare, mais envahi tout de même.

Bref, nous avions deux trappes entre les mains. Encore fallait-il apprendre à s’en servir. Deux ou trois fois, on a failli recevoir le marteau sur les doigts en les armant. C’est alors que Lise a eu une brillante idée : elle a sorti son iPad et trouvé une vidéo. Le démonstrateur y expliquait qu’en France, on utilisait du pain comme appât. Mais il ajoutait qu’en Amérique, où la purée de cacahuète est populaire, ça fonctionnait aussi très bien. Brillants, on a mis un peu de beurre d’arachide sur le pain. Je trouvais notre astuce si géniale que je me suis même dit qu’on pourrait la faire breveter.

On a donc installé les deux trappes et on est allés se coucher pas mal énervés. On s’est endormis quand même. Au milieu de la nuit, quand on s’est réveillés, notre coloc était passée. Elle avait mangé les deux appâts sans qu’une seule trappe se déclenche. Que s’était-il passé ?

On a décidé de créer une commission d’enquête. On se serait cru au gouvernement. Sauf qu’on a trouvé plus vite la solution. Il faut dire qu’on a joint un expert, notre fils Étienne en personne, qui avait récemment eu maille à partir avec une famille de souris. Grâce à Skype, il nous a montré comment armer la trappe. Nous n’avions pas fixé la barre de retenue au bon endroit. Quand je vous disais, il y a quelques mois, que zéro plus zéro, eh bien ça fait zéro.

La nuit suivante, on arme le piège et on se met au lit. Dans le noir, blottis l’un contre l’autre, nos cœurs battent un peu vite. Notre invitée ne tarde pas. On l’entend grignoter le pain, puis bang, la guillotine se déclenche. On se dit : « C’est fait ! » J’ouvre la lumière. La souris n’est pas dans la trappe. Elle est plutôt à côté, apparemment étourdie. Elle est d’ailleurs bien trop grosse pour le piège à mulot que nous avions acheté.

On commence à s’affoler. Lise a mis des gants, mais elle hésite à attraper une souris encore vivante et aussi grosse. J’ouvre la porte en lui criant : « Prends le balai et fous-la dehors ! » Mais dès que Miquette sent les poils du balai, elle reprend vie et file par le trou d’où elle est venue. La scène, il faut bien le dire, était pénible.

Dépités, on s’est endormis péniblement et on s’est réveillés un peu déprimés. Lise était d’avis qu’il nous fallait une trappe à rats. Moi, je trouvais qu’on avait beau être des descendants des coureurs des bois, on n’avait pas l’étoffe des trappeurs. Je penchais plutôt pour l’empoisonnement.

Puis, j’ai eu l’idée de calfeutrer le trou par lequel Miquette s’était enfouie, en espérant que la barrière tiendrait mieux que, jadis, la ligne Maginot. Nous en sommes là.   

 

2 décembre 2013

Ce n’est pas le seul pépin que nous ayons eu. En quittant Nashville, toujours samedi dernier, j’ai vu apparaître sur le tableau de bord un vilain témoin jaune. Inquiet, je prends tout de suite la première sortie. Le mode d’emploi indique qu’il s’agit de l’alerte de l’injection. Ce n’est peut-être pas grave, mais le guide conseille de se rendre chez un concessionnaire Mercedes. J’appelle à la FQCC pour savoir où il y en a un. Mais je n’arrive pas à joindre qui que ce soit. Et de toute façon, aucun concessionnaire n’est ouvert. Nous décidons de retourner au camping que nous venions de quitter en nous demandant si on n’avait pas la poisse.

Deux jours plus tard, quand on a repris la route, l’indicateur jaune était toujours allumé sur le tableau de bord, mais La grande bleue se portait apparemment à merveille.

Nous nous sommes malgré tout arrêtés chez le concessionnaire Mercedes de Nashville. Très impressionnant ! Nous étions là, tout menus et un peu intimidés, parmi ces millionnaires venus faire réparer ou entretenir leurs voitures de luxe. Le garage lui-même était très classe, très chic et d’une propreté tout allemande. Tout reluisait. Surtout pas de mécanos crasseux et graisseux. Leur tenue était impeccable et leurs manières idoines.

Pour ce qui est de notre autocaravane, l’emploi du temps était trop chargé pour qu’on la mette au banc d’essai. Il aurait fallu rester une semaine encore dans cette ville presque aussi froide que Québec.

Heureusement, le mécano venu nous voir nous a vite rassurés. Certes, il serait préférable, a-t-il dit, de faire vérifier notre véhicule en cours de route par un autre concessionnaire. Mais il n’y avait aucun risque à le conduire si l’indicateur ne se mettait pas à clignoter et si le moteur tournait bien.

 

3 décembre 2013

L’autre grand souci de la semaine a été la température. J’ai célébré un peu vite la fin de l’hiver. Ça m’apprendra. On a beau avoir franchi 2500 km, le froid canadien nous a rattrapés jusque sur les bords du golfe du Mexique. Certes, il n’a pas fait aussi froid à Nashville ou à Pensacola qu’à Saskatoon ou à Winnipeg. N’empêche que le mercure a chuté à tel point qu’il a fallu débrancher l’eau de l’autocaravane. Dans la ville du country, le froid a même été si vif que l’entrée d’eau de notre VR a gelé. On a craint un moment d’avoir déshivernisé trop vite. Mais un voisin, un bon Ontarien, est venu à la rescousse. Grâce à une petite chaufferette, l’eau, ô merveille ! s’est remise à circuler.

Hier, le mercure a enfin grimpé jusqu’à 18 Celsius et les gels nocturnes semblent terminés. Bien sûr, ce n’est pas encore la canicule, tant s’en faut. Mais au moins, on ne grelotte plus et on n’aura plus à débrancher l’eau la nuit.

Le soleil était même radieux hier. Autour de La grande bleue, en quelques minutes, j’ai vu un cardinal, un geai bleu, une tourterelle, notre oiseau porte-bonheur, et plein d’autres volatiles que je ne saurais nommer. Tous se prenaient pour des chanteurs d’opéra. À tel point que même le vieux snowbird s’est mis à fredonner. Nous sommes donc repartis tout contents vers le sud de l’Alabama.

 

Lise sur la plage de Fort de Soto.

La Floride

 

7 décembre 2013

À Lillian, dans le sud de l’Alabama, où nous avons passé six jours, le mercure a fini par franchir les 20 degrés C le jour et les 10 degrés la nuit. C’est là que nous avons commencé à trouver ce que nous sommes venus chercher à 3000 km de chez nous : une douce chaleur, du soleil, beaucoup de soleil, le chant des oiseaux, des palmiers, des dunes, de belles plages de sable fin.

Et en prime pour moi, quelques filles en bikini. Lise a chipoté un peu sur le terme, car un short couvrait leur culotte. Mais le short portait si bien son nom qu’on n’allait pas se chamailler pour un aussi petit bout de tissu. L’important, c’était d’avoir vu deux belles filles en bikini le 1er décembre, soit au moins cinq mois avant qu’une telle apparition puisse se produire à Montréal.

En quittant Lillian, nous avions l’intention de nous diriger vers la Louisiane, de passer quelques jours près de Lafayette, puis de mettre le cap sur l’immense Texas. Mais en consultant les prévisions de la météo, j’ai bien vu qu’une nouvelle vague de froid s’apprêtait à frapper le centre des États-Unis. Pour le week-end, on prévoyait 4 degrés C la nuit à Houston et 3 à San Antonio. Le jour, le mercure ne monterait même pas à 10. De quoi nous faire regretter d’avoir annulé notre séjour à Fort Myers.

Si j’avais été fabriqué en Chine, j’aurais sur moi une petite étiquette où l’on pourrait lire : « Ne supporte pas les températures inférieures à 10 degrés. Rapetisse quand il manque de soleil. Peut rétrécir et plisser sous la pluie. Devient maussade quand le temps est gris. » Lise est faite du même tissu.

Pas question d’aller nous geler les fesses au pays des Bush. Au lieu de nous diriger vers l’ouest, nous avons pris la route de l’est. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur la côte Émeraude, dans le nord de la Floride, où la température a frisé les 25 degrés à l’ombre toute la semaine.

Après moult hésitations et une mauvaise nuit de sommeil, nous avons décidé toutefois de ne pas descendre plus bas au pays des snowbirds. Aussitôt que la vague de froid sera dissipée, nous comptons reprendre la route de l’Ouest. Go West old man ! Nous devrions passer plusieurs semaines dans le sud du Texas avant de nous diriger lentement vers l’Arizona, où nous passerons le reste de l’hiver. Puis au printemps, nous séjournerons un long moment dans les canyons de l’Utah avant de monter vers l’Ouest canadien.

Mais comme nous sommes davantage de la race des improvisateurs que des planificateurs, il est possible que les plans changent en cours de route.

 

8 décembre 2013

Miquette a disparu depuis cette nuit orageuse où elle a reçu un coup de tapette et un coup de balai sur la tête. Est-ce les effets de ces chocs, une mauvaise digestion, notre manque d’hospitalité ou tout simplement la chaleur qui l’auraient incitée à prendre la clé des champs ? Toujours est-il qu’on ne l’a ni revue ni réentendue. Et pour tout vous dire, on ne s’en plaint pas.

Cela dit, il y aurait, près du camping où nous séjournons, une bibitte pas mal plus grosse. En revenant de promenade, un voisin nous a demandé si nous avions vu un ours. J’ai cru qu’il plaisantait, mais apparemment non. La veille, il avait vu passer, eh oui !  un ours. Le même jour, en revenant à pied du village, un caravanier nous prévient qu’un big bear, un des plus gros qu’il n’ait jamais vu, rode dans les environs. Lui et sa femme affirment l’avoir vu sur le petit pont que nous venons tout juste de traverser.

Pour ma part, je ne l’ai pas aperçu. Mais j’ai enfin vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Depuis, nous ne sortons plus sans notre kalachnikov.

 

14 décembre 2013

Dimanche dernier, il faisait un soleil magnifique à Carrabelle, dans le nord-ouest de la Floride. Au retour de notre promenade, nous nous sommes lancés dans la piscine du camping. Comme elle n’était pas chauffée, l’eau était fraîche, mais quelle sensation ! Se baigner alors qu’il neige au Québec nous a procuré, il faut bien l’avouer, un immense plaisir. Bien sûr, pour certains de nos proches, la neige, c’est les sports d’hiver. J’en suis très content pour eux, l’important étant d’être bien là où l’on est. Mais nous, nous préférons avoir des sandales aux pieds plutôt que des skis ou des raquettes.

Le lendemain, nous avons repris la direction de l’ouest. Premier arrêt, le Henderson State Park. Quand nous sommes arrivés en fin d’après-midi, le soleil commençait à se coucher à travers les nuages et le brouillard. Il y avait au-dessus du golfe du Mexique toutes les nuances de bleu et de rose. C’était magnifique !

Nous nous sommes mis le bout des pieds à l’eau. Elle était déjà moins froide que nombre de nos lacs l’été. Nous nous sommes dit que, s’il continuait à faire aussi chaud, nous ne résisterions pas à l’envie de plonger dans la mer cette semaine. Mais le lendemain, la température avait chuté brutalement d’au moins 10 degrés. La nuit suivante a été si froide qu’il a fallu fermer la porte et remettre le chauffage.

Il n’en fallait pas plus pour que la valse-hésitation reprenne chez nos deux Montréalais frileux. Devions-nous poursuivre notre route vers l’ouest ou plonger vers le pays des snowbirds ? Nous nous sommes branchés à l’internet et avons noté soigneusement les températures des 14 prochains jours. Côté Texas, c’était le frette assuré. Côté Floride, on prévoyait un temps beau et chaud au moins jusqu’à Noël. Nous avons dormi là-dessus. Le lendemain matin, ce fut deux voix pour la Floride contre zéro. Nous arriverons aujourd’hui à Clearweather.

Je suis convaincu maintenant que personne ne va s’inspirer de nous pour planifier son prochain voyage.

 

15 décembre 2013

Depuis le début de ce voyage, nous rencontrons des gens formidables. Au camping de Carrabelle, par exemple, il y avait une famille qui, à elle seule, faisait baisser la moyenne d’âge de quelques décennies. Les parents, fin trentaine sans doute, voyageaient avec deux adolescents, un garçon et une fille.

– Nous sommes nomades, me dit le père.

– Nous aussi, jusqu’en mai 2015. Mais nous, nous sommes retraités. Vous, qu’est-ce que vous faites pour gagner notre vie ?

– On a pris notre retraite, vendu tout ce qu’on avait et on est partis.

Lui et sa femme trouvaient leurs parents trop pantouflards. Ils ne voulaient pas attendre d’être vieux pour vivre leurs rêves. Quand ils n’auront plus d’argent, ils reprendront un emploi et une vie « normale ». Mais pour le moment, ils paraissaient heureux.

En se rendant à l’île St George, on a aussi rencontré une famille de Québécois. La mère, infirmière, profitait d’un congé de maternité. Le père, informaticien à son compte, avait fait une pause. Ils voyageaient depuis cinq mois dans leur autocaravane en compagnie de leur fille de 4 ans et de leur garçon de 18 mois. Ils s’apprêtaient à partir pour le Québec pendant les Fêtes. Mais ils comptaient revenir en janvier pour quelques mois encore.

Nous avons aussi connu un très sympathique couple de Québécois. Ils nous ont invités à prendre l’apéro dans leur grande classe A. C’est la première fois que Lise et moi montions dans une de ces grosses autocaravanes. Jusque-là, on les voyait comme des véhicules mystérieux, conduits par de très vieux messieurs, âgés d’au moins 92 ans, qui n’en descendaient jamais, sinon pour le pipi du chien, à quelques pas de la sortie. Mais Diana et Jean ne sont pas des vieillards et ils n’ont pas de chien. Ils ne sont pas snobs non plus. N’empêche, on se sentait comme des roturiers reçus chez des aristocrates.

Et quel espace, mes amis, dans ces immenses motorisés ! La chambre, à elle seule, était presque aussi grande que notre VR au complet. À tel point que lorsque nous sommes revenus dans La grande bleue, nous avons songé à la rebaptiser La petite bleue.

 

16 décembre 2013

Ceux qui ne croient pas au karma devraient voir ce qui nous est arrivé après avoir zigouillé notre invitée. Dès la semaine suivante, nous avons senti une odeur malodorante, qui émanait de la cabine de pilotage. « C’est la souris », a tout de suite dit Lise. Moi, j’ai joué les sceptiques. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence. Ça puait de plus en plus et il fallait agir.

J’ai appelé un exterminateur à la rescousse. Il ne s’occupait pas des animaux morts. Mais il m’a gentiment donné le numéro d’une entreprise qui le faisait. J’ai joint l’autre exterminateur, en lui expliquant qu’il serait difficile, voire impossible d’accéder au cadavre. Sans rien me promettre, il s’est fait rassurant.

De fait, il s’est montré très compétent dès son arrivée. Après avoir flairé l’odeur, il a immédiatement pointé le tableau de bord. Il a enlevé les tapis, dévissé quelques panneaux, tendu le bras, et je l’ai entendu dire : « Ça y est ! »

Quelques secondes plus tard, il ressortait non pas une souris, mais un rat. C’est que notre Miquette était plutôt transgenre, genre Ratatouille. Je veux dire de la race de Ratatouille, car l’animal aimait mieux bouffer que faire la cuisine.

Malgré la facture de 429 $, la découverte nous a immensément soulagés. Lundi matin, nous avons rendez-vous chez le concessionnaire Mercedes de Tampa. Tous nos problèmes sont en train de se régler. Espérons juste que la note sera moins salée.

 

20 décembre 2013

Surprise et déception lundi. J’ai reçu un courriel de Marie, notre agente : le locataire saoudien, qu’elle nous avait trouvé, quitte McGill pour aller poursuivre ses études aux États-Unis. Il n’habitera donc pas notre appartement jusqu’en mai 2015. Dès janvier, il aura mis les bouts. La bonne nouvelle, c’est qu’il accepte de payer trois mois de loyer. Ça laisse néanmoins un trou abyssal dans notre budget de 2014.

J’ai aussitôt ressorti Microsoft Money. Les chiffres sont rassurants. Le loyer, c’était un surplus, un gros surplus il va sans dire. Il vient de disparaître d’un coup. Mais nos revenus ordinaires pourront soutenir nos dépenses. Il faudra juste faire un peu plus attention. Le beau iPad dont je rêve pour succéder à ma vieille tablette BlackBerry devra peut-être mariner un peu. Et le petit portable dont j’avais envie pour remplacer mon gros portable pas très portable devra aussi attendre des jours meilleurs.

« S’il le faut, on se mettra à chanter et à passer le chapeau », me dit Lise, très zen dans l’adversité. Je me dis : « Merde, j’aurais dû apprendre la guitare plutôt que la flûte à bec. » Vous voyez, on rigole au lieu de s’affoler. Pas question de rentrer au bercail. Le départ d’Abdulaziz ne compromet pas notre grande aventure. C’est ce qui compte.

Plus tôt ce jour-là, nous avions paradoxalement vécu une expérience de riches. Le garage Mercedes de Tampa est encore plus gros et plus rutilant que celui de Nashville, où nous étions allés en vain il y a quelques semaines. Cette fois, nous avions un rendez-vous en bonne et due forme.

Dès l’arrivée, une dizaine de réceptionnistes étaient là pour prendre les clients en charge. Le jeune homme qui s’est occupé de notre dossier était très gentil. Mais je crois qu’ils le sont tous. Mercedes, de toute évidence, traite ses clients aux petits oignons.

Pendant que notre véhicule était aux soins intensifs, on nous a envoyés dans une grande salle d’attente. On y trouvait trois grands téléviseurs, un petit café où l’on fait un excellent expresso, des fauteuils confortables et des tables, ainsi qu’un réseau Wi-Fi à haut débit. Bref, on n’a pas vu le temps passer.

Les mécanos en ont profité pour corriger le catalyseur (c’est lui qui faisait allumer le témoin jaune), faire la vidange de l’huile et changer le filtre de la cabine. En prime, ils ont lavé La grande bleue, sans frais supplémentaires. Coût total : moins cher que l’élimination du rat, la semaine précédente. En outre, il est possible que la réparation du catalyseur soit couverte par la garantie. J’attends une réponse de Mercedes à ce sujet.

 

27 décembre 2013

Depuis quelques jours, nous passons de merveilleux moments au Fort de Soto Park. Nous avons trouvé ce coin de paradis grâce à de nouveaux amis, Daniel et Lise, que nous avons connus grâce à mon blogue. « Que faites-vous à Nashville si vous êtes en route pour Fort Myers ? » m’avait demandé Daniel, sur un ton amusé qui m’avait immédiatement plu. « À moins que vous ne soyez un amateur de country, on ne comprend pas. » « Si ça vous dit de nous faire signe, ajoutait-il, n’hésitez pas. Nous n’avons pas la poisse et nous pourrons, sinon vous aider, vous encourager et vous remonter le moral. En fait, ce pourrait être réciproque, nous n’aimons pas le temps gris et maussade. »

Daniel et Lise séjournaient alors à Sarasota, au Turtle Beach Campground, « près de la plus belle plage des USA ». Pour notre part, nous nous y rendrons après Noël. Mais c’est au camping de Fort de Soto, où ils s’étaient arrêtés avant de rentrer à Montréal pour les Fêtes, que nous sommes allés les rejoindre.

Fort de Soto est un parc de comté, situé au sud de Tampa et collé sur St Petersburg. On y trouve de belles plages et des pistes cyclables. Quant au camping, très bien tenu, il compte près de 300 emplacements qui, pour la plupart, donnent directement sur le golfe du Mexique. Les sites, très grands, sont séparés les uns des autres par des palmiers et par des hibiscus en fleurs. D’un côté, vous avez les levers de soleil ; de l’autre, les couchers.

Seule emmerde, les ratons laveurs, fort nombreux, qui s’invitent sans gêne à nos repas. Daniel nous avait avertis qu’il fallait se montrer agressif pour les chasser. Il faut croire que, même au paradis, il y a des emmerdeurs.

Il y a eu, lundi et mardi, une petite vague de froid, le mercure ne dépassant pas les 18 degrés Celsius. Je le mentionne avec un malin plaisir, bien sûr, sachant que le Québec est sous la neige et le froid. Ici, nous sommes quand même allés sur la plage, mais sans nous baigner. Les températures ont toutefois remonté autour des 25 degrés C pour le reste de la semaine.

Ah oui ! J’oubliais. Il n’y a pas eu un nuage de la semaine.

 

29 décembre 2013

Lise et moi avons beau nous dire que le temps des Fêtes est arrivé, nous avons dû mal à le croire. Il faut dire que, malgré mes 68 ans bien comptés, je n’ai pour ainsi dire jamais connu ce temps ailleurs que dans la neige. Certes, j’ai dû connaître deux ou trois fois Noël sans neige. Mais le froid était là pour nous rappeler que nous étions bien en hiver.

Ici, décembre tire à sa fin. Pourtant, c’est incontestablement l’été. En plein solstice d’hiver, alors qu’il faisait tempête sur le Québec, le mercure a grimpé à près de 30 degrés sous les palmiers et nous nous sommes baignés dans la mer, où l’eau était moins froide qu’à Ogunquit ou dans la baie des Chaleurs au mois de juillet.

Bien sûr, en Floride aussi, on fête Noël. À bien des endroits, on voit des décorations, parfois même immenses, et les gens vous croisent en vous souhaitant « Merry Christmas » ou « Happy Holidays ». Mais pour moi, tout cela reste un peu étrange et presque irréel. J’ai dû mal à faire rimer fêtes de fin d’année avec chaleur, mer, palmiers, fleurs, terrasses, bikinis, bermudas et tongs.

Nous sommes d’autant moins dans l’esprit des fêtes que nous sommes seuls au pays des snowbirds. Les deux couples super sympas que nous avons connus plus tôt sont retournés au pays. Quant à nos proches, ils sont tous bien loin.

Le jour de Noël, en particulier, nous avons beaucoup pensé à Étienne, Marie-France, Gabriel et Laurence, qui vivent à Verdun et avec qui nous avons passé tous les derniers Noëls. Nous avons eu aussi une tendre pensée pour notre amie Catherine, dont c’est l’anniversaire. Et bien sûr pour Antoine, Jasmine, Rosalie et Simon, que nous avons joint par Skype dans leur lointaine Gaspésie. Ah Skype ! Comme Ulysse aurait aimé avoir ce bidule pour savoir ce que faisait Pénélope de ses 108 prétendants pendant ses 20 ans d’absence !

Vous allez peut-être croire que nous sommes nostalgiques. Pourtant non. Le mauvais temps qui a frappé le Québec juste avant Noël aurait suffi à lui seul à dissiper tout mal du pays. Il m’a rappelé toutes ces années où il fallait se rendre dans ma famille à Trois-Rivières pour Noël et dans celle de Lise à Québec pour le jour de l’An. Nous avons tout connu sur les routes : tempête, neige, poudrerie, verglas et même brouillard.

Ici, il y a la mer, un beau camping, de magnifiques couchers de soleil, et c’est l’été. On ne s’ennuie pas du tout de la neige et du froid. Et puis, on n’avait pas la moindre envie de débattre du hidjab ou de la kippa autour d’une tourtière, sur fond de Charte des valeurs. En ce moment, nous sommes très heureux d’être loin de chez nous et d’échapper aux sempiternels débats identitaires.

La veille de Noël, nous n’avons pas fait grand-chose d’extraordinaire, exception faite d’un long apéritif. Après le souper, nous avons envoyé des courriels à des gens qu’on aime. Puis, nous avons cédé à notre vice caché en regardant deux épisodes de la saison 5 de Madmen. (Notre vice inavoué, c’est le visionnement des séries américaines, un vice que renforce le caravaning.)

La veille, nous avons préparé un souper digne du 25 décembre, que nous avons dégusté en amoureux.

Au total, on a adoré. Des Noëls sudistes comme ça, on en veut encore et encore.

 

4 janvier 2014

Nous n’aurions sans doute pas entrepris un aussi long voyage sans l’internet. Pas de Toile, pas de courriels, pas de Skype ou de FaceTime, pas de conversations vidéo avec les enfants, les petits-enfants ou les amis, pas d’accès à nos comptes de banque, à nos dossiers d’impôts, à nos fournisseurs de services, pas d’accès aux bibliothèques, aux sites des journaux, à Wikipédia, aux dictionnaires en ligne, et j’en passe. Bref, le web permet de rester informés et reliés où que l’on soit.

Nous savions, grâce à notre voyage d’il y a trois ans dans le Sud-Ouest, que la plupart des campings américains offrent un accès Wi-Fi. Le hic, c’est que cet accès, partagé par trop de caravaniers, n’est pas conçu pour un usage aussi intensif. Conséquemment, il est généralement lent. Télécharger une photo peut prendre un temps fou et il est difficile, voire impossible, de skyper. C’est pourquoi nous avons acheté cette fois une antenne VJB-NS2, qui multiplie le signal par trois.

Nous avons aussi fait l’acquisition d’un point d’accès pour le Canada et d’un autre pour les États-Unis, aucun fournisseur ne couvrant les deux pays. Ces points vous permettent d’accéder à l’internet partout où il y a une couverture cellulaire (donc sur la route et pas seulement en camping).

Cela dit, j’ai beau être maintenant « full equipped », comme diraient les jeunes, j’ai été incapable de me servir de Skype au jour de l’An, qui ne marque pas seulement le début de l’année, mais aussi et surtout, l’anniversaire de ma chère Lise.

Même si le Wi-Fi fonctionne bien au camping, impossible de me brancher à Skype avec mon ordinateur, qui me renvoyait inlassablement le même plat message : « L’accueil de Skype n’est pas disponible, Veuillez réessayer plus tard. » Ce que je n’ai pas manqué de faire, mais le message n’était pas plus réjouissant.

C’est peut-être le réseau Wi-Fi du camping qui bloque Skype. Pas de souci, me suis-je dit, passons au point d’accès. Mais le hot spot américain était aux abonnés absents. Avais-je épuisé mes données ? Je me suis branché à mon compte pour savoir où j’en étais. Mais le site me renvoyait sans cesse un message d’erreur. Au bout de cinq ou six fois, c’était devenu un message d’horreur. J’ai voulu acheter des données en ligne. Mais sans adresse américaine, mission impossible.

Pendant tout ce temps, Lise cherchait à m’aider. Mais ses questions me tapaient sur les nerfs. Bref, la moutarde commençait à me monter au nez, et c’était de l’ultra forte.

J’ai envoyé un mot à Étienne pour lui dire qu’il ne serait pas possible, comme prévu, de skyper. Il m’a conseillé de désinstaller le logiciel et de le réinstaller. Ce que j’ai fait, mais avec le même succès qu’à mes tentatives précédentes. Je me suis entêté pendant des heures. J’ai essayé et réessayé avec l’ordinateur. J’ai essayé et réessayé avec la tablette, cette fois en mode FaceTime. Résultat : zéro !

Je me suis couché frustré et découragé. Lise, elle, était surtout peinée de ne pouvoir skyper avec ses fils le jour de son anniversaire. On a très mal dormi tous les deux. On se sentait au bout du monde.

Le lendemain matin, je me suis demandé : qu’est-ce qu’on faisait avant Skype ? Eh bien, on se servait du téléphone. J’ai acheté des minutes d’itinérance de Rogers, de sorte que nous avons pu parler à Antoine et Jasmine, à Étienne et Marie-France, de même qu’à nos amis Daniel et Louise. En soirée, Lise a aussi pu joindre son frère Jean-Guy, dont la famille fêtait les 50 ans de mariage.

Ces coups de fil nous ont fait un bien énorme. Nous avons retrouvé notre bonne humeur et vécu un jour de l’An merveilleux. Nous nous sommes souhaité une année 2014 extraordinaire, riche d’aventures et de découvertes.

 

9 janvier 2014

Le 6 janvier, nous avons fêté nos 35 ans de vie commune. C’est en effet il y a 35 ans pile que nous nous sommes rencontrés. J’allais avoir 34 ans et je sortais d’une rupture. Lise venait d’en avoir 32 et elle allait bientôt en vivre une à son tour. Nos destins, en effet, venaient d’être bouleversés. Pour le meilleur et pour le pire, comme on dit. Mais avec le temps, c’est surtout le meilleur qui est resté. Plus on vieillit et plus on se dit que nous n’avons pas de temps à perdre avec le pire. Vaut mieux en rire.

Nous en avons profité pour nous souhaiter encore de nombreuses années ensemble. Le prochain grand cap sera nos 40 ans. Mais nous deux, on vise plus loin encore. On lorgne les 50 ans de vie commune. Une amie de 93 ans nous a souhaité de nous rendre à 60. Il faudrait que l’on vive tous les deux aussi longtemps qu’elle pour atteindre un pareil cap. Si ça arrive, j’espère que nous aurons le dynamisme et la vitalité de mon amie Madeleine.

Dans quelques jours, j’aurai d’ailleurs 69 ans. C’est un de mes chiffres favoris. C’est plaisant d’y parvenir en bonne forme.

À quelques jours de mon anniversaire, j’ai comparé mon image à celle de l’an dernier. Je me suis habitué peu à peu à cet homme aux cheveux gris qui s’est emparé de mon miroir. Je me suis fait à ses poches sous les yeux, aux rides qui se sont creusées, à la peau qui cède aux lois de la gravité. C’est moi. Incontestablement !

Ce qui m’inquiète un peu cette année, et c’est nouveau, c’est l’état de ma belle chevelure. Elle ressemble de plus en plus à la forêt laurentienne. Vue d’en bas, elle paraît en bon état. Mais dès qu’on s’élève, on découvre avec stupéfaction l’étendue des coupes à blanc. C’est sans doute mon karma pour m’être trop moqué des chauves.

Heureusement, il y a parfois ce sourire radieux qui me rappelle ma mère, même à un âge avancé. Tant que je l’aurai, je serai rassuré.

Ce qui me rassure aussi, c’est l’état de mon cœur. Depuis l’opération que j’ai subie il y a trois ans et demi, je n’ai pas eu de crise d’arythmie. Cette intervention m’a donné une deuxième jeunesse. Elle a fait en sorte que j’ai beaucoup moins peur de vieillir. Sans elle, je n’aurais pas pu entreprendre ce grand voyage.

C’est donc avec confiance et bonheur que j’entreprendrai mercredi, lentement (à cet âge, rien ne presse) mais sûrement, ma 70e année.

 

12 janvier 2014

Hier, nous avons quitté Sarasota, où nous avons passé les 15 derniers jours. Le Turtle Beach Campground nous avait été recommandé par Daniel et Lise, que nous avons connus à notre arrivée en Floride. Malgré une petite déception initiale, nous y avons passé du bon temps. Bien sûr, quand on arrive du Fort de Soto Park, les emplacements paraissent bien rapprochés. En outre, la propreté des toilettes, des douches et de la buanderie laisse à désirer. Mais la plage est tout au bout de ce petit camping. C’est sa plus belle qualité. En quelques pas, on peut s’y rendre pour s’y baigner ou, tout simplement, pour y admirer la mer. Qu’il fasse beau au mauvais, c’est toujours un spectacle dont on ne se lasse pas.

Quelques kilomètres plus au nord, il y a une autre plage, celle de Siesta Key, qui passe pour la plus belle des États-Unis. Je ne suis pas assez expert en plages pour me prononcer là-dessus. Je peux vous dire cependant que cette grande grève de sable blanc fin est vraiment une pure merveille. Nous nous y sommes rendus dimanche dernier. Le parc-autos était plein. Mais nous n’étions pas tassés comme des sardines sur cette bande de farine blanche qui s’étend sur des kilomètres.

 

18 janvier 2014

Nous avons passé les derniers jours à Manatee Springs, un parc d’État que fréquentent l’hiver, outre les snowbirds, les lamantins, ces gros mammifères marins qui viennent se réchauffer dans les sources chaudes des lieux. « Les prochaines nuits seront froides, de sorte que vos chances d’en voir sont excellentes », nous avait dit avec optimisme la ranger à l’entrée. Mais on a eu beau se rendre aux sources plusieurs fois par jour, nous n’avons pas vu là le moindre lamantin.

En désespoir de cause, nous nous sommes rendus à Fanning Springs, une vingtaine de kilomètres plus loin, où séjournent aussi les lamantins. Ils sont énormes, dit-on. Pourtant, je n’ai entrevu ni un bout de tête ni un bout de queue. J’ai vu cependant l’homme qui a vu l’homme qui a vu deux lamantins. Je ne plaisante pas. Deux minutes avant mon arrivée, ils étaient là, paraît-il, à se prélasser dans cette grande baignoire. L’homme l’a dit à quelqu’un, qui me l’a dit. Lise, qui me précédait, a d’ailleurs aperçu, de loin il est vrai, leurs dos.

Faute de lamantins, nous nous sommes baignés avec les poissons-chats. C’est une sensation très agréable de se plonger, au cœur de janvier, dans une eau plus chaude que l’air ambiant.

Après, nous sommes allés fêter mon anniversaire au camping autour d’une bouteille de Pouilly-Fuissé, que m’avaient apportée nos nouveaux amis Lise et Daniel, venus nous retrouver. C’est un jour de fête que je ne suis pas près d’oublier, à moins bien sûr que l’alzheimer ne vienne me jouer des tours.

Le lendemain, en retournant aux sources de Manatee Springs, Lise a été tentée de se baigner de nouveau. Mais nous avons aperçu un écriteau nous indiquant que des serpents d’eau pourraient nous accompagner. « Sachez les respecter », pouvait-on lire. Mais vont-ils nous respecter ? me suis-je demandé, non sans inquiétude. « Une seule espèce est vénéneuse », ajoutait-on, sans doute pour nous rassurer. « Mais les autres peuvent mordre. » Ah bon ! Très rassurant, en effet.

Nous en étions là, perdus dans nos réflexions, quand on a vu, sur l’autre rive, une autre inscription, nous avisant celle-là qu’il y avait des alligators dans les environs. On a beau savoir que ces déréglés de la mâchoire chassent surtout la nuit, ça nous a coupé toute envie de faire une saucette. D’autant plus qu’il faisait plus froid que la veille.

Un peu plus tôt, Daniel et Lise avaient pris la direction du Sud-Ouest. Nous les retrouverons à la fin du mois en Louisiane. Nous partirons ensuite en leur compagnie pour Mission, où nous retrouverons Diana et Jean, un autre couple que nous avons connu en décembre. Dire que nous nous craignions au début de ce voyage de nous retrouver un peu trop seuls. Or nous rencontrons des gens formidables. Le bonheur, je vous le répète, est sur la route.

 

20 janvier 2014

L’Open d’Australie est en cours. Pour la première fois en huit ans, je ne couvre pas cette première levée du Grand Chelem de tennis pour mon journal. Je ne regarde même pas les matchs à la télé. Je jette juste un œil aux résultats grâce à l’internet, ce qui confirme que je suis bel et bien à la retraite de La Presse.

Je me demandais si j’en éprouverais un petit pincement au cœur. Mais ce n’est pas le cas. J’avais besoin d’un projet fou pour parvenir à sortir de ce métier que j’ai pratiqué avec passion pendant 45 ans. Pour l’instant en tout cas, la vie en caravaning me comble.

Il faut dire aussi que le fait de continuer à écrire chaque samedi pour le site web de la revue Camping Caravaning me permet de garder un lien sinon avec le métier, du moins avec l’écriture.

 

Aux sources chaudes du parc Manatee.

 

La Louisiane et le Texas

 

24 janvier 2014

Nous avons quitté la Floride mercredi, après un séjour de sept semaines. Pourtant, nous ne devions même pas nous y arrêter. C’est une vague de froid sur le Texas, rappelez-vous, qui nous avait poussés à modifier notre itinéraire.

Jusqu’au début de janvier, nous avons joui d’un temps exceptionnel au pays des snowbirds. Même dans le nord-ouest de l’État, il faisait beau et chaud. Après, le beau temps nous a lâchement abandonnés. Au cours des trois dernières semaines, les nuits ont toujours été fraîches, voire carrément froides. Les jours n’étaient guère mieux. Et qui plus est, le temps a souvent été pluvieux et venteux.

Le plus drôle, c’est que nous nous dirigeons actuellement vers le Texas dans les mêmes conditions que nous avions voulu éviter en novembre. Jeudi soir, nous nous sommes couchés inquiets, tout comme nos voisins Lise et Daniel, qui étaient venus nous rejoindre à Breaux Bridge, en Louisiane. Le matin même, nous avions discuté avec eux de la possibilité de mettre le cap plein sud. Mais le temps nous manquait pour rouler jusqu’à ce qu’il fasse chaud. À Galveston, où nous aurions pu nous rendre, le froid nous aurait attendus, de même qu’une pluie qui menaçait d’être verglaçante.

Nous avons donc décidé d’attendre sagement un petit réchauffement, qui devait arriver aujourd’hui. Après le souper, nous avons coupé l’alimentation en eau et rangé les boyaux, en espérant que nos belles autocaravanes ne seraient pas trop malmenées par le gel. La crainte, c’est toujours qu’un tuyau éclate. Daniel a même poussé le zèle jusqu’à vider son réservoir d’eau chaude.

Le lendemain matin, nous avons constaté avec soulagement que les tuyaux avaient résisté à cette nuit de froid. Mais il y avait de la glace dans les pare-brise et une petite couche de neige sur le sol. Et dire que nous étions restés à Breaux Bridge pour éviter la pluie !

J’espère maintenant que Lise et Daniel, qui nous avaient lancé une bouée quand j’ai écrit que nous avions la poisse, ne le regrettent pas trop.

Bien sûr, je sais que le récit de nos mésaventures ne fera pas pleurer dans les chaumières québécoises, où le mercure flirte la nuit avec les -25 C. Reste que nos chics motorisés ne sont pas vraiment conçus pour les froids que nous connaissons depuis quelques semaines. Comme les caravaniers qui les habitent, ils aiment la chaleur et le soleil. Autrement, les premiers deviennent irritables et les seconds, inconfortables.

L’an prochain, soyez assurés que nous ne serons pas dans le nord de la Floride, ni même dans le centre, à cette période-ci de l’année. Nous ne séjournerons pas davantage en Alabama, en Louisiane ou même au Texas. Nous irons probablement nous faire dorer au soleil de Yuma, la ville où il ne pleut pas et où le thermomètre bondit joyeusement chaque jour jusqu’à 25 degrés.

Mais trêve de lamentations ! Malgré les dernières semaines, nous ne regrettons nullement d’avoir changé de cap en novembre. En plus de connaître des gens formidables, nous avons aimé la Floride. Bien sûr, nous ne l’avons pas visitée au complet, tant s’en faut. Nous ne sommes pas allés en particulier dans le Sud-Est, là où séjournent habituellement les snowbirds, souvent pour de longues périodes. De toute évidence, nous ne sommes pas mûrs pour rester au même endroit quelques mois. Ce que nous aimons dans le caravaning, c’est le nomadisme.

De la Floride, nous avons aimé le climat (quand il fait beau, bien sûr), les superbes plages et la végétation abondante. Voir plein d’hibiscus et de lauriers, en plein cœur de l’hiver, c’est une bien belle sensation. Se baigner le jour de son anniversaire, au lieu de s’emmitoufler, c’est aussi un ravissement.

Nous avons adoré les State Parks et les County Parks, nombreux, peu chers et bien aménagés.

Nous avons enfin aimé les routes, nombreuses et généralement impeccables, sur lesquelles on peut rouler sans avoir l’impression que la vaisselle va sortir des armoires.

En nous dirigeant vers Lafayette, mercredi, nous nous sommes fait brasser, comme il ne nous était pas arrivé depuis deux mois. Bref, le froid et les mauvaises routes, ça nous rappelle trop le Québec. Vivement le sud du Texas !

 

1er février 2014

Samedi dernier, le soleil a réapparu et la chaleur a monté suffisamment pour que nous puissions quitter la Louisiane avant la nouvelle vague de froid annoncée pour cette semaine. Il a quand même fallu déglacer La grande bleue. L’opération s’est bien déroulée, même si j’ai failli déverser un paquet de glaçons sur la tête de Lise en rentrant la rallonge sans la prévenir. Elle a beau avoir la tête dure, je serai plus prudent la prochaine fois.

À l’est de Lafayette, la circulation était encore bloquée. La police attendait patiemment que la glace fonde sur l’autoroute surélevée. Apparemment, dans cet État pauvre,  on n’a pas les moyens d’acheter et d’épandre du sel. Nous avons craint de rester coincés là. Mais heureusement, passé Lafayette, nous avons pu emprunter la 10 Ouest et filer vers le Texas.

J’avais oublié à quel point ce grand État peut être plat. La patrie des Bush, c’est le contraire de l’Italie. Pas de courbes, pas de collines, encore moins de montagnes (sauf dans l’Ouest). Que de grandes lignes droites interminables, où il faut rester vigilant pour ne pas s’assoupir au volant.

Le paysage est sans relief. Pas de villages médiévaux dans les collines, pas de belles forêts, pas de grands lacs ou de jolies rivières. On traverse à l’occasion des bleds laids, on longe des ranchs qui ont l’air sans vie, on voit à l’horizon des raffineries qui crachent leur fumée grise dans le ciel bleu.

On a fini par arriver à Galveston, où le bord de mer, en revanche, ne manque pas de charme. Nous avons couché au State Park de l’île, sur le bord du golfe du Mexique. Il ventait beaucoup, c’était un peu frais, mais quel splendide paysage ! On a dormi, bercés par la musique des vagues.

Deux jours plus tard, nous étions à Mission, complètement dans le sud du Texas, à deux pas du Mexique. Il faisait chaud à notre arrivée. Nous nous sommes même rués vers la piscine. Heureusement d’ailleurs, car le lendemain on s’est remis à grelotter.

Bien sûr, le froid de Mission était bien clément à côté de celui qui a frappé le centre des États-Unis, touché par ses froids les plus intenses depuis 20 ans. En Louisiane, nos amis Diana et Jean, qui devaient arriver aujourd’hui, ont été bloqués par le grésil. Ici, il a fallu remettre le chauffage en marche, mais nous avons évité le gel.

Depuis jeudi, il fait plus chaud, mais on nous annonce de la pluie pour une bonne partie de la semaine prochaine. Après un jour de petite déprime, on a décidé de gagner l’Arizona ensoleillé plus vite que prévu. Nous devions nous rendre à San Antonio. Mais visiter cette ville sous un parapluie ne nous enchantait guère, même si on la dit très belle. On n’a pas quitté le pays de l’hiver pour aller jouer les touristes en imper.

À Mission, nous avons passé les cinq derniers jours au Bentsen Palm Village, un gros camping de retraités. Nous voulions y séjourner un peu plus longtemps, mais sans réservation, ce n’était pas possible. Ça nous empêchera d’y revoir Diana et Jean, ce qui nous désole un peu. Mais nous ne regretterons pas les lieux outre mesure.

Certes, tout y est très propre, très bétonné, très asphalté. Beaucoup de caravaniers trouveront cet endroit idéal pour planter leur grand motorisé pour un mois ou deux, voire pour l’hiver. D’autant plus que les prix sont très raisonnables.

Il faut ajouter, pour être tout à fait honnête, que le Bentsen Village est situé juste à côté d’un beau parc, le Bentsen State Park, où l’on peut observer les oiseaux et marcher dans la nature. L’accès est d’ailleurs gratuit pour les résidants du camping.

Pour nous cependant, qui avons passé les derniers mois dans des State ou des County Parks, le lieu manque un peu de sauvagerie. Ici, il n’y a pas de ratons laveurs insolents. Pas même d’écureuils. Trop de béton et pas assez d’arbres sans doute.

Mon ami Daniel décrit le Bentsen Village comme une « banlieue ». Le mot sonne juste. Il n’implique du reste aucun jugement négatif. Je peux comprendre que l’on aime l’endroit. Les campings, c’est comme les motorisés. Il y en a pour tous les goûts, et c’est très bien ainsi.

Pour notre part, nous préférons, et de beaucoup, South Padre, où nous avions séjourné il a trois ans. Cette île est située à une centaine de kilomètres de Mission, en bord de mer. Si nous revenons dans le sud du Texas, c’est là que nous irons.  

 

Dans un sentier à Catalina.

 

L’Arizona

 

6 février 2014

Nous avons fui Mission pour l’Arizona dans l’espoir de devancer une nouvelle vague de froid et de temps maussade. Mais on a eu beau rouler sur près de 600 km le premier jour, le froid nous est tombé dessus dès le lendemain matin. Au lever à Del Rio, on a senti le souffle des glaciers du Canada. Dehors, il y avait un vent à pousser les motorisés hors des routes.

Le temps était très gris, mais par chance, il ne pleuvait pas. Il avait plu cependant, comme en témoignait la chaussée mouillée. Le froid qui avait suivi était si intense que les arbres et les arbustes avaient givré. Les camions venus du nord laissaient tomber des plaques de glace sur la route en nous dépassant.

Nous avons roulé ainsi jusqu’à El Paso, 750 km plus loin. J’aurais préféré m’arrêter plus tôt, mais il fallait rouler jusque-là pour éviter un gel nocturne. Les montagnes de l’ouest du Texas s’étaient transformées en congélateurs.

Le jour 3, nous avons décidé de filer jusqu’à Tucson. Plus question de nous arrêter à Las Cruces, une ville du Nouveau-Mexique qui nous avait plu il y a trois ans. Ras-le-bol du froid et de la pluie ! On rêvait de l’Arizona ensoleillé.

Mais en arrivant enfin au pays où il ne pleut pas, nous avons été accueillis par quoi, croyez-vous ? Eh oui ! par la pluie. Pas des cordes, pour être honnête, mais quelques gouttes, qui nous ont rappelé que, même dans l’État du soleil, il vaut mieux avoir des essuie-glaces qui fonctionnent bien et un parapluie.

Le temps est resté frisquet le reste de la semaine et le célèbre ciel bleu de l’Arizona avait souvent la couleur de nos cheveux. Pourtant, on n’a pas râlé.

Primo, le temps est sur le point de revenir à la normale. Notre ami Daniel nous le prédit depuis quelques semaines déjà. Et les dernières prévisions de la météo semblent conforter ses oracles. À partir de samedi, en effet, on nous annonce des jours radieux.

Secundo, nous sommes dans un endroit merveilleux, le Catalina Park. On est à deux pas du Tucson, et pourtant on se croirait perdus dans la nature. Ce parc est bordé par de belles montagnes que le soleil de fin du jour, quand il daigne paraître, vient colorer de rouge.

Tertio, sans même devoir en sortir en autocaravane, on a accès à de beaux sentiers de montagne. Mercredi, on a escaladé pendant quelques kilomètres le mont Lemmon. Lise m’a dit : « Je ne suis pas une fille de mer. Je suis une fille de montagne. C’est ça que j’aime faire. » Daniel n’arrêtait pas de répéter : « Comme c’est beau ! » Quant à l’autre Lise, elle ne parlait pas, mais il fallait voir son sourire pendant qu’elle tirait le quatuor vers les sommets.

 

14 février 2014

Lise et moi rêvions de retourner en Arizona. Nous y sommes et nous en sommes ravis. Comme il y a trois ans, chaque matin en tirant les rideaux, on découvre avec délice ce ciel presque toujours bleu. Ici, les mauvaises surprises sont rarissimes. Ici, le climat n’est pas bipolaire. Ici, il fait beau presque tout le temps. Tous les jours, en fait, depuis plus d’une semaine.

Côté température, c’est le bonheur aussi. Le mercure avoisine les 25 degrés à l’ombre, vers midi. Vingt-cinq beaux degrés très secs. Le bonheur, je vous dis ! Certes, après le thé ou l’apéro de cinq heures, il est temps de rentrer. Dans le désert du Sud-Ouest, les nuits sont fraîches en hiver. On prend le souper à l’intérieur, tout comme le petit déjeuner. Mais on ne s’en plaint pas, car on dort bien.

Il n’y a pas que le climat qui nous plaît en Arizona. Nous adorons tous les deux ce paysage aride dominé par le désert, d’où surgissent des monts rocailleux. Un caravanier m’a dit qu’il aimait bien cet État, mais que l’eau, la vue de l’eau, finissait par lui manquer. Lise et moi pourrions dire qu’en Floride, les montagnes finissent par nous manquer.

Les monts de l’Arizona ne sont pas imposants comme peuvent l’être les Alpes (ou sans doute les Rocheuses, que je ne connais pas encore). Mais ils sont très beaux dans leur enrobage chocolaté. On ne se lasse pas de les contempler. Et on peut y marcher sans trop de mal. Du moins jusqu’à ces sommets, qui peuvent être raides.

La Sunset Trail du Picacho Park, entre Tucson et Phoenix, en est un bon exemple. Le sentier se laisse grimper sans mal jusqu’à un pic, où il faut se hisser à l’aide de câbles. C’est là que j’ai démissionné. Pas à cause de l’effort physique exigé. J’ai vu, en effet, des gens moins en forme que moi poursuivre leur chemin. Mais je n’arrivais pas à surmonter mon vertige, qui peut devenir vertigineux.

Plus courageux, nos amis Lise et Daniel se sont agrippés aux câbles et ont disparu. Ma Lise les aurait bien suivis, mais elle a décidé de rester avec moi. Je ne sais pas trop si c’est parce qu’elle m’a pris en pitié ou parce que je traînais le lunch dans mon sac à dos. Toujours est-il qu’elle a eu l’impression d’un coït interrompu, ce qui n’est jamais bien agréable. Espérons que la prochaine ascension nous mènera à l’orgasme !

 

22 février 2014

Entre deux State Parks, nous nous sommes retrouvés pour quatre jours à Mesa, sur un immense camping qui doit ressembler aux résidences Soleil. Il faut en effet compter au moins 55 printemps pour pouvoir s’installer au Viewpoint Resort. Mais la plupart des résidants ont probablement déjà reçu leur carte grise. J’en ai d’ailleurs entendu deux se croiser en lançant avec humour : « Encore en vie ? », « Ouais ! Toi aussi ? »

C’est pourquoi je suis resté si étonné quand une très jeune blonde, en bikini rose, est venue s’étendre au soleil parmi nous. À elle seule, elle faisait baisser la moyenne d’âge d’une décennie, mais faisait monter dangereusement la température des vieux mâles. Il m’a d’ailleurs semblé que l’eau de la piscine devenait anormalement chaude.

Que leur pas soit resté alerte ou qu’il soit devenu hésitant, les retraités paraissent heureux de se retrouver là. Pour ma part, je ressens toujours un petit malaise quand je suis ainsi propulsé dans un gros club de l’Âge d’or. Peut-être que, comme ma mère, je ne me vois pas vieillir. Soyez assurés qu’au terme de ce périple, je ne vais pas aller habiter les résidences de M. Savoie.

Le Viewpoint Resort est donc un immense village de retraités, comme il en existe des tonnes en Arizona. Je ne sais pas combien il compte d’emplacements. Mais le nôtre portait le numéro 2652, ce qui vous donne une idée de l’ampleur des lieux. Ils sont si grands qu’ils constituent en eux-mêmes un bon test pour l’alzheimer. Si vous retrouvez facilement votre site, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Du moins, pas encore.

La plupart des terrains abritent des maisons mobiles devenues immobiles. La majorité est sans style et sans charme. Mais elles paraissent confortables et les aménagements paysagers les sauvent d’une laideur certaine.

Le resort semble aussi très sûr, bien protégé par de solides barrières et par un mur élevé. Le seul danger, je crois, être d’être happé par une voiturette conduite par un vieux épris de vitesse, mais à la vue faible et aux réflexes amenuisés. Prudence donc, en traversant les rues, d’autant que les conducteurs de golf car ne s’arrêtent pas. Ils se contentent de vous sourire en vous saluant.

Les milliers de retraités qui viennent y passer l’hiver sont certainement attirés par cette belle chaleur sèche, dont j’ai souvent parlé et qui fait tant de bien aux vieux os. Ils sont sans doute appâtés aussi par les nombreuses commodités du lieu. On y trouve en effet un golf, dix courts de tennis, seize terrains de shuffleboard, trois piscines, six spas, trois parcs pour chiens, un restaurant, un salon de coiffure, une bibliothèque, un gymnase, une grande buanderie, et j’en passe. Et c’est sans compter quelque 150 clubs ou classes, peut-on lire dans le dépliant qu’on vous remet à l’arrivée.

Si après ça, vous vous ennuyez, c’est que vous avez des goûts trop excentriques ou que vous n’êtes pas sociables. Après avoir décidé de ne pas aller au bingo, Lise et moi avons plongé dans des interrogations abyssales sur nos personnalités. 

Toutefois, le soleil était radieux, il y avait ces belles piscines, nous étions de bonne humeur et nous avions besoin d’une petite pause. Bref, les quatre jours ont vite passé. N’empêche qu’on était bien contents de partir pour le Lost Dutchman Park, où nous avons retrouvé avec plaisir nos amis.

 

24 février 2014

Comment décrire le Lost Dutchman Park ? Facile. C’est tout le contraire du Viewpoint. Pas de piscine, pas de tennis, encore moins de schuffleboard, pas de buanderie, pas de salle de danse, pas même d’eau et d’électricité sur la plupart des sites. Mais quelle beauté ! Le camping de ce parc se niche au pied du mont Superstition, une des plus belles montagnes que j’aie vues de toute ma vie.

Et on peut y marcher. Le premier jour, nous avons fait une randonnée très agréable, mais plutôt facile. Nous réservions le grand sentier pour le lendemain. Le Siphon Draw Trail démarre à 2080 pieds. Il grimpe d’abord jusqu’au Basin, à 3100 pieds (un peu moins de 2000 mètres). Je comptais m’arrêter là. Mais au bout d’une heure quinze, nous y étions déjà, 45 minutes plus tôt que les deux heures prévues. J’ai donc poursuivi l’ascension jusqu’à 4300 pieds, une ascension raide et exigeante, où j’ai eu à dominer mon vertige. Pour mon petit cœur et mes vieilles jambes, c’était assez. Daniel et les deux Lise ont continué la montée quasiment jusqu’au sommet.

Nous avons tous adoré. Même ma Lise, qui a chuté dans la descente et qui s’est râpé le bras droit sur une grosse pierre et un cactus rébarbatif. Elle a tout de suite été secourue par nos deux amis, ce qui a bien soulagé son trouillard de mari, qui la plaignait sans intervenir. Je tiens tout de suite à vous rassurer : son bras va bien, même s’il reste un peu douloureux et même si les plaies mettront quelques jours à guérir.

 

25 février 2014

Retour au Walmart cette semaine, cette fois pour une coupe de cheveux. Vous ne saviez pas qu’il y avait un salon de coiffure dans les grands magasins de la chaîne ? Moi non plus. Je l’ai appris à la piscine du Viewpoint. Je commençais à ressembler à un Félix Leclerc vieillissant, qui aurait boudé son coiffeur. Lors du dernier Skype, j’ai même senti que ma belle-fille Jasmine, une jeune femme de goût, commençait à avoir un peu honte de moi. Il faut dire que ma dernière coupe remontait au mois de novembre. Je cherchais donc un salon. C’est alors qu’une Québécoise de passage m’a dit : « Dans les supercenters, il y en a. À Tucson, j’y suis allée. » Ah bon !

Lundi, je me présente donc au supercenter de Mesa. Eh oui ! il y avait un salon de coiffure. Plutôt joli d’ailleurs. La coiffeuse, en revanche, m’a un peu inquiété. Je ne trouvais pas sa coupe, disons… très réussie. La succession de mèches verte et de mèches rouges était d’un goût que je qualifierais de douteux. Mais bref, il fallait bien passer sous le ciseau. Heureusement, elle était très respectueuse de mes besoins et le résultat, ma foi, est correct.

Lise, par contre, était moins enchantée de sa propre coupe. Quelques coups de ciseau laissaient, il est vrai, à désirer. Mais ce n’est pas un désastre, tant s’en faut.

 

28 février 2014

Depuis trois ans, je rêvais de voir Yuma, la ville où il ne pleut pas, ou si peu. Selon les stats, il fait soleil 339 jours sur 364 dans cette ville du sud-ouest de l’Arizona. D’après mes calculs, c’est 164 jours d’ensoleillement de plus qu’au Québec. Et je ne tiens même pas compte des jours où le ciel reste désespérément gris chez nous, mais où il ne pleut pas.

Je rêvais de voir Yuma donc. Eh bien ! c’est fait. Nous y avons passé cinq jours agréables. Sans pluie, bien entendu. Tout au plus a-t-on eu quelques nuages en altitude et parfois un ciel un peu voilé.

Côté température, rien à redire non plus. Le mercure a avoisiné les 27 degrés, ce qui est à peu près normal pour la fin de février. Les mois les plus froids sont ceux de décembre et de janvier, où la température atteint quand même 21 degrés en moyenne. Elle grimpe à 24 en février et à 27 en mars. Puis, de mai à septembre, le thermomètre s’affole, avoisinant presque chaque jour les 40 degrés. Le record, je crois, est de 49. Je veux bien croire que c’est très sec ; c’est quand même un peu chaud.

Mais cette semaine, on était loin de cette canicule. La température était plutôt agréable. Mes compagnons de randonnée, qui tiennent moins du chameau que moi, ont toutefois peiné dans le sentier des Télégraphes. Écrasés par le soleil, ils cherchaient l’ombre, mais il n’y en a pas beaucoup sous les cactus. Pour une fois, ce n’est pas moi qui traînais la patte.

Les Américains prétendent que Yuma est la ville la plus ensoleillée au monde. Allez savoir ! Ils affirment aussi qu’elle est la capitale mondiale de la salade. Mais là, vous allez croire que je vous raconte des salades. Convenons que c’est la ville la plus ensoleillée des États-Unis, ce qui est déjà pas mal.

Ce n’est toutefois pas la plus jolie. Les méchantes langues affirmeront même que Yuma est laide. Je dirai pour ma part que, malgré le soleil qui la fait briller, elle n’a pas beaucoup de charme.

Nous avons demandé à notre GPS de nous mener à son centre-ville. Il nous a conduits dans une sorte de Laval du Sud-Ouest américain. On s’est dit : cette ville n’a pas de centre. Le lendemain cependant, on a fini par en trouver un en demandant « Main Street » à notre bonne madame TomTom. Non, ne me félicitez pas. C’est Lise qui en a eu l’idée. Ce centre est tout petit, on en a vite fait le tour, mais on y trouve quelques jolies boutiques et de beaux immeubles.

Dans l’ensemble donc, il n’y a pas grand-chose à voir ou à faire à Yuma. Mais les 100 000 retraités qui viennent y réchauffer leurs vieilles articulations chaque hiver ne semblent pas s’en préoccuper. Les gens que j’ai croisés au West Wind, très caractéristique des resorts des alentours, paraissaient contents de leur vie. Ils sont nombreux à jouer chaque jour, qui au golf, qui au volleyball, qui au schuffleboard, qui au billard, qui aux boules. Ils vont à la piscine, fréquentent le gym, font du vélo, jouent aux cartes, se font des amis. « An another day in paradise ! » nous a lancé un retraité à la piscine.

Et le prix de ce paradis est abordable, moins cher notamment que Mesa, autre grand refuge de retraités, dont le climat est pourtant moins exceptionnel.

Avis toutefois aux Québécois qui doivent se mettre à quatre pour former une phrase complète en anglais : les francophones sont peu nombreux à Yuma, qui accueille surtout, outre des Américains, des Canadiens de l’Ouest. Dans cette ville proche de la frontière mexicaine, la langue seconde, ce n’est pas le français, c’est l’espagnol.

 

3 mars 2014

Comme on aime bien les contrastes, après Yuma, on a mis le cap sur Quartzsite, haut lieu du boondocking. Là, il n’y a pas le moindre service. Pas même un point d’eau. Pas de câble donc, pas de Wi-Fi, pas d’électricité, pas de buanderie, pas d’égout, rien. Juste un grand désert, avec vue sur les montagnes, où l’on peut s’installer pour 14 jours sans qu’il en coûte un sou. Nous n’y sommes pas restés deux semaines d’ailleurs. C’était juste pour l’expérience.

Nous nous attendions à ce qu’il y ait foule ; le lieu était plutôt désert. Vous allez me dire que dans le désert, c’est bien normal. Il y avait bien quelques dizaines d’autocaravanes, mais dispersées sur plusieurs kilomètres, elles avaient l’air esseulées.

Nous avions prévu une animation terrible. Nous avons plutôt trouvé le silence et le calme. Nous avons garé La grande bleue à côté du Campignol de nos amis et pris l’apéro en leur compagnie. Nous avons préparé le souper à la lumière du coucher de soleil sur les montagnes de l’ouest. Puis en soirée, nous sommes sortis admirer les étoiles. Il y a longtemps qu’on n’en avait pas vu autant.

Ce bref passage à Quartzsite restera parmi les beaux souvenirs de ce voyage.

 

6 mars 2014

Quand Lise entrouvre le store de l’autocaravane le matin, elle me lance : « Le ciel est bleu ! » Et je lui réponds : « Pas encore ! » C’est le genre de blague absurde que j’adore. Je sais qu’il y a des gens qui aiment le climat de la Belle Province. Ses quatre saisons, son interminable hiver de cinq mois et son été pluvieux de quelques semaines. Ils ont bien de la chance. Moi, pas capable ! Chaque fois que je lève les yeux vers le ciel gris, chaque fois que je n’ose pas mettre le nez dehors parce qu’on annonce -25, je me mets à détester Samuel de Champlain.

Jacques Cartier, on ne peut lui en vouloir. Il avait un bon alibi ; il cherchait un raccourci vers les Indes. Mais Champlain, lui, pourquoi est-il revenu au même endroit ? Il n’aurait pas pu faire dévier ses bateaux vers le sud. Au moins jusqu’à New York. Mieux encore : jusqu’en Caroline, voire jusqu’en Floride.

C’était pourtant évident qu’il n’y avait pas d’épices en Canada. C’était à peine si on pouvait y faire pousser du navet. Pas d’Indiens non plus. Juste des Amérindiens, pas contents du tout de voir débarquer les Français. Et on les comprend. Ce n’est pas qu’ils ne soient pas gentils, les Cousins. Mais ils amenaient des curés et repartaient avec des fourrures.

Le pire, c’est qu’ils ont fini par nous abandonner dans nos arpents de neige. Mais je m’égare. Revenons plutôt à l’Arizona. J’éprouve un plaisir immense à constater, chaque matin, qu’il fait beau. Et que le lendemain, eh bien non, il ne va pas pleuvoir. Ce sera encore radieux.

 

10 mars 2014

Lise et moi avions mis beaucoup d’espoir dans l’Arizona. Cet État du Sud-Ouest ne nous a pas déçus. Si l’on excepte deux jours de pluie, il a été fidèle à sa réputation de pays où il ne pleut pas. Le reste des cinq semaines a été azuré. Mais le beau temps n’est pas le seul atout de l’Arizona. Ses paysages sont magnifiques. À condition, bien entendu, d’aimer les terres arides, désertiques et rocheuses. Certains, il est vrai, les trouvent ennuyeuses et désolantes. Pour ma part, je les vois grandioses et pleines de vie.

Pour les apprécier à leur juste valeur, il est préférable d’y pratiquer la randonnée pédestre. L’Arizona est en effet un paradis pour les randonneurs. Certes, ses montagnes ne sont pas les plus impressionnantes. Mais elles sont belles et accessibles. En outre, elles sont suffisamment escarpées pour être exigeantes.

J’ai pu y constater que ma condition physique s’était nettement améliorée depuis le début de ce voyage. À 69 ans, c’est une excellente nouvelle. Je ressemble de moins en moins à une vieille locomotive à vapeur en train d’escalader les Rocheuses. De plus, poussé (gentiment) par nos nouveaux amis, je suis parvenu à maîtriser un peu mieux mon vertige. Cette semaine, au Sara Park, j’ai gravi des sentiers que j’aurais carrément évités par le passé. 

Quant à ceux qui s’ennuient de l’eau, je leur conseille de se rendre dans la partie ouest, là où coule le Colorado. On peut s’y arrêter dans quelques-uns des plus beaux campings de l’État. Évidemment, l’eau ne va pas sans les embarcations, et donc, sans le bruit. Vous allez me dire qu’il ne faut pas tout mettre dans le même bateau, si vous me permettez un mauvais jeu de mots. C’est vrai. Va pour les canoës, qui avancent au rythme lent des retraités. Va aussi pour les pédalos. Mais les puissants yachts ou les inutiles motomarines, poussés à leur limite, mettent mes tympans à rude épreuve, et du coup, mes pauvres nerfs. Je trouve les Américains bien tolérants à l’égard de cette débauche de carburant et de testostérone. Mais ils ne sont pas les seuls sans doute. Bref, j’aime bien l’eau, mais quand les motomarines filent à vive allure, je m’ennuie du silence du désert.

Cette petite réserve faite, j’ai adoré l’Arizona, plus encore qu’il y a trois ans.

 

Le lac Mead près de Boulder au Nevada.

 

Le Nevada

 

15 mars 2014

Notre fils Étienne devait nous envoyer un colis. Notre ami Daniel nous a suggéré d’utiliser UPS, qui lui a souvent rendu de bons services. Il faut croire que son karma est moins lourd que le mien. Le colis a cheminé lentement de Montréal à Yuma. Si lentement en fait qu’il n’était toujours pas arrivé quand le moment est venu de quitter cette ville.

Pas de souci, me suis-je dit. Sur le site de UPS, il semblait facile de rediriger un colis. Mais j’ai aussitôt été pris dans une boucle dont je n’arrivais pas à sortir. En désespoir de cause, je me rends à la boutique UPS de Yuma. Sans plus de succès. Tant que le colis n’est pas arrivé, on ne peut apparemment rien faire.

Quelques jours plus tard, je reçois un appel : le colis est enfin arrivé.

– Peut-on l’envoyer à Las Vegas ?

– Bien sûr, ça va vous coûter 10 $.

D’accord, je ne suis pas à 10 $ près. Arrivé à Las Vegas, je me présente à la boutique UPS.

– Un colis pour moi ?

– Non !

– Comment non !

On l’avait refusé. J’ai demandé comment une boutique UPS pouvait retourner un colis envoyé par une autre boutique UPS. C’est tout simple : je ne les avais pas prévenus que je recevrais un colis. Alors, on l’a refusé.

La préposée a dû sentir que Lise était tellement en pétard qu’elle était sur le point d’exploser. Elle a pris le téléphone pour retracer elle-même le colis. Heureusement, il était encore au centre de tri de Las Vegas, où nous l’avons finalement récupéré.

 

16 mars 2014

Lors de notre premier voyage dans le Sud-Ouest, nous avions raté Las Vegas. Je devrais plutôt dire que nous l’avions évitée. Un couple d’amis très chers, qui aime beaucoup cette ville, nous avait gentiment morigénés : la prochaine fois, il fallait absolument s’y rendre. Eh bien, c’est fait. Sur notre liste, nous pouvons désormais cocher « Las Vegas ».

Je serai honnête : les premières impressions furent très mauvaises. Après des semaines passées dans le désert et les State Parks, la traversée chaotique de cette grande ville pour récupérer un colis fut un choc.

L’arrivée au camping de Sam’s Town a été elle aussi rébarbative. À l’ombre d’un gros casino, nous nous retrouvions dans un camping de ville, parqués les uns contre les autres. Notre ami Daniel, arrivé un peu avant nous, m’a tout de suite dit : « Je déteste ! » Entre son autocaravane et la nôtre, il y avait un type genre néonazi, qui allumait son gros barbecue avec un lance-flammes. Pas très sympa, le mec. Mais on s’est tenus à carreau, de peur qu’il ne retourne le lance-flammes contre nous.

Tant et si bien que nous avons rapidement convenu, tous les quatre, de réduire notre séjour de trois à deux jours.

Le soir venu, Lise et moi sommes allés faire un tour au casino. Dès l’entrée, les yeux ont commencé à nous piquer. C’est que, ô surprise ! la clientèle peut y fumer. On peut aussi y boire, ce qui est moins étonnant. Et certains ne s’en privaient pas. Sauf rares exceptions, les gens étaient laids et l’atmosphère plutôt glauque. Nous sommes rapidement revenus à La grande bleue.

La grande virée en ville était prévue pour le lendemain. Une navette nous a rondement menés sur la Strip, cette grande rue où sont regroupés les principaux casinos.

Nous sommes d’abord allés au Vénitien, qui, comme son nom l’indique, s’inspire de Venise. Toute ressemblance entre ce casino et la célèbre ville italienne n’est donc pas le fruit du hasard. Mais la ressemblance tient plus de la caricature que de la vraisemblance. Pour vous donner une idée, on trouve au Vénitien un canal artificiel où l’on peut se promener en gondole, comme à Venise. Sauf que le canal traverse un décor d’opérette et que le gondolier chante des chansons… napolitaines. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’Italie, Naples, ville du Sud, ressemble aussi peu à Venise, ville du Nord, que Québec  à Calgary. La tour Eiffel, tout près, est aussi une imitation quétaine de la vraie.

En revanche, le Caesar Palace, où chante notre Céline, et le Bellagio sont de très beaux complexes, où l’on trouve de fort jolies boutiques et des casinos qui ont de la classe. Ils nous ont réconciliés un peu avec cette ville trépidante.

Après avoir soupé dans un restaurant italien où le décorateur avait plus de talent que le cuisinier et où les prix étaient disproportionnés par rapport à la qualité, nous nous sommes rendus au Fremont Avenue, qu’on nous avait décrit comme l’endroit qu’il fallait voir le soir.

Il faut convenir que c’est toute une expérience. Elle tient plus du freak show que de la visite touristique. Sur cette artère bondée le vendredi soir, on peut voir des femmes se faire photographier avec des danseurs nus, des dominatrices de cuir vêtues offrir leurs services, des anges roses plutôt sexy traverser la foule, des femmes étaler leurs seins énormes, des danseuses se trémousser sur des tables, et j’en passe.

Arrivés au bout de la rue, nous sommes tous tombés d’accord pour sauter dans un taxi et retourner au camping. Le lendemain, très tôt, nous avons mis le cap sur le très beau Red Rock Canyon, au nord de la ville. Nous y avons retrouvé notre cher désert, ses rochers, ses beaux sentiers et son calme si apaisant.

Nous avons été tentés, il est vrai, d’aller voir Love ou O du Cirque du Soleil. Mais il aurait fallu rester un jour de plus à Las Vegas. Or deux jours nous avaient largement suffi.

 

21 mars 2014

Après Las Vegas et ses alentours, nous avons mis le cap sur cette Vallée de la Mort qui porte si mal son nom. Certes, la chaleur peut y être mortelle l’été, où le mercure dépasse fréquemment les 50 degrés Celsius. Mais l’hiver, ce grand parc situé dans le désert de la Californie est très hospitalier. Le soleil est y abondant, la pluie rare et les températures clémentes.

Que demander de plus ? De beaux paysages, bien sûr, et il y en a à profusion. La Vallée de la Mort est d’une beauté à couper le souffle. C’est un cliché, j’en conviens et je m’en excuse. Mais en la découvrant, je me suis senti bête comme ces acteurs d’une mauvaise publicité, qui ne cessent de dire « wow ! » en découvrant leur hôtel.

Le Dead Valley National Park est d’autant plus beau qu’il ne ressemble à rien de ce que vous avez vu auparavant. Devant sa désertique splendeur, je me suis demandé s’il s’agissait d’un paysage de fin ou de début du monde. Devant tant de sublime, je me suis senti tout petit.

Si vous vous y rendez, je vous suggère de grimper d’abord jusqu’à Dantes View. Vous pourrez le faire à vélo, si le cœur vous en dit. Nombreux sont ceux qui s’y essaient. Mais en auto, voire en autocaravane, il faut bien l’avouer, c’est beaucoup plus facile. Et il vous restera assez d’énergie une fois rendus au sommet de cette montagne, pour admirer la vue imprenable sur la vallée.

De retour en bas, vous irez visiter Badwater, après vous être arrêtés au grandiose Zabriskie Point. Au retour, vous passerez par Artist’s Palette. Je vous conseille la fin du jour, où la lumière met en relief les multiples couleurs du paysage.

Si vous aimez la marche en montagne ou en canyon, les sentiers sont nombreux. Nous avons marché avec plaisir dans le Golden Canyon. Lise est aussi allée, avec nos amis, au Mosaic Canyon. Elle en est revenue radieuse. Au nord du parc, on trouve un grand cratère, le Ubehebe, dont on dit beaucoup de bien, mais nous n’avons pas eu le temps de nous y rendre.

Nous sommes allés, par contre, dans les grandes dunes de Mesquite. On nous avait dit qu’elles étaient particulièrement belles au clair de lune. On se méfiait un peu des serpents, qui n’aiment pas trop le soleil et qui sortent le soir venu. On s’était dit qu’ils ne devaient pas trop aimer le sable non plus. Erreur, semble-t-il. Arrivés sur le site, on tombe illico sur une illustration montrant un serpent qui s’est bien adapté à ce lieu aride. Un frisson a traversé notre petit groupe. La peur n’a pas brisé notre détermination. Mais tout en admirant la lune et les étoiles, nous ramenions vite notre regard vers le sol et nos pieds nus, éclairés par nos lampes de poche, de peur de voir surgir un reptile. Heureusement, nous n’en avons vu aucun.

Nous n’avons pas croisé de coyote non plus. Les deux Lise en avaient vu un en après-midi, qui avait l’air bien affamé. Nous sommes rentrés avant de le revoir, au cas où il n’aurait rien trouvé à se mettre sous la dent entre-temps.

 

24 mars 2014

J’ai vanté à plusieurs reprises déjà la qualité des State Parks en Floride et en Arizona. Je serai un peu moins élogieux pour les deux où nous avons séjourné au Nevada. Certes, le Red Rock State Park et le Valley of Fire State Park sont des sites magnifiques. Mais il semble que Dieu ait demandé trop cher pour la location des lieux, de sorte qu’il ne reste plus beaucoup d’argent pour leur gestion.

Les toilettes y sont rares. Et quand il y en a, leur propreté laisse à désirer. J’ai même vu quelques portes de cabinet d’aisances sans serrure. Il n’y a ni séchoirs à mains ni savon. Les douches sont plus rarissimes encore. Les services sont minimalistes, la plupart des emplacements étant sans électricité, parfois même sans eau. Ne cherchez pas non plus de Wi-Fi et oubliez l’internet. Les State Parks du Nevada ne sont pas arrivés au XXIe siècle.

Ah ! J’allais oublier le système « premier arrivé, premier servi », qui, en plus de ne pas être pratique, encourage les comportements malotrus. Selon un ami, fin observateur de l’espèce humaine, l’imbécile qui sommeille en chacun de nous, mais davantage chez certains, tend à se réveiller dans ce contexte.

Je m’arrête de peur de laisser croire que nous y avons été malheureux. Non, nous y avons passé quelques journées très agréables à notre retour de la Vallée de la Mort. Les paysages, il faut y revenir, sont tellement exceptionnels qu’on en oublie la propreté douteuse et la gestion anarchique.

De retour d’un beau sentier, on s’installe bien confortablement à l’ombre de ces splendides rochers rougeâtres, qui ont donné son nom à cette Valley of Fire. On ouvre une bouteille de rouge ou de blanc et on se dit qu’il y a pire destin que de se retrouver là. On pourrait, par exemple, être resté au nord, dans la neige, le froid et la grisaille, à suivre des élections sur fond de Charte des valeurs et à regarder Tout le monde en parle.

 

28 mars 2014

Nous ne devions pas retourner à Sedona cette année. Mais Lise et moi n’avions pas envie de nous séparer tout de suite de nos amis. Et puis, il était tentant de retourner dans cette petite ville de l’Arizona pour laquelle nous avions eu un coup de cœur il y a trois ans. En y arrivant en 2011, nous nous étions sentis si bien que nous avions failli écrire : « Vendez notre appartement. On ne revient pas. » Un tel emballement ne nous était pas arrivé depuis Annecy en 2007.

Cette année, nous avons été heureux de retrouver Sedona, mais pas au point de demander qu’on nous envoie nos valises.

Les paysages pourtant sont toujours aussi magnifiques. La ville tout entière est jalonnée de splendides massifs rouges, préludes au Grand Canyon. Comme en Toscane, on a l’impression de vivre dans une carte postale. Lise a d’ailleurs dit cette semaine : « C’est presque aussi beau que l’Italie », ce qui dans sa bouche est tout un compliment. Toute la semaine, on n’a pas arrêté de prendre des photos. Clic ici, clic là. Que voulez-vous ? Tout est beau. Que dis-je ? Grandiose ! On ne sait plus où donner de l’objectif.

Soit dit en passant, si vous voulez découvrir Sedona dans toute sa splendeur, il faut l’aborder par le sud, en empruntant la Red Rock Scenic Byway. Coup de foudre assuré !

Ce qu’on aime aussi de Sedona, ce sont ses sentiers de randonnée. Non seulement sont-ils agréables, mais ils sont nombreux. On pourrait en faire un différent chaque jour et séjourner dans cette ville pendant des semaines.

Presque chaque jour donc, pendant quelques heures, par une belle chaleur sèche et sous un soleil radieux, on se promène entourés de ces gigantesques sculptures créées par la nature. Puis, on s’arrête pour faire une collation de fruits séchés, de noix et de fromages. Si ce n’est pas le bonheur, mes amis, on en est bien proches.

Alors, pourquoi ne sommes-nous pas aussi emballés qu’il y a trois ans ? Ce n’est pas parce que Sedona est une cité New Age. Lise et moi sommes sans doute moins granos qu’il y a 35 ans, quand nous nous sommes connus. Mais nous ne sommes pas devenus pour autant allergiques aux odeurs de patchoulis ou réfractaires aux pierres qui soignent l’âme.

Certes, entre un alignement des chakras de Lise et un alignement des roues de notre Grande bleue, nous n’avons pas hésité longtemps cette semaine, car les pneus étaient en train de s’user dangereusement. Les chakras de ma compagne attendront. Nous n’avons pas non plus fait photographier notre aura ou demander à une voyante de fouiller dans nos vies antérieures. Mais rien de tout cela ne nous hérisse.

Non, ce qui nous a agacés est d’un tout autre ordre. Sedona est une ville très touristique. Nous le savions pourtant. Mais il y a trois ans, cela ne nous avait pas frappés. Peut-être les touristes étaient-ils moins nombreux au début qu’à la fin de mars. Peut-être la ville est-elle devenue plus visitée encore. Toujours est-il qu’il y a du monde partout. En semaine, passe encore. Mais le week-end, c’est fou !

Il faut reconnaître que les touristes n’y sont pas lourds. Mais leur présence engendre une circulation qui, elle, finit par être pesante. Le moindre déplacement est lent et ardu. C’est particulièrement vrai quand on doit se déplacer pour une randonnée pédestre. L’affluence est telle qu’il est difficile de trouver une place de stationnement. En VR, c’est pire, car les parkings, trop petits, ne sont pas conçus pour recevoir des motorisés.

Heureusement, nous étions retournés au Rancho Sedona RV Park. Ce camping de la chaîne Good Sam est un peu cher. Mais il est très bien tenu et idéalement situé dans la ville même. On peut donc la visiter à pied. Il y a même deux beaux sentiers tout près de ce camping. Pas besoin de sortir La grande bleue. Suffit de prendre ses bâtons et 10 minutes plus tard, on est en train de marcher entre les pins et les cactus.

 

4 avril 2014

Samedi matin dernier, nos amis Lise et Daniel nous ont quittés. Ce matin-là, ils ont pris la 40 en direction d’Albuquerque. Avant la fin du mois d’avril, ils seront de retour au Québec.

Notre premier contact remonte au début de décembre. Nous étions perdus, souvenez-vous, dans le froid de Nashville et nous avions un rat pour coloc. Avons-nous la poisse ? m’étais-je demandé sur le blogue. Daniel m’avait aussitôt envoyé un courriel pour nous remonter le moral. « Si ça vous dit de nous faire signe, n’hésitez pas. »

J’ai hésité un peu, car nous ne comptions pas nous rendre en Floride. Mais au bout de quelques jours, j’ai dit à Lise que nous devrions changer de cap. Je me félicite encore de m’être fié à mon intuition. Nous sommes donc allés les rejoindre à Fort de Soto, près de Tampa. Ils étaient sur le point de retourner chez eux pour les fêtes. Dès leur retour, ils sont venus nous retrouver dans le nord-ouest de la Floride.

Depuis, nous avons été inséparables, sauf pour de courtes périodes. Pendant ces 10 semaines, nous avons partagé les mêmes routes, les mêmes sentiers, les mêmes campings. Nous avons échangé nos informations, pris l’apéro ensemble et parlé pendant des heures.

Daniel a aussi été un G.O. hors pair. Presque tous les jours, il arrivait en nous disant : « J’ai une proposition pour demain. » Nous acceptions presque toujours, non que nous soyons particulièrement dociles, mais ses suggestions étaient excellentes. Quant à sa compagne, c’est l’artiste du iPad. Avec gentillesse et patience, elle nous a initiés à des tonnes de logiciels qui nous faciliteront la vie tout au long du voyage. Bref, le sourire radieux de Lise et le sourire espiègle de Daniel vont nous manquer.

 

6 avril 2014

Lise et Daniel partis, on se demande si la poisse n’est pas revenue. Lundi en tout cas, au moment de faire le souper, plus une goutte de propane. Le matin même pourtant, j’avais vérifié le tableau : il indiquait de bonnes réserves. Mais là, plus rien. Malgré l’heure tardive, j’ai pris mon courage à deux mains pour aller frapper à la porte du propriétaire du camping, qui a eu la gentillesse de venir faire le plein.

Le lendemain cependant, ça sentait le gaz à l’extérieur de La grande bleue et on entendait un léger sifflement. On a aussitôt fermé l’entrée du propane. Nous avons été bien inspirés, car une heure plus tard, un employé d’une station de propane de Cortez a confirmé une fuite importante, sous l’autocaravane. Mais il était incapable de la colmater. Il nous a conseillé de nous rendre à Durango, 90 km plus loin, dans un centre de VR.

Là, il a fallu insister pour que le mécano en chef consente à jeter un œil à la fuite. C’est d’ailleurs tout ce qu’il a fait. Il s’est vite dit incapable de corriger le problème. Qui pouvait le faire ? Il n’en avait évidemment aucune idée. Je me serais bien querellé avec Big John, car je commençais à être énervé, mais il mesurait au moins deux mètres et ses épaules faisaient deux fois la largeur des miennes. Et puis, j’étais surtout découragé.

C’est alors que j’ai pensé à la FQCC, qui offre un service accès-réparations. La préposée m’a rapidement trouvé un autre centre de services, mais c’était à quelque 80 km plus au sud et on ne pouvait nous recevoir avant le lendemain.

Mercredi matin, nous voilà donc chez Al’s Trailer, à Farmington, où on nous reçoit très gentiment. Mais 15 minutes plus tard, autre mauvaise nouvelle. Le mécano a repéré la fuite, mais il n’a pas la pièce qu’il faudrait remplacer. Son patron nous conseille de nous rendre à Albuquerque, 300 km plus loin.

Devant nos mines déconfites, Harry nous propose une autre solution : il va téléphoner chez Leisure Travel au Manitoba et faire venir la pièce. Elle n’arrivera toutefois pas avant vendredi, au mieux. Au moment où j’écris ces lignes, il est 14 h 30 vendredi, et la pièce n’est toujours pas arrivée. Depuis deux jours, nous tuons le temps dans une ville laide et dans un camping sans arbre et sans charme. J’ai bien peur que nous devions attendre jusqu’à lundi.

De surcroît, il fait froid. Quand nous avons vu la neige sur le puits de lumière jeudi matin, en nous réveillant, nous avons eu un moment de déprime, le premier du voyage. Et vendredi matin, la thermopompe, dont nous devons nous servir faute de chauffage au propane, était en panne. Les pieds sur un plancher froid, nous avons connu notre deuxième moment de déprime.

Heureusement, nous venons d’acheter une petite chaufferette portative. La nuit prochaine, nous ne devrions pas grelotter.

Le problème du propane corrigé, nous pourrons repartir vers les canyons du Big Cercle. Le week-end dernier, nous avons visité le Canyon de Chelly, en territoire navajo. Ce n’est pas un des plus connus, mais il est d’une grande beauté. Si vous vous y rendez, n’hésitez pas à emprunter le sentier qui descend dans le canyon. Même un randonneur affecté par le vertige comme moi peut le faire. Et la remontée n’est pas trop rude, juste tonique.

 

12 avril 2014

La pièce que nous attendions pour colmater la fuite de propane, sous notre Grande bleue, est arrivée trop tard pour être installée avant le week-end. Nous avons décidé de ne pas attendre la réparation dans ce camping sans charme. Lise a proposé de se rendre au Navajo Lake State Park, à une cinquantaine de kilomètres de Farmington. Excellente idée ! Le chant des oiseaux a remplacé le bruit des autos des derniers jours. Nous avons passé une fin de semaine calme et reposante, qui nous a permis de recharger nos accus. Du coup, on a cessé de se tirer les cheveux gris. Bien nous en prit, d’autant que les miens sont moins solides que par le passé.

Nous avons pourtant eu un nouveau pépin. Comme je l’écrivais dans mon dernier carnet, nous avons fait l’achat d’une petite chaufferette. Mais comme je suis un peu étourdi, je l’ai branché dans une prise reliée à l’onduleur, provoquant une surcharge qui a fait lâcher le circuit. Je me suis dit : pas de souci, l’électricité, c’est simple ; il n’y a qu’à changer un fusible. Mais aucun fusible n’était grillé.

J’ai communiqué par Skype avec un ex-confrère qui, en plus d’être ingénieur, est très serviable. Étienne m’a demandé de lui envoyer par courriel le mode d’emploi de notre autocaravane. Il y a rapidement repéré un bidule, relié à l’onduleur du tableau de bord, sur lequel étaient placés deux coupe-circuit. « Il faudrait les réinitialiser », m’a-t-il dit.

Encore fallait-il trouver le bidule. Il était censé être dans une armoire. Mais laquelle ? On a eu beau y passer une matinée et tout vider, on n’a rien trouvé. Seule consolation : Lise en a profité pour faire un peu de ménage.

J’ai donc envoyé un courriel à Leisure Travel demandant où était caché l’onduleur sur notre modèle (car l’emplacement varie selon la configuration de l’autocaravane). En attendant, il y avait trois prises de courant dont on ne pouvait se servir, dont celle de la télé. Lundi matin, la réponse n’était toujours pas arrivée. Chez Al’s Trailer, on a remplacé la pièce qui faisait fuir le propane, mais on a été incapable de trouver où se dissimulaient les coupe-circuit de l’onduleur.

Malgré tout, la joie régnait en se dirigeant vers Monument Valley, haut lieu de westerns du temps de John Wayne. Le lendemain, nous sommes allés visiter la célèbre vallée. Dès notre arrivée, nous avons été saisis par une grande émotion de beauté, semblable à celle que nous avions ressentie au sommet de Dante’s View, dans la Vallée de la Mort, ou en découvrant la ville de Sienne à notre premier voyage en Italie. Bien sûr, il y a beaucoup de beaux endroits à voir dans le Big Circle. Mais je tenais à ce que nous nous arrêtions à Monument Valley et j’en suis tellement heureux.

On peut visiter la vallée en véhicule en se joignant à un tour guidé. Pour notre part, nous avons préféré emprunter la Wildcat Trail, qui permet de marcher au cœur de ces paysages grandioses. Si l’on excepte l’ultime montée dans les dunes, la randonnée n’est pas difficile. Il suffit de pouvoir avaler cinq kilomètres à pied. Frissons de beauté garantis !

Au retour, un courriel nous révélait que les coupe-circuit de l’onduleur se cachaient sous le plancher du placard, plus précisément sous un panneau qu’il fallait dévisser. Comme l’avait prédit Étienne, il a suffi d’appuyer sur un bouton et l’électricité est revenue dans les trois prises défectueuses. Nous étions euphoriques.

Le lendemain, en route pour Page, nous nous sommes arrêtés au Navajo National Monument. Pour accéder à ce canyon, il faut faire un détour d’une trentaine de kilomètres. À notre avis, c’est une étape dont nous aurions pu faire l’économie.

Par contre, nous avons adoré notre arrêt à Antilope, un petit canyon d’une grande beauté, que l’on découvre de l’intérieur. On nous avait conseillé la partie du bas (Lower Antelope), jugée la plus spectaculaire. Nous ne pouvons nous prononcer là-dessus, mais le canyon du bas est incontestablement une splendeur absolue.

Et pour conclure en beauté cette belle semaine, nous sommes allés en boondocking camper le long du lac Powell. Un couple de canards, que j’avais photographié, est ensuite venu nous quêter du pain. Ça nous a beaucoup amusés.

 

Au parc de Bryce Canyon, peut-être le plus beau des canyons.

 

Les canyons

 

19 avril 2014

On avait beau savoir que Zion était un des parcs les plus visités, l’arrivée dans ce splendide canyon a été un choc tant les visiteurs étaient nombreux. Pourtant, on aurait dû se méfier après avoir essayé en vain de réserver un site dans un des campings du parc. Il y a quelques semaines déjà, il ne restait plus une seule place. Il aurait fallu entreprendre les démarches il y a quatre mois, ce qui n’est pas vraiment notre genre. À quoi bon faire du caravaning s’il faut planifier des mois à l’avance ? Aussi avions-nous dû nous rabattre sur un resort privé.

Le choc, il est vrai, s’est vite dissipé. Dès que nous avons trouvé un endroit où garer La grande bleue, nous sommes retombés sur nos pieds. Dix minutes plus tard, nous étions dans le Watchman, un des beaux sentiers du parc, où nous avons vite oublié la cohue.

Pour le reste de notre séjour, nous avons laissé notre autocaravane au Zion Canyon Campground, situé à moins d’un kilomètre du parc. Nous pouvons nous rendre au canyon grâce à la navette, qui passe aux sept, huit minutes, ou mieux encore, faire ce petit trajet à pied. Et à l’entrée du parc, d’autres bus nous amènent gratos à tous les points importants du canyon. Ici encore, la fréquence est élevée. Le service mis sur pied à Zion est un modèle du genre. Malgré tout, on doit souvent rester debout dans les bus. Mais peut-être est-ce à cause du congé pascal ?  

Sans ces navettes, le chemin du parc serait un capharnaüm. Au centre d’information, on nous montre d’ailleurs une photo de la cohue qui existait à Zion avant l’instauration de ce service.

Ces jours-ci, l’encombrement s’est plutôt déplacé dans les sentiers pédestres. Hier, par exemple, nous avons eu la mauvaise idée d’emprunter la Emerald Trail, une randonnée facile. Si fafa en fait que les mamans et les papas y avaient amené toute leur marmaille. Les plus jeunes étaient sur le dos des paternels ou dans des poussettes. Les plus vieux suivaient, voire devançaient leurs parents.

N’allez pas croire que je me plains des petites familles. Il en faut pour payer nos pensions. Je dois dire aussi que les petites familles que nous avons croisées étaient dans l’ensemble bien belles à voir.

Mais, vous me connaissez, j’aime les touristes à dose homéopathique. Quand ils sont trop nombreux, fussent-ils jeunes, j’ai les nerfs à vif. J’ai même failli péter un plomb quand un visiteur m’a poussé pour prendre la dernière place disponible dans le bus. Se serait-il excusé que je me serais volontiers écarté. Mais son sans-gêne m’a plutôt exaspéré.

Néanmoins, j’aime Zion. Au camping, on est un peu les uns sur les autres, comme dans la majorité des campings privés. Mais le paysage environnant est magnifique. De plus, les voisins sont dans l’ensemble plutôt sympas. Bref, on ne se plaint pas. Même qu’on est plutôt contents de notre choix.

Pour ce qui est du canyon proprement dit, nous l’avons trouvé, Lise et moi, très beau. Zion n’est pas impressionnant comme le Grand Canyon. On le dit aussi moins joli que Bryce, que nous découvrirons la semaine prochaine. Mais il a deux grandes qualités. Primo, on le parcourt d’en bas plutôt que d’en haut, ce qui lui confère un charme certain. Secundo, on peut y marcher grâce à de nombreux sentiers.

Il y a au moins une douzaine de randonnées possibles à Zion : des faciles, des intermédiaires et des difficiles, voire des dangereuses. Sur le Angels Landing, notamment, certains téméraires ont laissé leur peau ; je ne plaisante pas. Dans la dernière portion du trajet, les randonneurs vont à la rencontre des anges par un sentier étroit qui longe un précipice. Autant vous dire que ce n’est pas pour moi. J’ai fait néanmoins une partie du trajet, mais je me suis arrêté avant que le vertige ne m’entraîne dans les vides abyssaux.

Quant à Springdale, porte d’entrée de Zion, c’est une jolie petite ville, toute de bois et de pierre. On y trouve de belles boutiques et de charmants cafés. Au Café Soleil (le nom est français), on peut même déguster un expresso digne de l’Italie. Combiné à un brownie triplement chocolaté, c’est un délice. Aux États-Unis, une telle expérience est rarissime. Profitons-en.

 

21 avril 2014

Il y a quelque temps, j’ai fait l’achat d’un chapeau de cowboy. J’en avais marre du chapeau de randonnée que je portais depuis quelques années. Je trouvais qu’il me donnait un air un peu benêt. Mais je n’ai peut-être pas l’air plus intelligent avec un galurin à la Lucky Luke. Lise estime pour sa part que la courbe sur les côtés allonge des oreilles déjà longues.

Les premiers modèles que j’ai essayés dans une boutique navajo me semblaient un peu chers, même si je trouvais amusant que les Indiens fassent de l’argent avec les couvre-chefs de leurs anciens ennemis. Une semaine plus tard, j’ai déniché, dans une boutique de Zion, un chapeau presque identique mais deux fois moins coûteux. Je n’ai pas résisté.

De retour au camping, je me suis aperçu que mon authentique chapeau de cowboy avait été fabriqué au… Pakistan. Mondialisation oblige, la chose ne m’a pas surpris. Mais j’aurais peut-être dû m’en inquiéter. Après quelques jours d’usage seulement, le cuir m’est apparu plutôt fragile. J’ai aussi remarqué que la teinture était médiocre et que la sueur filtrait facilement à travers le matériau, laissant des marques peu esthétiques.

Qui plus est, depuis quelques jours, la tête me démange furieusement. Peut-être est-ce l’eau du coin ou le shampoing. Mais je soupçonne mon maudit chapeau de… touriste.

 

26 avril 2014

J’ai demandé à une Montréalaise rencontrée sur un camping si elle avait une préférence entre Zion, Bryce et Arches, qu’elle venait de visiter. « Ils sont tous beaux », a-t-elle simplement répondu. C’est une bonne réponse tant tous ces lieux sont exceptionnels. Pour ma part, de tous les canyons visités jusqu’ici, je dois avouer une petite préférence pour Bryce, une des grandes merveilles de la nature !

Comme tous les canyons du plateau du Colorado, Bryce est constitué de rochers rougeâtres. Mais les rochers de Bryce, appelés hoodoos, ont une forme conique qui leur confère un charme très distinctif. De plus, le rouge y côtoie l’orange et le blanc, ce qui ajoute à la beauté du site.

On peut découvrir Bryce en empruntant le grand sentier qui le longe. Mais nous avons préféré y descendre par le sentier Navajo. Le premier jour, nous avons tourné à gauche pour parcourir la boucle qui mène à Sunset Point. Le deuxième, nous avons viré à droite vers la boucle Peekaboo.

À mon avis, le premier sentier nous amène vers les plus beaux points de vue. Mais côté randonnée, le second est plus intéressant, avec ses montées et ses descentes. Le premier est facile ; le second, plus exigeant. Je dois d’ailleurs avouer avoir pompé l’huile dans la dernière montée, et même avoir pesté un peu. Mais les deux valent la peine si vous en avez le temps.

Les quelques amis qui connaissaient les canyons du Big Circle nous avaient dit que le mois d’avril risquait d’être un peu froid. Jusqu’à Bryce, ce fut tout faux. À Zion en particulier, nous avons joui d’un temps estival, le mercure frôlant les 30 degrés. Lise s’est même plainte de la chaleur dans les sentiers.

En revanche, à Bryce, qui tutoie les 8000 pieds (2500 mètres), la température a plongé, notamment le deuxième jour, où il a fallu ressortir les manteaux d’hiver. Lors de la tournée des belvédères, un vent glacial se jetait sur nous dès la sortie de l’autocaravane. Tout un comité d’accueil ! Mais heureusement, la température devenait plus confortable dès qu’on descendait dans le canyon.

 

28 avril 2014

La grande bleue vient de subir son deuxième accrochage. Du premier, survenu le mois dernier, je suis responsable. Nous étions dans une station-service, où les pompes étaient bien rapprochées. Impatient et convaincu d’avoir l’espace nécessaire, j’ai voulu doubler une auto dont la conductrice était trop lente à mon goût. C’était présomptueux. Rien de grave, mais quelques rayures sont apparues tant sur notre belle autocaravane que sur le véhicule qui lui barrait le chemin.

Pour le second incident, nous n’étions même pas dans La grande bleue. Nous revenions d’une belle balade dans Bryce Canyon lorsque nous avons vu une autocaravane reculer sur la nôtre. Encore là, rien de tragique, mais quelques nouvelles cicatrices pour notre véhicule.

Sur le coup, j’étais furax tant la manœuvre était maladroite. Mais je me suis souvenu que, le mois précédent, je n’avais guère été plus brillant. Et la conductrice était si contrite que je ne pouvais pas l’engueuler. J’ai donc pris ses coordonnées et contacté notre assureur. Ainsi va la vie, parfois, dans le merveilleux monde des caravaniers.

 

3 mai 2014

Lundi, nous avons terminé la virée du Grand Cercle en visitant Canyonlands. Ce petit Grand Canyon, si je puis dire, nous a sur le coup un peu déçus. Il faut dire que le temps était froid, que le vent soufflait fort et que les cumulus, trop nombreux, obscurcissaient le paysage. Il faut ajouter qu’en un mois nous avons vu tant de sites éblouissants que nous sommes peut-être devenus, sinon blasés, du moins très exigeants.

Mais en faisant le tri des photos prises ce jour-là, nous nous sommes dit que Canyonlands méritait mieux que ce jugement un peu hâtif. Un peu plus de soleil, un peu moins de vent et nous aurions sans doute aimé ce canyon autant que les autres du Big Circle. Nous avons d’ailleurs terminé la visite de Canyonlands à l’arche de Mesa, qui est de toute beauté et qui nous a laissé un souvenir impérissable.

La veille, nous avions passé la journée à Arches, un beau mélange de Monument Valley et de Zion. Là aussi, des millions d’années d’érosion ont laissé des massifs de grès impressionnants.

Nous y avons fait quelques agréables randonnées. Park Avenue est un sentier situé tout près de l’entrée du parc. Il est très court, mais sa beauté est saisissante de bout en bout. Nous sommes ensuite allés tourner autour de l’immense Balanced Rock, un des attraits les plus photographiés d’Arches. Et nous avons terminé cette belle balade en allant voir la Delicate Arch, devenue le symbole de l’Utath.

Cette arche grandiose ne se laisse pas découvrir aisément. Il faut monter sur plus de deux kilomètres et dominer la peur du vide sur quelques centaines de mètres avant de la voir apparaître. Mais quelle splendeur ! Il aurait été tellement dommage d’y renoncer.

C’est pourtant ce que nous avons failli faire tant le stationnement était plein. Mais nous avons fini par dégoter une place assez vaste pour notre Grande bleue. Il serait souhaitable qu’Arches, à l’instar de Zion, se dote d’un système de navettes. En ce beau dimanche d’avril, les parkings étaient débordés un peu partout. Ajoutons que les emplacements pour les autocaravanes sont d’autant plus rares qu’ils souvent occupés par des automobiles, ce qui me fait rager.

Vingt-quatre heures plus tôt, notre journée avait été gâchée par la pluie, pourtant rare dans cette région. Il s’agissait seulement de notre troisième jour pluvieux depuis que nous avons quitté le Texas à la fin de janvier. Mais on a intérêt à s’y faire, car on est depuis jeudi en Colombie-Britannique, une province qui n’est pas reconnue pour son climat sec.

 

Au mont Munson, d’où l’on a une belle vue sur la vallée de l’Okanagan.

 

La Colombie-Britannique

 

5 mai 2014

Nous avions d’abord choisi de séjourner à Cranbrook, qui, selon les statistiques, est la ville la plus ensoleillée de cette province. Mais la météo annonçait une semaine de pluie à compter d’aujourd’hui. Il n’en fallait pas plus pour que nous options pour Creston, où le mauvais temps ne devrait durer que trois jours, ce qui fait quand même autant de journées d’intempérie qu’au cours des trois derniers mois.

Nous aurions bien aimé revenir au Canada un peu plus tard, car les nuits risquent d’être encore bien fraîches au nord du 45e parallèle. Mais il nous fallait quitter le Sud-Ouest américain. Autrement, nous n’aurions pu revoir l’Oncle Sam que tard l’automne prochain. Il faut espérer que les États-Unis finiront par prolonger la période de séjour des Canadiens au-delà de six mois par année.

En plus de la pluie et du froid, il a fallu se réhabituer à des paysages moins spectaculaires. Certes, les sommets des Rocheuses ont fière allure. Mais les vallées de l’Idaho et du Montana sont bien blêmes en ce printemps timide. Le gris terne et le vert pâlot ont remplacé le rouge éclatant et l’orange joyeux. « C’est une route qui mène du point A au point B », a laissé tomber une Lise philosophe, après deux jours. « Mais pas au point G », ai-je ajouté. Elle ne m’a pas contredit.

Le lendemain toutefois, nous avons vu apparaître, en haut d’une longue montée, un magnifique massif tout de blanc couvert. Ce fut l’extase ! La route s’est poursuivie sur des dizaines de kilomètres le long du lac Flathead, avec toujours de belles Rocheuses enneigées à l’horizon. Eh oui ! il y a une vie après les canyons.

 

10 mai 2014

Après avoir parcouru 20 000 km et traversé une vingtaine d’États, Lise et moi éprouvons le besoin de faire une pause. Ce n’est pas que nous soyons fatigués, du moins pas physiquement, la marche en montagne nous ayant permis de garder la forme. La lassitude ressentie après sept mois de cavale est davantage psychologique.

Il faut dire que nous avons été au cours des 20 dernières années des adeptes du slow travel. Nous avons mis cinq ans à explorer la campagne au nord de Rome. Nous ne sommes allés à Venise qu’à notre neuvième voyage en Italie. Nous avons passé deux hivers à Nice pratiquement sans en sortir.

C’est que le slow traveller ne se déplace guère. « Rester sur place, loin des circuits touristiques, est la meilleure façon de vivre la région », peut-on lire sur un site consacré à ce tourisme un peu particulier. « Le slow traveller n’est pas un colon qui importe ses traditions sur son lieu de villégiature, mais un indigène qui se fond dans la population locale. »

Bien sûr, on choisissant le caravaning, nous avons plutôt opté pour le nomadisme. Dans l’immédiat du moins. Peut-être choisira-t-on, un jour, d’immobiliser notre motorisé et d’explorer à fond une région. Mais ce moment n’est pas venu.

Cela dit, nous avons décidé de lever le pied. Ça tombe bien, car il nous faut faire faire l’entretien printanier de La grande bleue, faire réparer les dommages du dernier accrochage et peaufiner l’itinéraire de notre périple dans l’Ouest canadien.

J’avais même songé à retourner au Québec un mois ou deux, le temps de revoir nos proches et de recharger nos accus. Mais Lise, qui a déjà traversé le Canada dans une vie antérieure, m’a fait comprendre qu’il s’agissait d’un trajet aussi long qu’ennuyeux. Nous resterons plutôt dans le sud de la Colombie-Britannique durant tout le mois de mai. C’est plus sage.

Nous avons profité des premiers jours de cet arrêt pour tracer un petit bilan de nos sept premiers mois d’errance. Nous nous portons bien. Je crois que les photos mises sur notre blogue en témoignent. « Ne revenez plus ici, vous avez l’air trop bien », nous a écrit notre amie Louise. Si nos proches nous manquent parfois, nous n’avons pas le mal du pays. L’appartement non plus ne nous manque pas trop, même s’il est incontestablement plus confortable que notre autocaravane. Mais la vie de caravanier nous sied bien.

J’aimerais néanmoins que les pépins soient moins nombreux. Nous savions en partant que les motorisés sont fragiles et que les ennuis sont fréquents. Mais à ce point ? En relisant mes carnets, je me suis rappelé que nous avons éprouvé des ennuis avec le macérateur et la cuvette des toilettes, qu’il a fallu changer la batterie d’appoint, que nous avons eu un rat comme colocataire, qu’il a fallu s’arrêter chez Mercedes parce que les témoins de niveau d’huile et du catalyseur se sont allumés, que j’ai accroché une auto dans une station-service et qu’une conductrice a reculé dans notre autocaravane, qu’il a fallu faire colmater une grave fuite de gaz et faire corriger le train avant parce que les pneus s’usaient prématurément, que la thermopompe est tombée en panne, que nous avons dû faire remplacer les ampoules de deux phares borgnes, et j’en passe. Et c’est sans compter que le verglas nous a immobilisés à Breaux Bridge et que nous avons connu soucis et frustrations avec les points d’accès à l’internet.

Pris un à un, aucun de ces pépins n’est grave. Mais mis bout à bout, ils ont mis nos nerfs à rude épreuve et provoqué des tensions que nous n’avons pas toujours bien gérées. Pour la suite du voyage, il nous faudra être plus complices dans l’adversité. Nous en sommes bien conscients. Aussi avons-nous mis en place des correctifs.

N’allez pas croire pour autant que le voyage se déroule mal. Au contraire. Nous avons rencontré, je l’ai souvent souligné, des gens formidables. Nous avons aussi traversé des lieux inoubliables : la côte ouest de la Floride et la côte est du Texas, les beaux parcs de l’Arizona et du Nevada, la Vallée de la Mort et la Vallée de Feu, les canyons du Big Circle et les Rocheuses. Des sites très différents les uns des autres, mais tous d’une splendeur à couper le souffle. Nous en avons été admiratifs et reconnaissants. La route nous a comblés.

Et ce n’est pas fini. Au cours des prochains mois, nous passerons par l’Alberta visiter Banff, Jasper et le lac Louise, nous nous rendrons au Yukon et en Alaska, nous irons voir l’île de Vancouver, Vancouver la ville, ainsi que la vallée de l’Okanagan, avant de retourner aux États-Unis découvrir la côte Ouest. Une bien belle route en perspective !

 

17 mai 2014

Lise et moi n’avons pas été immédiatement emballés par la Colombie-Britannique. Il faut dire que la première semaine, il a plu presque tous les jours. Après trois mois passés dans des États où les précipitations sont rarissimes, ce fut un choc.

Il faisait froid aussi. En quittant Creston, la pluie s’est même transformée en neige. La grande bleue est restée imperturbable. Mais j’ai eu peur que les précipitations ne se métamorphosent en verglas. Heureusement, aussitôt ce col passé, la pluie est revenue, intense et désagréable, mais sans danger. 

Et puis, Kootenay nous rappelait trop le Québec. Cette région, il est vrai, fait partie des Rocheuses. Mais près de la frontière américaine, ses montagnes ne sont pas imposantes. Leur rondeur paisible fait penser plus aux Laurentides qu’aux Alpes. On trouvait qu’il y avait trop d’arbres, trop d’eau, trop de vert. Pendant dix jours, nous nous sommes ennuyés de l’Arizona, de ses paysages désertiques et arides, de ses couleurs rouge et orange.

Puis, un déclic s’est produit. Le fait de quitter Creston et Trail, deux petites villes plutôt banales, pour Castlegar et Nelson, beaucoup plus pittoresques, a contribué à modifier notre humeur. Le beau temps a fait le reste. Il s’est même mis à faire très beau. Finie la pluie. Le soleil est apparu dans toute sa splendeur, avec juste ce qu’il faut de nuages pour donner du relief aux paysages, et les températures ont bondi.

À Castlegar, nous avons trouvé un très beau camping, le Kootenay River Campground, avec vue sur la rivière. Mais le vrai coup de foudre s’est produit à Nelson, une charmante petite ville d’art et de culture. De tourisme aussi, mais pas trop, du moins en mai.

Ce qui frappe en arpentant cette ville, c’est qu’elle est habitée par les gens de la place. Ce qui frappe aussi, c’est que sa population est jeune, signe tangible que l’endroit s’est renouvelé au lieu de dépérir. Ce qui frappe enfin à Nelson, c’est son côté baba cool et New Age. Il y aurait, paraît-il, pas mal de producteurs de marijuana dans les environs. Nous, on a juste vu un jeune couple en vendre devant un café de la rue principale (non, on n’en a pas acheté). On sait, par contre, avec certitude, que la municipalité regroupe un grand nombre de producteurs bios et locaux, ainsi qu’une belle brochette d’artisans, d’artistes et d’écrivains.

Nelson est aussi une jolie ville. Après la débâcle économique du début des années 80, on a misé, d’après Wikipédia, sur l’embellissement du centre-ville en rénovant les immeubles construits lors de la grande ruée vers l’argent. C’est très réussi ! Bref, nous nous sommes immédiatement sentis très bien dans cette ville, où nous retournerons volontiers.

Cela dit, permettez-moi de râler un peu, sinon vous allez croire que j’ai été touché par la grâce. Il y a de nombreux sentiers de randonnée en Colombie-Britannique. On s’en réjouit, tout en déplorant qu’ils soient jusqu’ici plutôt mal balisés et souvent difficiles à trouver. Cette semaine, par exemple, il a fallu se rendre au centre d’information touristique de Castlegar, après avoir cherché en vain la Mary Creek Trail. Heureusement d’ailleurs, sinon on la chercherait encore tant les cartes étaient imprécises.

La dame qui nous a reçus très gentiment a cependant omis de nous préciser qu’il faudrait emprunter une route de deux kilomètres parsemée de trous immenses et de pierres rébarbatives. Le dépliant qu’elle nous a remis ne le précisait pas davantage. C’est pourtant le genre de détail qu’on n’oublie jamais aux États-Unis, où on nous aurait sans doute déconseillé de prendre cette route avec notre autocaravane de 24 pieds. La grande bleue s’est encore une fois bien comportée, mais elle est revenue du trajet quelque peu égratignée par les arbres revêches le long du chemin.

 

20 mai 2014

On voit sur les routes une affiche montrant un chevreuil bondissant. Jusque-là, rien d’étonnant. Il arrive en effet, et on a pu le constater pas plus tard que cette semaine, qu’un animal s’aventure le long du chemin. On a même vu, en quelques minutes seulement, un chevreuil et un coyote. Deux fois, j’ai dû ralentir brusquement. L’avertissement n’est donc pas inutile.

Ce qui me fait sourire, en revanche, c’est la précision « sur les 27 prochains kilomètres ». Comment en arrive-t-on à un chiffre pareil ? Pourquoi 27, et non pas 26 ou 28 ? Peut-être existe-t-il une convention signée par les animaux, où ils s’engagent à ne pas se jeter devant les véhicules au-delà des 27 prochains kilomètres.

 

23 mai 2014

Avant d’atteindre la célèbre vallée de l’Okanagan, nous nous nous sommes arrêtés à Grand Forks et à Greenwood, deux jolies petites places, deux belles découvertes, où nous retournerons volontiers l’automne prochain. Osoyoos, par contre, nous a un peu déçus. Peut-être nos attentes étaient-elles trop grandes ?

Certes, cette ville est idéalement située au bord d’un lac environné de montagnes. En descendant la montagne qui nous y mène, j’ai vite pensé à Annecy, en Haute-Savoie, que Lise et moi avons tellement aimée. Toutefois, on ne trouve pas à Osoyoos, malgré son emplacement idyllique, un beau réseau de sentiers de montagne. Au centre d’information, on vous propose quelques randonnées, mais sur le plat et plutôt pépères. Pour marcher en montagne, il faut se rendre au mont Kobau, à une vingtaine de kilomètres, par un mauvais chemin que ne supporterait pas notre Grande bleue.

Osoyoos n’a pas non plus la beauté architecturale d’Annecy. Il est vrai que nous sommes en Amérique du Nord, pas en Europe. Mais même en se limitant à la Colombie-Britannique, la ville nous a laissés sur notre appétit. On ne trouve pas, comme à Nelson par exemple, de belles boutiques et de beaux bâtiments dans son centre-ville plutôt banal.

En revanche, les maisons et les appartements bordant le lac sont le plus souvent bien jolis. On a envie de s’y installer jusqu’à la fin de ses jours, en espérant devenir centenaires, pour y siroter les vins locaux, dont on dit beaucoup de bien.

Nous avons aussi trouvé un camping, le Nk’Mip, donnant directement sur le lac. On s’est exclamé : c’est merveilleux ! Mais on a vite déchanté quand on a été  accueillis par des millions de moustiques, qui se sont rués sur nous. Chaque fois qu’on ouvrait la porte de notre autocaravane, quelques dizaines de bestioles s’engouffraient dans notre petit chez-nous et se fixaient au plafond. Ils ne piquaient pas heureusement, mais quelle engeance tout de même !

Les emplacements étaient si étroits qu’on voyait très bien dans les motorisés d’à côté. Nous nous sentions d’autant plus coincés que nous étions entourés par quelques familles qui se connaissaient très bien. Ses membres, fort nombreux, passaient d’un lieu à l’autre sans même se donner la peine de contourner notre terrain.

Puis comme au lac Havasu cet hiver en Arizona, il nous a fallu endurer les pétarades des puissants yachts et des inutiles motomarines, durant le long congé du dernier week-end. Décidément, il n’y a pas que les Américains à se montrer trop tolérants à l’égard de cette débauche de carburant et de testostérone.

On a vite eu marre autant de nos voisins que des moustiques et des hors-bord. Nous avions payé pour la semaine ; pas question donc de déguerpir. Mais il y avait dans ce grand camping une boucle de création récente, où nous avons demandé à être transférés.

Du coup, on perdait le lac, mais on gagnait une meilleure vue sur les montagnes et sur les vignobles des alentours. Les installations étaient de meilleure qualité. Les emplacements étaient trois fois plus grands. Quant aux voisins, ils étaient plus discrets et moins bruyants. C’était pourtant le même camping, mais on était passé des buveurs de bière aux buveurs de vin. En bons BCBG, on a crié youpi !

Le temps a aussi grandement collaboré à nous faire oublier les premiers jours. On a connu coup sur coup des journées qui frisaient la perfection : un beau ciel bleu, 25 degrés bien secs et une légère brise. Le bonheur !

On en a profité pour acheter une nouvelle cuisinière extérieure, dotée de deux brûleurs. Depuis le début du voyage, pour la cuisson à l’extérieur, on se débrouillait, avec une plaque à induction et, bien sûr, sur un petit barbecue. Mais on n’est pas très barbecue. Quant à la cuisse à induction, c’est génial, mais pas dehors. Sur la plaque, on pouvait d’ailleurs lire « pour usage intérieur seulement ». On s’était entêtés dans notre mauvais choix, mais notre petite cuisinière, il fallait se rendre à l’évidence, fonctionnait très mal dans un environnement pour lequel elle n’était pas conçue. Là, c’est la joie. Notre Coleman cuit même mieux que la cuisinière de La grande bleue. Avec les jours qui rallongent, nous en profiterons à plein.

 

25 mai 2014

Après trois semaines en Colombie-Britannique, nous n’avons entendu parler français qu’une fois. Un Tremblay, militaire à la retraite, est venu nous saluer en faisant sa promenade à Grand Forks, qu’il décrit, nous a-t-il répété au moins cinq fois, comme un paradis. Il était accompagné de sa femme, qui ne parlait pas français malgré un séjour de sept ans à Bagotville. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. Les Britanno-Colombiens, jusqu’ici du moins, ne disent pas un mot de l’autre langue officielle, pas même un « bonjour », y compris dans les centres d’information touristique. Assez curieusement, on nous a plus souvent adressé la parole en français aux États-Unis qu’ici. Il est vrai qu’il y a beaucoup de touristes français dans le Sud-Ouest américain. Ici, je n’en ai pas croisé un seul.

Chez l’Oncle Sam, on a aussi manifesté plus de curiosité à l’égard du Québec. Au Nouveau-Mexique, quelqu’un nous a même interrogés sur le mouvement indépendantiste. Ici, je serais étonné qu’on nous pose la question.

Cela dit, les Britanno-Colombiens se montrent accueillants, courtois et, souvent même, très gentils à notre égard.

 

31 mai 2014

Le voyage est une recherche du bonheur. Sinon, pourquoi quitterait-on son confortable chez-soi ? Pour s’emmerder, aussi bien rester à la maison. C’est tellement moins loin et tellement moins cher.

La route n’est pas pour autant un long fleuve tranquille. Des ennuis peuvent survenir. Les tracas, comme vous le savez, ne nous ont pas épargnés. À tel point que j’ai bien failli ajouter une rubrique : le pépin de la semaine.

Tenez, il y a quelques jours à peine, je tente d’ouvrir l’ordinateur. Sans succès. Je connais le problème : le contact avec la batterie se perd à l’occasion. La panne est survenue à quelques reprises déjà. Chaque fois, en réinsérant la batterie, je suis parvenu à rétablir le courant. Mais pas cette fois, j’ai beau sortir et remettre frénétiquement la pièce dans son compartiment, rien n’y fait. Or nous sommes à quelques heures de mettre en ligne mon blogue.

Heureusement, nous sommes à Penticton, où il y a un Staples, version anglaise de notre Bureau en gros. J’ai y acheté mon HP et il est encore sous garantie. L’ennui, c’est qu’on n’a pas la pièce en stock. Il faudra la faire venir, ce qui peut prendre une semaine. Que faire en attendant ? Par bonheur, le technicien  a réussi à rétablir le contact. J’ai donc pu continuer à me servir de l’ordinateur cette semaine, mais non sans avoir eu quelques sueurs froides.

Le temps ne collabore pas toujours non plus. Ainsi cette semaine, après quelques jours de soleil, il s’est remis à pleuvoir en Colombie-Britannique. C’est moins mauvais qu’à Paris l’an dernier, où il a fallu sortir le parapluie pendant tout le mois de mai. Dans Midnight in Paris, Woodie Allen fait dire à son personnage principal que cette ville est encore plus belle sous la pluie. Dans un film, ça donne une belle réplique et quelques belles images. Sur les trottoirs, jour après jour, c’est moins joli, et surtout, moins agréable. Et dans une autocaravane de moins de huit mètres, on se sent soudain plus à l’étroit.

Cela dit, samedi dernier, nous avons vécu une journée presque parfaite. Il faisait un temps à se promener avec un appareil photo. D’autant plus que des photos, il y a en a des tonnes à prendre autour de Penticton. Depuis quelques décennies, les vignobles ont poussé comme des champignons autour de cette ville. Partout sur les collines entourant le lac Okanagan, la vigne est apparue, donnant aux paysages un lustre européen. Par moment, on se croirait même en Vénétie ou au Piémont. On s’est dit que c’était un jour idéal pour aller déguster les vins du coin.

Nous nous sommes rendus dans les vignobles par une piste cyclable, mais à pied. Il suffisait de faire six kilomètres à l’aller, et autant au retour, si je compte bien, un « exploit » tout à fait à la portée de deux sexagénaires en forme.

Nous nous sommes d’abord arrêtés chez un glacier. Le patron, fort sympathique, nous a longuement vanté son coin de pays, un « paradis », a-t-il insisté. Il nous a fait goûter gratos à sa spécialité, un granité aux pommes. C’était délicieux, mais ça ne nourrissait ni son homme ni sa femme. Pour se mettre quelque chose de plus consistant sous la dent, il nous a conseillé de nous rendre dans un vignoble environnant, le Red Rooster.

Excellente suggestion ! Non seulement trouve-t-on au Red Rooster un restaurant, où l’on sert une pizza aussi savoureuse qu’originale, inspirée et accompagnée, cela va de soi, par les vins du lieu. Mais ce restaurant est situé sur une magnifique terrasse, avec vue sur le lac Okanagan, les montagnes et les vignes. Le glacier avait raison : ici, c’est le paradis. Une fois de plus, on a eu la tentation d’envoyer un courriel disant : « Envoyez-nous nos valises, on ne revient pas. »

Cette journée m’a fait grand bien. Depuis quelques jours, j’étais stressé. Par des problèmes encore non résolus à la suite du départ inopiné de notre précédent locataire. Par les réparations rendues nécessaires par deux accrochages. Par l’usure prématurée des pneus de La grande bleue. Par les ratés de l’ordinateur. Et peut-être aussi par la vie, juste par la vie. Ça me prend parfois.

Bref, tout me tapait sur les nerfs, à tel point que Lise commençait à trouver lourd son « beau gros mari », comme elle l’appelle, en insistant sur le « beau », tient à préciser ce dernier. Mais cette journée paradisiaque a d’un coup dissipé tous mes soucis.

 

7 juin 2014

Lors de notre dernière journée à Penticton, nous nous sommes rendus à son marché public. Un très beau marché, le plus beau du sud de la Colombie-Britannique, dit-on. La Main Street est fermée à la circulation sur une grande distance, les véhicules cédant la place pour quelques heures à des étals de légumes, d’épices, de pains, de vêtements, de bijoux ou d’artisanat.

L’endroit est très agréable, surtout lorsque le temps est aussi splendide que samedi dernier. L’événement nous a rappelé la passeggiata, cette promenade où les Italiens, de toutes les générations et de toutes les classes sociales, se réunissent sur les places publiques à la fin du jour. Comme dans la Grande Botte, les gens y sont de bonne humeur. Ils sont beaux aussi.  

Les Britanno-Colombiennes, en particulier, ont tout pour plaire aux hommes superficiels (et je suis très superficiel). On n’est plus chez l’Oncle Sam. En quelques heures, on croise plus de jolies femmes dans une petite ville comme Penticton qu’en six mois aux États-Unis.

Et les hommes ? Il est vrai que je les remarque moins, nettement moins. Mais côté apparence, ils sont quelques coches en dessous. D’autant qu’ils sont trop tatoués à mon goût. En particulier les prolos, dont les tatouages sont si immenses qu’ils leur tiennent lieu de chemise. Cela dit, si l’on me permet de rester encore un instant dans les considérations frivoles, ils sont dans l’ensemble mieux faits que les mâles amerloques. Lise, qui a en la matière un goût plus sûr que le mien, trouve d’ailleurs certains jeunes bien mignons.

Côté négatif, les prix du marché sont élevés. Il faut sortir, par exemple, six beaux dollars pour une douzaine d’œufs, pour un tout petit paquet d’oignons ou pour un pain. Bios, il est vrai, mais tout de même !

Toutefois, nous n’en sommes pas étonnés outre mesure, car ce qui nous frappe depuis notre retour au Canada, c’est le coût de la vie. La hauteur vertigineuse du coût de la vie. Il n’y a pas que les vins qui sont chers dans « le pluss beau pays du monde », comme l’appelait Jean Chrétien. Tout est plus cher. Les aliments, les vêtements, l’essence, les campings, les voitures, les ordinateurs. Tout ! Absolument tout ! Nous sommes les consommateurs les plus poires au monde.

Il faut dire aussi que les factures n’arrêtent pas de nous tomber dessus depuis notre retour. La semaine dernière, il nous a fallu changer les six pneus de La grande bleue, usés prématurément. Les nouveaux Michelin vont super bien, nous en sommes ravis. Mais nous avons dû allonger plus de 1600 $. Je ne vous dirai pas combien l’entretien nous a coûté chez les concessionnaires Mercedes et Leisure cette semaine ; on va se remettre à pleurer.

D’autant que ce n’est pas fini. Le système de stabilisation sous l’autocaravane vient de nous lâcher. La facture pourrait dépasser les 2000 $. La suspension pneumatique perd de l’air. Nous avons craint une autre note salée. Mais la pièce fautive ne coûte que 55 $. L’ennui, c’est qu’elle ne sera pas disponible avant la… mi-août. Et nous n’avons pas encore fait réparer les dommages causés par deux petits accrochages.

Ah ! j’allais oublier le fisc, qui ne nous a encore rien réclamé, mais ça ne saurait tarder. À part cela, tout va très bien, Madame la Marquise.

Heureusement, Lise a repris des cours de chant et notre appartement est occupé par deux nouveaux locataires, au moins pour trois mois. On se croise les doigts pour qu’ils restent un an. Ça nous donnerait un bon coussin, comme on dit au Québec.

 

14 juin 2014

Ce sont les soins exigés par notre Grande bleue qui nous ont amenés à Kelowna. Autrement, nous serions passés sans doute rapidement dans ce chef-lieu de la vallée de l’Okanagan. En caravaning, en effet, on préfère les petites villes ou la campagne, voire la forêt. C’eût été bien dommage toutefois, car Kelowna a beaucoup à offrir à ses 110 000 habitants ainsi qu’aux touristes de passage.

Comme Ossoyoos, Penticton ou Peachland, elle est construite le long d’un lac. J’adore les villes qui donnent sur un lac, en particulier celles qui n’ont pas laissé les riverains les plus fortunés envahir les rives, comme c’est le cas en Italie du Nord, par exemple. À Kelowna au contraire, le centre-ville est bordé d’une grande et belle promenade, parsemée de plages et de parcs. Ici, tout le monde à accès au lac Okanagan.

Le quartier attenant est bien beau. On y trouve de jolies boutiques, de coquettes demeures et juste ce qu’il faut d’animation. On y trouve aussi un centre culturel francophone, bien situé et apparemment très actif. Rien d’étonnant, car la ville compterait 6000 francophones.

On a même déniché un café où l’on se sent en Italie et où l’expresso est presque aussi bon que dans la Grande Botte. Son nom, Giobeans, n’est pas très italien, j’en conviens. Mais le proprio est un authentique Italo. J’ai échangé quelques mots d’italien avec lui. Je n’avais pas parlé la langue de Dante depuis quelques années : j’en étais ravi.

Si on pousse la promenade un peu au nord du centre, on accède au mont Knox, qui est en quelque sorte leur mont Royal, en plus haut. La vue sur l’agglomération et sur le lac est magnifique. Le sentier Apex, qui mène au sommet, permet de travailler le cardio ; Paul’s Tomb, qui longe le lac, favorise l’endurance. On peut parcourir les deux sentiers en environ deux heures, une sortie idéale pour nous.

La première fois, nos vieilles jambes et nos vieux cœurs ont regimbé un peu. Pas surprenant puisque, depuis notre retour des canyons, nous marchons fréquemment, mais sur le plat. Dès la deuxième randonnée toutefois, nous avions retrouvé une bonne partie de notre forme de l’Arizona et de l’Utah. Certes, de beaux jeunes nous dépassaient parfois en courant. Mais ça ne me frustre pas ; c’est de leur âge. Ça me fâche d’autant moins qu’on doublait sans mal la plupart des « vieux ». Vous voyez, pour être heureux, suffit de choisir à qui l’on se compare.

La vie est si agréable à Kelowna qu’on pourrait y vivre. Je ne dis pas qu’on est prêts à faire envoyer nos valises. Mais c’est assurément le genre de lieu où l’on s’installerait volontiers, Lise et moi. Du moins au centre-ville, où l’on peut vivre à pied. En banlieue, les autos sont nombreuses et la circulation peut devenir agaçante.

En revanche, la campagne n’est pas bien loin. Ainsi, nous avons passé plus d’une semaine dans un petit camping, le Orchard Valley, situé à peine à six kilomètres du centre-ville, et pourtant, nous étions entourés de vergers.

Sur la rive ouest de Kelowna, c’est plutôt la vigne qui pousse. On y trouve quelques-uns des plus beaux vignobles de la région. Nous nous sommes arrêtés notamment au Mission Hill Family. L’endroit est très beau, impressionnant même. De toute évidence, les proprios ont voulu qu’il ait de la classe. Mais il fait un peu trop snobinard à notre goût. La dégustation, en particulier, outre qu’elle coûte 8 $, est trop formelle. D’autant que la préposée était froide, que dis-je ! glaciale. Quant au restaurant, il est bon, mais le prix des vins est nettement exagéré.

Nous avons de beaucoup préféré l’atmosphère du Quail’s Gate, à deux pas de là. Mais on a sauté la dégustation, car je commençais à m’inquiéter de mon taux d’alcoolémie. Bien sûr, on peut recracher le vin, comme on le fait volontiers en France. Mais ici, ça paraît presque inconvenant.

 

21 juin 2014

Il y a une semaine, j’ai connu un nouveau moment de découragement. Pas à cause du voyage proprement dit. Notre périple se déroule bien. Nous découvrons des lieux exceptionnels et nous rencontrons des gens formidables. Mais les aléas, hélas, restent nombreux.

Prenez ce jour de déprime. Après le petit déjeuner, nous avons skypé avec Étienne, qui venait de recevoir un avis de Revenu Canada accusant Lise d’avoir pris trop de REER. Une belle merde en perspective, même si c’est inexact.

Puis, nous devions faire réparer un stabilisateur cassé avant de pouvoir reprendre la route. À 11 h, nous n’avions toujours pas reçu de coup de fil du concessionnaire Leisure de Kelowna. Je décide de me rendre sur place. J’apprends que la pièce est arrivée, mais qu’on n’a pas l’équipement nécessaire pour l’installer. La moutarde commence à nous monter au nez.

La responsable du service fait des démarches pour trouver dans les environs un atelier capable d’effectuer la réparation. Elle finit par en trouver un, où l’on nous reçoit très gentiment. Mais on n’est pas pour autant au bout de nos peines. Leisure a envoyé deux stabilisateurs, même si l’un des deux fonctionne encore très bien. Puisqu’ils sont déjà payés, on nous conseille d’installer les deux pièces.

Je veux bien. Sauf que l’une des deux n’a pas la bonne dimension. Heureusement – et c’est le seul élément positif dans cette affaire –, la pièce trop grande devait remplacer celle qui fonctionne encore bien. Le mécano remplace donc le stabilisateur défectueux, réinstalle le bon et remet dans sa boîte celui qui est trop gros. Puis, retour chez le concessionnaire, à qui l’on demande de négocier avec Leisure Travel pour nous faire rembourser. On attend des nouvelles.

Bref un bourbier dont j’ai dû me dépêtrer encore une fois en anglais, une langue que je parle, bien sûr, mais que je ne maîtrise pas parfaitement. Quand je parle « english » dans des conditions stressantes, je me sens comme un plongeur qui tente un périlleux arrière avec trois vrilles. Il m’arrive d’amerrir sur le ventre et d’éclabousser les juges au passage.

Ce jour-là, je vous l’avoue, j’ai eu envie de rentrer.

Toutefois, il n’y a pas eu que de mauvaises nouvelles cette semaine. Ainsi, nous avons fini par récupérer les commissions payées en trop à notre agence de location à la suite du départ inopiné du premier locataire de notre condo. Une grosse somme qui tombe pile au moment où les grosses factures s’accumulent.

Reste à récupérer le coût de la réparation de notre Grande bleue, percutée dans un parking de Bryce Canyon, en avril. Comme le montant est inférieur à notre franchise, il me faut moi-même faire les démarches. Mais ce dossier devrait débloquer lui aussi.

  

23 juin 2014

Nous avons passé quelques jours au Canyon Farm RV Park, un petit camping rural très coquet et très propre, à une quinzaine de kilomètres de Kelowna. La proprio élève des poules. En liberté, cela va sans dire, et très affectueuses. Dès que nous nous emmenions près de leur enclos, les poules venaient, que dis-je ! se précipitaient à notre rencontre. J’ai été enchanté de voir que j’avais autant de succès auprès des poules.

J’en ai aussi auprès des souris. Mais de cela, vous vous doutez bien, je me passerais volontiers. Toujours est-il qu’une nouvelle souris s’est invitée dans notre autocaravane. Je dis une nouvelle, mais ce n’est pas exact, le précédent rongeur malotru étant plutôt un rat. Cette fois, c’était bien une Miquette.

Elle s’est rapidement trahie en bouffant nos pâtes. Des Biotalia, en plus, les meilleures. Ah la vache ! Pardon ! Ah la souris ! Son repas nocturne a fait tellement de bruit que nous l’avons rapidement localisée. Forts de notre expérience et bien armés cette fois, nous avons promptement installé le piège que nous avait laissé l’exterminateur, il y a quelques mois en Floride. Chère cette trappe, mais drôlement efficace. Quelques minutes plus tard, Miquette se retrouvait au paradis des souris.

 

Lise au lac Louise.

 

L’Alberta

 

28 juin 2014

Quarante-deux ans plus tard, Lise a retrouvé les Rocheuses presque inchangées. Malgré deux référendums qui ont secoué le Canada anglais, surtout le deuxième, elles n’ont pas été changées de place. Si, si, je vous assure. Elles s’élèvent toujours aussi majestueusement au bout de cette grande plaine où l’on fait pousser du blé et d’où on extrait du pétrole, un peu sale mais si rentable. Mais je m’égare.

Revenons aux Rocheuses. Si les montagnes ont peu changé, Lise a trouvé Banff bien agrandi. À certaines heures, il y a autant d’animation sur Banff Avenue que dans la rue Sainte-Catherine à Montréal. On se croirait presque à Paris, près de la tour Eiffel, tellement on croise de Chinois et d’Indiens, qui ici aussi débarquent par autocars entiers. Nous qui venions de passer cinq jours à Lake Louise, nous avons trouvé cette petite ville bien agitée. Heureusement, le camping gouvernemental Tunnel Mountain est grand et calme.

Lise se souvenait de la belle randonnée qu’elle avait faite au mont Sulphur dans une vie antérieure. Dans une brochure qu’on nous a remise au centre touristique, on décrit ce sentier comme facile. J’aurais deux mots à dire à l’idiot qui a écrit ça et qui n’y a vraisemblablement jamais mis les pieds. Je veux bien croire que le chemin monte en lacets, mais il grimpe sur 5,5 km, avec un dénivelé de 655 m. Ce n’est pas précisément une promenade au parc Lafontaine ou aux jardins du Luxembourg. Si Lise l’a gravi allègrement, c’est qu’elle est en forme. Moi, j’ai peiné à la suivre.

La piste était bien tranquille. Tout en haut en revanche, c’était presque la cohue. Des centaines de touristes nous avaient doublés en empruntant le téléphérique. Nous attendaient aussi quelques spermophiles. Ne vous méprenez pas : le mot signifie « qui aime les graines ». Mais il désigne plus précisément un petit rongeur, parent de notre suisse mais en plus gros, « qui aime ce que lui donnent les touristes ».

Plus effrontés encore que les écureuils du mont Royal, les spermophiles du mont Sulphur montaient allégrement sur les tables. L’un d’eux a même mis fin abruptement à notre repas, pourtant frugal. Nous étions si frustrés qu’on a crié après une touriste qui leur donnait du gâteau, juste devant une grosse pancarte exhortant les visiteurs à ne pas nourrir les animaux.

Malgré tout, on a aimé notre balade. La montée était exigeante certes, mais gratifiante. Et au sommet, on a une vue superbe sur Banff et les monts environnants.

Nous sommes redescendus par le téléphérique pour ménager nos vieux genoux. La vue est belle, mais les téléphériques, ce n’est pas vraiment notre truc. Et puis le tarif  de 37,70 $ pour deux, retour seulement, est touristique.

Au retour, nous sommes allés nous plonger, tout près de là, dans la piscine des Banff Upper Hot Springs, dont l’eau à 40 degrés C vient des sources sulfureuses des environs. La baignade nous a fait grand bien. En prime, nous avons eu une conversation très agréable avec une infirmière québécoise de passage.

Précédemment, nous avions passé cinq jours à Lake Louise, que nous avons préféré à Banff. Son lac turquoise est très beau, avec le mont Victoria à l’horizon. Mais il serait dommage de manquer, à une dizaine de kilomètres de là, le lac Morraine, dans la vallée des Ten Peaks. Absolument superbe !

Nous avons terminé ce séjour dans les Rocheuses albertaines à Jasper, que nous quitterons demain. On décrit souvent la route qui y mène, depuis Lake Louise, comme la plus belle de l’Ouest canadien. Malheureusement, nous l’avons parcourue en bonne partie sous la pluie, d’épais nuages nous cachant les cimes. Notre plaisir a aussi été amoindri par l’état honteux de la chaussée, indigne d’un grand parc national. Malgré tout, c’est une belle route, où les occasions de s’arrêter sont nombreuses et dont nous garderons un beau souvenir.

Quant à Jasper même, c’est une ville agréable. Sur le plan architectural, elle n’a rien d’exceptionnel. Mais en a-t-on besoin quand on est environné par de si belles montagnes ?

Bien qu’elle soit située plus au nord que Banff et Lake Louise, Jasper jouit d’un climat plus doux. C’est qu’elle est moins élevée. De plus, les journées y sont plus longues. À cette période-ci de l’année, le soleil n’est pas encore couché à 22 h 30. Un avant-goût du soleil de minuit du Yukon.

Les sentiers environnants sont nombreux. On n’en a fait qu’un, celui du canyon Maligne, qui permet de découvrir une gorge splendide. Même s’il est bien moins élevé que les grands canyons américains, il est bien mieux sécurisé. Il n’y a pas à dire, les Canadiens prennent la sécurité au sérieux. Partout où le randonneur pourrait chuter s’élève une clôture. Certes, vous ne pourrez pas pousser votre conjoint dans le vide comme on peut le faire au Grand Canyon. Mais en revanche, vous ne risquez pas d’être précipité dans le gouffre non plus. Rassurant, non !

 

4 juillet 2014

Après les Rocheuses, nous devions nous rendre à Edmonton. Mais quand on a réalisé qu’il faudrait se taper plus de 700 km pour aller visiter un gros centre commercial, fût-il le plus grand du monde, nous y avons vite renoncé. D’autant que nous sommes toujours dans la phase nature de notre bipolarité. Les grandes villes, ça attendra bien encore un peu.

Nous avons plutôt emprunté la route menant au Yukon. Pas en très bon état, soit dit en passant. Les Albertains sont assurément plus riches que les Québécois, mais ils ne veulent pas plus payer pour l’asphalte que pour Radio-Canada.

Après Grande Cache, le paysage commence à se gâcher à mesure que les montagnes perdent de l’altitude, que les coupes à blanc défigurent la forêt et qu’apparaissent des forages de gaz ou de pétrole.

Nous nous sommes arrêtés deux jours à Grande Prairie, le temps de faire des provisions avant de se diriger vers le Yukon, où les denrées seront plus rares et plus chères. Bon choix, car cette ville de 55 000 habitants, en pleine expansion, offre bien des commodités. Nous y avons trouvé notamment un super supermarché, de même qu’une boutique d’aliments naturels, où les granos que nous sommes se sont régalés.

Autant nous nous étions trouvés en harmonie avec la vallée de l’Okanagan, autant nous nous sommes sentis étrangers dans le nord de l’Alberta. Là, c’est le royaume de la grosse camionnette, souvent noire ou grise et presque toujours sale. Sur la route, des hommes barbus ou moustachus et toujours velus, la casquette boulonnée sur la tête, vous doublent férocement en faisant vrombir les puissants moteurs de leurs 4 x 4. J’ai l’impression que La cage aux sports ferait de bonnes affaires ici. Mais il est vrai que la région dispose déjà de Fatburger.

À Dawson City commence la vraie route de l’Alaska. Nous sommes d’ailleurs allés faire des photos au kilomètre zéro. On s’est aussi arrêtés prendre un expresso dans un café. Il était trop allongé de sorte qu’il a fallu y ajouter crème et sucre pour qu’il soit buvable. Lise voulait en profiter pour se faire couper les cheveux, mais quand elle a vu la coiffeuse, au look très Walmart, elle a rebroussé chemin. Bref, on ne s’est pas attardés, d’autant que la ville est d’une laideur toute nordique.

Fort St. John et Fort Nelson, que nous avons traversés très vite, ne nous ont pas paru plus attrayants. Heureusement que les jours sont de plus en plus longs.

 

6 juillet 2014

J’ai souligné déjà que peu de gens parlaient français en Colombie-Britannique. C’est vrai aussi en Alberta. Il arrive parfois que l’on s’adresse à nous en français dans une boutique ou dans un parc. Mais c’est le fait d’un Québécois ou d’un ex-Québécois. Les anglophones les plus francophiles y vont d’un « bonjour, merci ». C’est généralement tout ce qu’on peut tirer d’eux.

Il a fallu attendre plus de deux mois pour rencontrer une Canadienne anglaise capable de s’adresser à nous en français dans un centre d’information touristique. La jeune femme avait fait une immersion à l’époque où elle étudiait sur l’île de Vancouver. Mais à Dawson Creek, de son propre aveu, elle n’a personne à qui causer dans notre langue, à part les touristes de passage.

Cela dit, nous n’avons pas décelé la moindre hostilité à l’égard des Québécois. Au contraire, tous semblent ravis de voir qu’on a fait un si long voyage pour venir jusque chez eux. Et quand on leur dit qu’on aime leur coin de pays, ils nous embrasseraient.

Par ailleurs, tous les panneaux d’interprétation, très nombreux dans les parcs, sont rédigés dans les deux langues officielles du pays. Les informations qu’on peut y lire sont généralement aussi précises qu’intéressantes, et la traduction française est excellente. On peut aussi obtenir des brochures en français dans les centres d’information.

 

Près d’un glacier au Yukon.

 

Le Yukon et l’Alaska

 

12 juillet 2014

En conduisant vers le Yukon, j’ai repensé à mon ami Jean-Paul, qui se demandait ce que j’allais faire dans ce territoire reculé, moi qui n’aime ni la pluie ni le froid. C’est qu’il pleuvait depuis quatre jours. Depuis quatre jours donc, nous roulions sur une route parsemée de nids-de-poule. De chaque côté, des arbres, que des arbres sur des centaines de kilomètres. Et dans le pare-brise, des gouttes de pluie qui réapparaissaient dès que les essuie-glaces avaient chassé les précédentes.

Nous comptions nous arrêter le long de la route de l’Alaska pour parcourir quelques sentiers. Mais il aurait fallu des scaphandres, et pour marcher, ce n’est pas terrible.

Il faut avoir la foi pour se rendre au Yukon. Ou une bonne dose d’entêtement. Mais nous étions rendus si près du but qu’il était trop tard pour faire marche arrière. Je me suis dit toutefois : si le mauvais temps persiste, si les chemins restent aussi mauvais, on ne va pas y faire de vieux os.

À notre arrivée à Watson Lake, porte du Yukon, les nuages ont commencé à se fractionner. Même que le lendemain il faisait un soleil splendide. Lise a proposé qu’on reste une journée de plus. Bonne idée d’autant qu’on était un peu fatigués par les longues journées sur la route. On avait besoin de souffler.

Et on avait envie de marcher. Par bonheur, tout à côté du camping, il y avait un sentier autour du lac. Belle balade, sauf que nous n’étions pas seuls. Non, les touristes ne nous avaient pas suivis. Mais les maringouins, si ! Jean-Paul aurait pu les ajouter à ma litanie : j’aime pas les moustiques. On se serait cru au Québec. Heureusement pour moi, les moustiques du Yukon préfèrent Lise eux aussi. N’empêche qu’on ne s’est pas trop attardés le long du parcours.

Au retour, nous nous sommes rendus au Sing Post Forest, un endroit où les visiteurs du monde entier laissent des pancartes avec leurs noms et leur lieu d’origine. C’est une curiosité touristique, bien sûr, mais elle ne manque ni d’originalité ni de panache. Nous n’avions pas apporté de pancarte et nous le regrettions. Mais nous avons vu, clouée à un poteau, une semelle où une voyageuse avait laissé ses coordonnées. Sans doute inspirée par la chanson de Félix « Moi mes souliers ont beaucoup voyagé », Lise est revenue avec deux semelles intérieures qui ne servaient plus. Désormais bien vissées dans le parc, elles indiquent fièrement notre passage. 

Lundi, nous sommes partis pour Whitehorse, où nous nous sommes installés pour la première fois dans un Walmart. Eh oui ! nous nous sommes joints à la communauté des Walmartiens. Nous étions près d’une centaine ce soir-là, sur le grand stationnement du magasin.

Nos impressions ? Pas mauvaises du tout. Certes, le lieu est bruyant. Pas à cause des Walmartiens, bien tranquilles, mais à cause des autos et des camions, qui passent tout près. Mais il y a, tout à côté du parking, une station de vidange, un point d’eau potable, des poubelles et un café Starbucks. De plus, on peut capter le Wi-Fi du Walmart. Et c’est gratuit. Avouez qu’il y a pire.

Ah ! j’allais oublier : la pluie avait repris à Whitehorse. Mais au moins nous étions sur l’asphalte, pas dans la boue comme sur les campings des jours précédents.

Mercredi, nous avons quitté sans regret les Walmartiens pour le parc Kluane. À l’origine, nous devions passer par Dawson City, l’ex-métropole des chercheurs d’or. Mais la perspective de rouler pendant près de 550 km sur une route mauvaise et monotone nous a découragés.

Nous aurions ensuite gagné Kluane par la route panoramique du Toit du monde. Mais tous les caravaniers que nous avons croisés nous ont déconseillé de l’emprunter en autocaravane. Le chemin n’est pas asphalté et les pluies des derniers jours l’ont abîmé encore davantage. Les crevaisons et les bris de pare-brise y sont fréquents. De plus, il y a des travaux sur 25 km.

Un Saskatchewanais a ajouté que cette route n’était pas si belle qu’on le dit. « La plupart du temps, a-t-il raconté, on roule dans une vallée où la vue est bouchée par les montagnes. » Exagérait-il ? Allez savoir ! Toujours est-il qu’on a décidé de ne pas courir le risque.

 

20 juillet 2014

Dans le  sud-ouest des États-Unis, il faut se méfier des serpents dans les sentiers. En Colombie-Britannique et plus encore au Yukon, la menace vient des ours. C’est là, en effet, qu’on trouve les plus grandes concentrations d’ours noirs et de grizzlis. À tout prendre, je préfère les serpents. Plus répugnants sans doute, moins nounours, mais plus timides et plus discrets. À condition de ne pas déranger ces reptiles au sang froid et à la colonne molle, ils ne s’attaqueront pas à vous. Les ours non plus, paraît-il. Mais, car il y a un gros mais, ils sont plutôt imprévisibles. Eh oui ! parfois ils attaquent, et malgré leur air lourdaud, ils sont aussi rapides que dangereux.

Selon un documentaire qu’une préposée à l’information du parc Kluane a programmé spécialement pour nous, il n’y aurait que trois morts par année provoquées par les ours. Vu sous cet angle, ça semble assez peu, à condition bien sûr de ne pas être personnellement impliqué. Sur les blessures causées par les ours par contre, le film était assez peu bavard, le narrateur se bornant à dire qu’elles sont plus nombreuses. Combien ? Des dizaines, des centaines ? Motus et bouche cousue !

Le documentaire voulait nous initier à décrypter le comportement des ours, de façon à ce que nous sachions comment nous comporter en cas de rencontre inopinée et indésirable. L’ours, faut-il apprendre, peut avoir un comportement défensif ou agressif. Dans le premier cas, il faut lever les bras et lui parler d’une voix grave tout en reculant lentement, sans s’énerver. Dans le second, il faut soi-même se montrer agressif pour dissuader Yogi de foncer sur vous.

Là où les choses se corsent, c’est lorsque l’ours décide de vous agresser quand même. Si l’attaque est défensive, vous vous jetez au sol et faites le mort. Si l’attaque est offensive, il faut au contraire se débattre comme un diable dans l’eau bénite. Mais comment savoir si la grosse bête qui se rue sur vous est d’humeur défensive ou offensive ? That’s the question !

– Chérie, il y a un ours juste-là. Te souviens-tu si les oreilles bien droites indiquent une offensive ?

– Oui, mais là, elles sont pas droites.

– Non, non, elles sont droites.

– Mais non, elles sont par en avant, je te dis.

J’ai bien peur que, pendant qu’on s’obstinerait, l’ours aurait le temps de nous dévorer.

C’est dans ce contexte pas très rassurant que nous avons parcouru quelques sentiers dans le beau parc Kluane. Nous avons beaucoup chanté, comme on nous le conseille. Nous avons même commis un peu d’appropriation culturelle en lançant des « hi yu », comme le faisaient jadis les femmes autochtones quand elles allaient cueillir de petits fruits.

Mais toujours on avançait en craignant de voir surgir un monstrueux grizzli. Je suis devenu à ce point obsédé que j’ai fini par acheter une bonbonne de gaz poivre. Ici, c’est contre les pachydermes qu’on utilise ce produit, pas contre les manifestants.

Bref, il y avait trop d’ours. Mais aussi trop de nuages, trop de pluie, trop d’arbres, trop de nids-de-poule, trop de moustiques et pas assez de cafés, de boutiques, de villes ou même de villages.

Peut-être notre bipolarité nature-civilisation est-elle en train de s’inverser. Toujours est-il que nous avons décidé de ne pas moisir dans les parages. « C’est beau, mais c’est un peu loin pour venir voir de belles montagnes », a laissé tomber Lise. C’en était fait du Yukon.

Cela dit, je ne voudrais pas vous décourager de vous y rendre. Peut-être allez-vous adorer. Encore faut-il avoir la fibre nordique, mais Lise et moi n’avons pas été tissés dans cette laine.

 

26 juillet 2014

Nous ne voulions pas rester longtemps en Alaska. Primo parce que nous avons déjà passé quatre mois aux États-Unis et que nous y retournerons cet automne (donc gare à ne pas dépasser les six mois réglementaires). Secundo, après quelques semaines au Yukon, on commençait à en avoir marre des régions éloignées. Mais une fois rendus si loin, nous tenions néanmoins à aller visiter l’État de Sarah Palin, ne serait-ce que quelques jours. Après avoir hésité entre deux ou trois itinéraires, nous avons opté pour celui qui mène à Haines, d’où on pouvait aller faire une petite croisière d’un jour à Juneau, la capitale.

Nous sommes plutôt contents de notre choix. La North America’s Scenic Highway est très belle, du moins jusqu’à la frontière américaine, où les paysages commencent à se gâter. Mais avant, c’est d’une splendeur ! Et belle surprise : la chaussée est en bon état, chose rarissime au Yukon.

L’architecture de Haines n’est pas particulièrement jolie, exception faite de Fort Seward, l’ancien quartier militaire, plutôt chic, reconverti pour le tourisme, où l’on trouve d’agréables boutiques d’artisanat local. La ville, qui donne sur un bras de mer, est entourée de belles montagnes. C’est ce qui fait son charme.

De là, on s’est rendus à Juneau à bord d’un catamaran conduit par un père et sa fille, tous deux très accueillants. En cours de route, on a pu admirer quelques baleines. Mais ce n’était rien à côté de ce qu’on a pu voir au retour. Le capitaine avait repéré un groupe de cétacés. Il a immobilisé son embarcation, fermé les moteurs et glissé un microphone dans l’eau.

Pendant une demi-heure, on a eu droit à un spectacle grandiose. Une quinzaine de ces géants des mers ont tourné autour du catamaran. À un certain moment, on a vu une nuée d’oiseaux se regrouper juste au-dessus de l’eau. Nous les avons suivis des yeux. D’un coup, une dizaine de rorquals ont surgi des profondeurs en même temps, la bouche grande ouverte. « Awesome ! » a lancé la fille du capitaine.

Juneau, par contre, ne nous a pas enchantés. Mais il faut dire que l’horaire ne nous laissait que trois heures, un délai d’autant plus court qu’il fallait bien manger. En bons touristes, nous ne nous sommes pas aventurés très loin des principales rues, monopolisées par les commerces de bijoux et de fourrures.

Le lendemain, nous avons pris le ferry en direction de Skagway, dernière étape de notre incursion en Alaska. C’est une jolie petite ville. Pourtant, on a eu envie de la fuir dès que nous sommes arrivés. C’est qu’elle est, toutes proportions gardées, encore plus touristique que Juneau. Dans le port, il y avait deux énormes paquebots de croisière qui, à eux seuls, amenaient dix fois plus de personnes que n’en compte la ville. Ce n’est jamais bon signe.

À preuve, on ne trouve pour ainsi dire plus de commerces de proximité sur la grande artère principale. Ils ont été remplacés par des boutiques pour touristes, où l’on vend, là aussi, surtout des bijoux. L’artisanat qu’on y offre est en principe de fabrication autochtone, mais il a l’air d’avoir été fait en série. Les vendeurs sont d’ailleurs pour la plupart des Indiens et non des Amérindiens.

Dès le lendemain, on repartait pour le Yukon, passage obligé avant de mettre le cap sur le sud de la Colombie-Britannique. Nous n’étions pas pour autant revenus dans la civilisation. Pendant des jours et des centaines de kilomètres, nous avons roulé sur une route parsemée de nids-de-poule ou de nids-de-dinde, voire de nids-d’autruche. Constamment, il fallait zigzaguer pour éviter les trous et ménager nos beaux pneus Michelin presque neufs.

Autour, des arbres, encore des arbres. Nous nous sommes mis à rêver au désert. À l’occasion, un bourg de quelques maisons, où on ne trouvait même pas un expresso. La petite misère, quoi ! Mais à Prince George, on a vu se profiler un Canadian Tire, un Subway, un McDo, un Costco, un Walmart. La civilisation, enfin !

 

28 juillet 2014

J’ai souligné la semaine dernière que le Wi-Fi était plutôt médiocre au Yukon. Je ne connaissais pas encore le réseau de l’Alaska, pour lequel il faudrait trouver un qualificatif pire encore. Je savais les Américains, malgré Silicon  Valley, plutôt arriérés en matière de technologie. Pour l’internet, l’État de cette chère Sarah est moyenâgeux. À côté du Wi-Fi d’Alaska, le Wi-Fi du Yukon, c’est presque de la haute vitesse. Plus lent que ça, tu te réincarnes en escargot.

Pour vous donner une idée, le vendredi 18 juillet au matin, j’ai tenté de mettre en ligne mon dernier carnet. Après une demi-heure de tentatives infructueuses au camping de Haines, j’ai laissé tomber. J’ai repris l’opération sans plus de succès au camping de Skagway. En désespoir de cause, je me suis rendu à la bibliothèque municipale. Même là, les efforts ont été laborieux. Il faut dire que les locaux étaient envahis par une flopée de touristes venus prendre leurs courriels, ce qui surchargeait le réseau.

Finalement, après une longue attente qui a mis mes nerfs à rude épreuve, je n’ai pas réussi à publier le nouveau carnet sur le site de Camping Caravaning. Ce n’est que le lendemain, une fois de retour au Yukon, que j’ai pu le faire.

 

Paul à Long Beach.

 

L’île de Vancouver

 

2 août 2014

Après avoir roulé pendant près d’une semaine, nous avons fini par retrouver le sud de la Colombie-Britannique. Que cette province est grande ! Il faut dire que nous ne sommes pas du genre à nous taper 1000 bornes par jour. Mais il faut ajouter que les routes sinueuses qui mènent du nord au sud ne sont pas conçues pour les excès de vitesse, notamment en autocaravane.

Le Sud nous a permis de renouer avec le beau temps : un ciel bleu digne de l’Arizona et des températures qui frisent les 30 degrés. Il paraît que ce fut comme ça pendant tout le mois de juillet. De quoi nous faire regretter un peu plus notre expédition nordique, où il a plu presque tous les jours et où le mercure est resté figé sous les 20 degrés. Mais c’est la vie. Pendant un long périple en bonne partie improvisé, on prend parfois de bonnes décisions et parfois de moins bonnes.

En route vers Whistler, nous nous sommes arrêtés à Lillooet, un joli village niché au pied des montagnes. Tout près, il y a un beau petit lac, le lac Seton, un peu frais sans doute, mais bien agréable par une journée de canicule.

Par un hasard que je ne m’explique pas encore, nous nous sommes retrouvés dans un tout petit camping, le Axel’s RV Site, tenu par un couple d’Allemands très sympathiques. Pour 25 $, on avait droit, outre à l’eau et à l’électricité, à des abricots que l’on cueillait soi-même et à une vue impressionnante sur les montagnes environnantes.

Ensuite ce fut Whistler, lieu des Jeux olympiques de 2010. Belle ville mais ville hyper touristique. Vous savez déjà que je n’adore pas. Mais pour être honnête, je n’ai pas détesté non plus. Bien sûr, il a fallu se réhabituer à la foule, après un mois dans les coins reculés du Yukon et de l’Alaska. Au Upper Village, il y a moins de monde. Mais dans le Lower Village, où la navette du camping nous avait laissés, c’était la cohue. Heureusement, les gens étaient plutôt courtois et calmes.

La Ville, il faut le souligner, a su créer un grand parcours piétonnier, de sorte qu’on peut se promener pendant quelques kilomètres sans se soucier des voitures. Les boutiques sont plutôt chics, mais elles n’offrent rien d’original. On retrouve là la plupart des grandes marques de vêtements de sport. Et comme les prix sont élevés et les soldes rares au cœur de la saison estivale, le magasinage n’était pas particulièrement attractif.

Bref, nous sommes arrivés à midi. À 16 h, notre tournée était finie. À 17 h, nous avons sauté avec plaisir dans la navette qui nous ramenait au Riverside Campground, lequel est très bien, soit dit en passant, même s’il est un peu cher (mais on est à Whistler, n’est-ce pas).

Autour de la ville, il y a quelques sentiers de randonnée, mais Lise étant tombée sur le coccyx récemment, nous attendons sa guérison pour reprendre la marche en montagne. Ce n’est pas le temps de lui pousser dans le derrière.

 

9 août 2014

Nous ne savions pas que les Colombiens-Britanniques fêtaient leur province le premier week-end d’août. C’est donc sans réservation que nous avons abouti à Nanaimo, sur l’île de Vancouver.

Au Living Forest, on ne pouvait nous donner un site que jusqu’au vendredi. Pour les jours suivants, j’ai laissé mes coordonnées. Mais la réceptionniste ne m’a guère laissé d’espoir, précisant que la liste comptait déjà une vingtaine de noms. Au centre d’information touristique, une préposée a multiplié les coups de fil pour nous, mais sans succès. Il n’y avait rien de libre non plus à Tofino, de l’autre côté de l’île. Nous nous étions donc résignés à passer la fin de semaine sur le parking du Walmart, par 30 degrés C. À l’ombre, dois-je ajouter, tout en rappelant que l’ombre est rare sur les stationnements asphaltés.

Mais il faut croire que notre karma n’est pas trop lourd, car les charmantes réceptionnistes du Living Forest ont fini par nous trouver un site, d’abord pour le vendredi, puis pour le samedi, puis jusqu’au mardi matin. Notre retour parmi les Walmartiens attendra.

Nous en étions d’autant plus heureux que le Living Forest est un des plus beaux campings où nous avons séjourné depuis le début de notre voyage. Il est en effet situé dans un bois de cèdres, juste au bord de la mer. Les terrains sont particulièrement grands pour un camping privé et certains offrent une belle vue sur l’eau.

Seul bémol, nous nous sommes retrouvés à côté d’un couple de corniauds, qui écoutaient la radio country du matin au soir et qui la faisaient entendre à leurs voisins. Pas une minute de silence. Heureusement, nous n’avons eu à les subir qu’une journée. Le lendemain, un couple de fumeurs, du genre à s’allumer avec son mégot, est venu les remplacer. Lise, qui a le nez fin dans tous les sens du terme, n’était pas sûre d’avoir gagné au change.

Malgré tout, ces six jours ont passé vite. Au départ, nous n’avions pas prévu nous arrêter si longtemps. Mais ma campagne avait besoin de soigner son coccyx. Il est maintenant guéri. Et moi, après avoir conduit sur quelques milliers de kilomètres dans le Nord, je n’étais pas au top, comme on dit dans l’Hexagone. « Vieillesse maudite ! » aurait lancé un ex-collègue.

Nous avons profité de ce temps d’arrêt pour lire, cuisiner et bien manger. Pour marcher aussi, mais en pépé et mémé, le temps d’aller à l’épicerie ou d’aller cueillir des mûres. Ah ! les mûres. Il y en avait en abondance entre le camping et le petit centre commercial, où nous nous rendions tous les jours. Nous nous en sommes gavés et Lise en a même cueilli suffisamment pour faire six pots de confitures. Un régal !

Mardi matin, nous avons repris la route. Nous nous sommes arrêtés au Little Qualicum, près de Parksville. Assez étonnamment, c’était la première fois que nous nous arrêtions dans un parc provincial de la Colombie-Britannique.

La perle de l’Ouest compte pourtant de nombreux parcs, situés dans de magnifiques endroits. Mais côté services, ce n’est pas le Pérou. Jamais d’électricité, habituellement pas d’eau, des toilettes rudimentaires, plus d’ours que de douches. L’internet ? Vous voulez rire ! Souvent, il n’y a même pas une pauvre petite étudiante à l’entrée pour nous accueillir avec le sourire. Juste des enveloppes anonymes sur lesquelles il faut s’inscrire ses coordonnées et dans lesquelles glisser les 21 $ demandés.

Une autre chose nous agace un peu dans ces parcs, c’est le système « premier arrivé premier servi », sur lequel j’ai déjà médit, qui défavorise scandaleusement, il faut bien le dire, les caravaniers qui,  comme nous, ne se lèvent pas à l’aube. Quand nous finissons par arriver, il n’y a habituellement plus un seul site libre.

On peut, il est vrai, faire des réservations en ligne dans quelques parcs. En principe du moins. Mais le système est si compliqué, si rébarbatif, qu’au bout d’une heure nous avons été tentés de lancer nos beaux iPad par la porte de La grande bleue. Les programmateurs devraient aller faire un stage aux USA chez Reserve America. En attendant, on a décidé de ne plus se servir de leur médiocre système.

 

16 août 2014

Mon ami et ex-confrère Jean-Paul me décrit ainsi sur le site de notre conventum : « Paul, ce touriste-qui-n’aime-pas-les-touristes achève de visiter tous les sites touristiques de la Colombie-Britannique. Pas facile, en ces lieux et en plein été, d’être à la fois touriste et tourismophobe. » Cette description succincte mais combien vraie dépeint exactement ce que j’ai vécu cette semaine.

Lise et moi, nous nous sommes en effet retrouvés à Long Beach et à Tofino, deux endroits mythiques de l’île de Vancouver. Une jeune Française nous avait d’ailleurs prévenus : « C’est hyper touristique ! Si vous y allez, du coup, ce serait sage de faire des réservations. » Nous ne l’avons pas fait, bien sûr. Mais aurions-nous été plus prévoyants que c’eût été trop tard.

« Il n’y a plus un seul site pour VR au camping du parc national de Pacific Rim depuis le mois de… mars », nous a dit une préposée à l’information. Bien sûr, on peut se pointer tôt le matin à l’entrée, dans l’espoir d’une annulation, mais ce n’est pas vraiment notre genre. Dans les beaux campings privés, ce n’est guère mieux : on n’accepte pas de réservations avant le mois de septembre.

Nous n’avons pas dormi pour autant à la belle étoile, car il reste toujours quelques campings, mais de deuxième, voire de troisième ordre, qui absorbent le trop-plein de touristes. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés au Ucluelet RV Park, où la patronne, fort gentille, a fini par nous dénicher un emplacement pas trop mal, avec au moins l’électricité et l’internet.

Lise, qui a vécu en hippie à Long Beach il y a plus de 40 ans, a eu un peu de mal à reconnaître les lieux. Certes, la longue plage n’a pas changé. Mais les marginaux qui y vivaient ont disparu, laissant la place à un parc national bien propret et bien conformiste. On avait lu dans La Presse que les vieux hippies s’étaient depuis installés à Tofino, où certains auraient fait fortune. Mais nous n’en avons vu aucun dans les rues de cette petite ville du bout du monde (après en effet, il n’y a plus de route, que l’océan jusqu’en Chine).

Quant aux étoiles de mer de toutes les couleurs, que Lise rêvait de me faire découvrir, elles n’ont peut-être pas disparu comme les hippies, mais nous n’en avons vu aucune. Elle en était plus chagrinée que moi.

Cela dit, nous avons fait une longue et agréable promenade sur la plage. Tofino même se visite en quelques heures. Ce n’est pas désagréable, mais il n’y a rien pour écrire à sa mère ou à ses amis, même si on y trouve du bon pain et du bon café.

Le moment le plus délicieux de notre séjour a été la visite de la Rain Forest, en bordure de la plage. Nous avons trouvé impressionnant de marcher dans cette forêt si dense et si vivante. En prime, les panneaux explicatifs sont passionnants.

En revenant vers la côte Est de l’île, nous nous sommes arrêtés dans une autre forêt, Cathedral Grove, où certains des sapins de Douglas ont plus de 800 ans. L’endroit est très couru, au point où il est très difficile de trouver une place pour se garer. Mais ce serait bien dommage de ne pas s’y arrêter.

 

18 août 2014

La semaine dernière, je vous ai parlé d’un couple de corniauds qui nous avait forcés à écouter la radio country pendant une journée entière. Il semble que ce comportement ne soit pas rare chez les ploucs de la Colombie-Britannique. En passant, comment reconnaît-on un plouc de cette province ? À sa plaque d’immatriculation, voyons ! Pour le reste, il ressemble beaucoup au nôtre.

Cette semaine donc, nous avons de nouveau été côte à côte avec un couple qui a ouvert la radio en arrivant. Qui plus est, le monsieur et sa dame ont laissé la radio jouer dans leur caravane même lorsqu’ils sont partis faire une longue promenade. Juste pour nous sans doute. C’était une première dans notre vie de caravaniers.

Comment m’appelait Jean-Paul encore ? Tourismophobe. Ouais, c’est en plein ça !

 

23 août 2014

Après une crise aiguë de tourismophobie, le Dr Jean-Paul m’a conseillé une petite semaine tranquille, sans activités touristiques, ce que j’ai respecté à la lettre. Deux jours à Courtenay, puis retour à Nanaimo pour quatre jours, des promenades quotidiennes, beaucoup de lecture, beaucoup de temps à cuisiner et à manger. Nous nous sommes aussi plongés dans la sixième saison de Madmen, pas la meilleure sans doute mais agréable à regarder pour peu qu’on aime cette série américaine. Ce nouvel opus me touche d’autant plus qu’il se déroule en 1968, année où j’ai entrepris ma carrière de journaliste au Soleil.

C’était aussi le Masters 1000 de Cincinnati. Je n’ai pas regardé de matchs. D’abord parce que la connexion Wi-Fi n’est pas suffisamment rapide pour suivre la petite balle jaune, mais aussi parce que j’ai choisi de faire une pause tennis après avoir quitté le blogue que j’animais depuis sept ans pour le site web de La Presse. Je ne regrette pas ma décision. Il était devenu trop difficile de couvrir le tennis et de continuer à voyager. Et puis, je commençais un peu à me répéter. Alors aussi bien s’arrêter avant de commencer à radoter. Enfin, Lise commençait à souffrir en silence d’être une « veuve du tennis » pendant de longues périodes de l’année.

J’ai continué aussi à suivre l’actualité pour ne pas bronzer tout à fait idiot. C’est d’autant plus facile que je suis devenu accro à La Presse Plus. Cela dit, j’avoue être content de ne pas être au Québec pour cette nouvelle ronde d’agitation sociale. Lise et moi avons manqué en tout ou en partie les carrés rouges et le débat sur la Charte. La colère des syndiqués ne nous manquera pas davantage. Sur le plan international, les nouvelles provenant de la Bande de Gaza et de l’Irak ne sont pas réjouissantes non plus. Notre merveilleux monde ne se porte pas à merveille.

Peut-être est-ce pour cela que je me suis replongé dans Happiness – Le grand livre du bonheur. Le rédacteur en chef, Leo Bormans, a demandé à 100 des grands spécialistes sur le sujet de résumer leurs travaux en 1000 mots. Certains chapitres sont trop théoriques à mon goût, même si les auteurs devaient éviter le jargon scientifique. D’autres sont trop concis ou trop vagues, nous laissant sur notre appétit. Mais on trouve ça et là des trouvailles, voire des traits de génie, qui peuvent éclairer notre quête du bonheur.

On y confirme, bien entendu, qu’il vaut mieux être riche et en santé que pauvre et malade, ce dont on se doutait un peu. Mais on y découvre surtout que le bonheur s’apprend et que cet apprentissage doit être personnel, car ce qui est bon pour l’un, en effet, ne l’est pas nécessairement pour l’autre.

 

25 août 2014

Cette semaine, pas de voisins qui écoutaient la radio. Mais un jeune homme a ouvert un poste de rappeurs en prenant sa douche dans la salle de bains commune.

Autre première : j’avais déjà vu des gens promener leur chien en voiturette sur les campings. Mais je n’avais encore jamais vu quelqu’un accompagner son toutou en automobile. C’est fait. Un de nos voisins est passé devant notre emplacement, la main droite sur le volant de sa grosse automobile, la main gauche tenant la laisse de son petit Jack Russell. Décidément, quel merveilleux monde que le caravaning !

 

30 août 2014

Nous avons terminé ce mois d’août sur l’île de Vancouver en séjournant presque une semaine à Victoria. Désamorçons tout de suite l’insoutenable suspense : nous avons adoré !

Notre séjour a d’ailleurs bien commencé. Dans les semaines précédant notre arrivée, Jean-Louis et Carole, un couple de Brossard qui suit notre blogue depuis le début du voyage et qui séjournait lui aussi sur l’île, avaient pris contact avec nous. Nous nous étions manqués à quelques reprises. Restait une occasion de se rencontrer, la veille de leur départ pour les États-Unis. Nous sommes allés les rejoindre au Fort Victoria Park, où nous avons pris l’apéro ensemble avant d’improviser un souper aussi sympa que réussi. Nous nous sommes promis de garder le contact.

Ce camping, en plus d’être bien tenu, est fort bien situé. En quelques minutes de marche, on arrive à un abribus d’où le 14 nous amène au centre-ville en une vingtaine de minutes. À mon avis, c’est la meilleure façon de visiter la capitale de la Colombie-Britannique, dont les stationnements ne sont pas très accueillants pour les VR.

Victoria compte 350 000 habitants, ce qui en fait une ville séduisante sans être trépidante. Il faut dire que ses habitants sont d’un calme très anglo. Quand on s’aventure dans une rue, on ne craint pas d’être écrasé comme à Montréal, à Paris ou, pire encore, à Rome, où l’on dit qu’il n’y a que deux types piétons : les rapides et les morts. Non seulement les conducteurs s’arrêtent, mais ils le font sans faire crisser les pneus et sans effaroucher les piétons.

On y croise, bien sûr, un bon nombre de clochards, de mendiants, voire de drogués. Mais ce n’est pas ce qui va effaroucher deux Montréalais comme nous, d’autant que cette faune bigarrée n’est pas collante. Les touristes sont plus nombreux, évidemment, mais eux non plus ne sont pas trop envahissants. Du reste, on ne les voit guère ailleurs que le long des quais ou autour du parlement.

Au centre d’information touristique, la préposée, plus avenante que compétente, nous avait conseillé le quartier chinois. Il n’est pas sans intérêt, mais qualifier de quartier quelques bouts de rue me semble un peu abusif. Nous avons préféré nous promener dans le centre-ville, qui réunit de bien beaux immeubles. On peut s’y arrêter agréablement, un peu partout, pour prendre un café, un thé, une bière ou pour casser la croûte.

Lise tenait beaucoup à visiter la demeure de la grande peintre Emily Carr, qui a habité une jolie maison du quartier historique. Mais pour voir ses œuvres, il faudra plutôt aller à la Vancouver Art Gallery.

Nous avons pris notre rôle de touriste au sérieux, au point d’aller visiter le parlement. Nous nous sommes amenés pour la visite de 14 h 15, qui a lieu en français. Il n’y avait que nous deux, ce qui a sans doute soulagé la jeune anglophone, encore peu familière avec son rôle de guide en français. Mais elle s’en est fort bien tirée.

Par contre, nous n’avons fait que passer au Fairmount Express, un bel hôtel célèbre pour son salon de thé. Mais si nous sommes amateurs de thé, nous ne raffolons pas du thé à l’anglaise, généralement trop chaud, trop cher et trop snob. Et puis quelle idée saugrenue de mettre du lait et du sucre dans le thé ! Nous nous sommes contentés d’admirer la salle et nous sommes repartis.

Nous avons nettement préféré le Fisherman’s Wharf. C’est un village flottant d’une trentaine de maisons de bois, joliment fleuries et aux couleurs vives, qui donne directement sur le Pacifique. Les visiteurs sont très nombreux dans ce lieu unique, mais les résidants, qui disent adorer y vivre, ne semblent pas s’en plaindre.

En quittant Victoria, nous nous sommes finalement arrêtés aux Butchart Gardens, point d’orgue de ce séjour dans la capitale. Ce jardin est si beau que nous nous sommes demandé, après y avoir passé une demi-journée, si ce n’était pas le plus beau que nous ayons jamais vu. Nous avons aimé son jardin italien et sa roseraie, nous avons adoré son jardin japonais. Mais le Sunken Garden, que nous avons parcouru en dernier, est plus grandiose encore. On a l’impression de marcher dans le paradis terrestre.

Manque de peau, c’est à ce moment-là que la batterie non pas d’un appareil photo, mais de nos deux appareils, nous a laissé bêtement tomber à quelques minutes d’intervalle. Juste au moment où nous commencions à léviter.

 

De l’autre côté du centre-ville de Vancouver.

 

Vancouver et l’Okanagan

 

6 septembre 2014

Nous n’avons pas aimé tout de suite Vancouver. Oui, je sais, c’est censé être la plus belle ville du Canada. C’est en tout cas ce que tout le monde dit, exception faite des gens de Québec, qui ne jurent que par la ville du maire Labeaume.

Il faut dire qu’on a d’abord subi six jours de pluie d’affilée. Mardi, il pleuvait tellement que nous sommes restés au camping de Barnaby, en banlieue. Ce mauvais temps n’est pas une surprise totale, car on savait qu’il y a quelque 170 jours de précipitations à Vancouver. Mais à cette période-ci de l’année, tant de pluie, c’est quand même inhabituel.

Il faut ajouter que nous avons quitté Montréal il y a presque un an maintenant, de sorte que nous avons perdu le rythme des métropoles. Les Vancouvérois ont beau être remarquablement cool pour des habitants d’une grande ville, leur cité reste la plus densément peuplée du Canada. Il y a beaucoup moins d’ours qu’au Yukon, il faut en convenir, mais bien plus de bipèdes.

Bref pendant six jours, on s’est demandé d’où venait pareil enthousiasme pour la métropole de la Colombie-Britannique. Mais mercredi après-midi, le soleil a resurgi. Depuis pas un nuage. Qu’un beau ciel bleu digne de l’Arizona ou de la Côte d’Azur. Et notre perception a complètement changé. À tel point qu’on a décidé de prolonger notre séjour au-delà de la semaine initiale.

On dit souvent que Vancouver est idéalement située entre l’eau et la montagne. Mais ce qui domine, c’est davantage la mer. Les montagnes ne sont pas si loin, c’est vrai. On peut, par exemple, prendre le bus pour aller marcher à Grouse Mountain, ce que nous ferons aujourd’hui. Et l’hiver, les pistes de ski ne sont pas bien loin.

Mais l’eau est omniprésente et la ville a été bien aménagée pour que ses habitants puissent en profiter. À partir de la place du Canada, au centre-ville, un long chemin, le Seawall, longe le bord de la mer. Il mène au grand parc Stanley, qu’il contourne de bout en bout, avant de poursuivre sa route le long de la baie des Anglais. Les Vancouvérois disposent donc de plusieurs dizaines de kilomètres pour marcher, courir, faire du vélo, du patin ou de la planche à roulettes.

Soit dit en passant, les cyclistes, les patineurs et les planchistes ont leur propre piste, de sorte que les marcheurs et les joggeurs ne les ont pas dans les pattes. Pour des Montréalais, c’est le rêve, car chez nous, il faut le dire, c’est plutôt le cauchemar. À Vancouver, dans les rares passages où cyclistes et marcheurs doivent partager la piste, les premiers descendent de leur vélo. Là encore, on se frotte les yeux, croyant rêver.

En tant que Montréalais, on se prend à rêver aussi d’un tel accès à l’eau, car Montréal a beau être une île, on y sent bien rarement le fleuve. Les Vancouvérois ont même accès, à deux pas de chez eux, à des plages où ils peuvent se baigner ou se faire dorer au soleil.

La ville elle-même est jolie, à condition d’aimer les gratte-ciel, très nombreux. Pour ma part, je les trouve plutôt beaux, même si je préfère les bâtiments anciens et bien rénovés de Yaletown ou de Gastown.

Nous avons aussi visité, cela va de soi, le Chinatown, qui serait le plus grand après celui de San Francisco. Ce que nous avons préféré, c’est son jardin chinois, qui est presque aussi splendide que celui du Jardin botanique de Montréal. On y sent une grande paix. Tout le contraire du restaurant chinois, où nous avons mangé tout de suite après et où au contraire régnait une grande agitation. La Chine a sans doute bien changé depuis la dynastie des Ming.

 

8 septembre 2014

Nous séjournons au Barnaby Cariboo RV Park, que nous avaient conseillé deux Québécois rencontrés à Kelowna. Les emplacements ne sont pas bien grands, comme c’est habituellement le cas dans les campings urbains. Mais les aménagements paysagers, bien conçus, parviennent à créer une certaine intimité.

Le grand avantage de ce camping, c’est d’être situé à une dizaine de minutes de marche du Sky Train, qui nous mène au centre-ville en une demi-heure. Ce mode de transport est à la fois commode et agréable. Cela dit, les correspondances ne sont pas bien conçues et les directions ne sont pas bien indiquées. Vancouver aurait intérêt à s’inspirer de la belle logique du métro de Montréal, qui lui-même avait pris pour modèle le métro de Paris.

On peut aussi se déplacer à Vancouver sur l’eau, grâce à l’Aquabus Ferry ou au False Creek Ferry. On se croirait presque à Venise.

 

13 septembre 2014

Finalement, nous avons passé dix jours à Vancouver. Nous sommes très heureux d’avoir prolongé notre séjour pour profiter de cette belle ville qui ne nous avait pas vraiment plu les premiers jours, sous la pluie. Le retour du soleil nous a fait faire un virage à 180 degrés : la métropole de la Colombie-Britannique mérite pleinement sa cinquième place au palmarès des villes les plus agréables du monde.

Ce n’est pas la première fois que nos perceptions se modifient au fil des jours. Nous n’avions pas aimé Rome, par exemple, la première fois. Ni même la deuxième. Il nous avait fallu le troisième voyage avant de dépasser les impressions initiales de chaos.

Je ne reviendrai pas sur tout ce que j’ai écrit la semaine dernière sur Vancouver. Je me bornerai à ajouter que cette ville sent bon, ce qui est rare pour une agglomération de cette taille. Son emplacement entre océan et montagnes y est sans doute pour beaucoup. Mais le fait que le parc de taxis est presque à 100 % hybride contribue certainement à la qualité de l’air. De plus, une bonne partie des autobus du centre-ville roulent à l’électricité.

Je terminerai sur deux endroits qui valent la peine d’être visités. D’abord, le grand aquarium de Stanley Park, qui est remarquable. Puis la bibliothèque municipale, à l’angle des rues Homer et West Georgia, une création audacieuse et controversée de l’architecte Moshe Safdie, celui-là même à qui l’on doit Habitat 67. L’ex-Montréalais s’est inspiré librement du forum romain.

 

15 septembre 2014

Il y a longtemps que je ne vous ai pas parlé de nos ennuis mécaniques. Nous avons connu, il est vrai, une belle accalmie. Mais comme les méchants Gremlins, ils finissent par revenir.

Un matin, c’est d’abord notre génératrice qui a refusé de fonctionner. Puis, dans les jours suivants, l’auvent et les pieds de stabilisation ont refusé net de sortir.

La difficulté quand on connaît des ennuis en voyage, c’est de trouver un mécano prêt à vous dépanner rapidement et, de préférence, compétent. Je finis par dénicher un endroit où l’on accepte de nous recevoir le lendemain. Mais après quatre heures de recherche, le patron, un peu piteux, m’avoue n’avoir rien trouvé. Nous nous entendons sur un dédommagement minimal et nous repartons.

Au camping de Burnaby, nouveau souci : le dossier d’un fauteuil refuse de s’incliner. Vu de loin, ça peut paraître insignifiant, mais il faut savoir que ledit fauteuil est situé juste devant le lit mural. Si l’on ne parvient pas à incliner son dossier, il faudra coucher sur le plancher ou debout comme Poupa et Mouman dans La petite vie. Il est 22 h. Nous ne sommes pas encore au bord de la crise de nerfs, mais assurément fatigués et tendus. À tout hasard, je dévisse le commutateur et appuie à fond sur un élément qui me paraît un peu lâche. Ô merveille ! Le courant revient.

Je me doute bien cependant que mon dépannage est temporaire. Le lendemain matin, je fais venir un mécano qui offre un service mobile. Une heure plus tard s’amène le gros Paul. « C’est le moteur », qu’il nous dit sans la moindre vérification, ajoutant qu’il n’a pas la pièce. Quand je lui signale que c’est peut-être le commutateur, il ne daigne même pas y jeter un œil.

Je profite néanmoins de son passage pour lui signaler que la génératrice, l’auvent et les pieds de stabilisation ne fonctionnent pas. Mais à notre grande surprise, cette fois tout baigne. Paul repart sans rien nous facturer. Honnête incontestablement, plutôt débonnaire aussi, mais pour la vaillance et la compétence, on repassera.

Le problème du fauteuil reste entier. Chez Traveland, un concessionnaire de Leisure Travel, le fabriquant de notre Grande bleue, l’horaire est bouché pour les trois prochaines semaines. J’insiste, on accepte de nous dépanner. Le mécano de service ouvre tout de suite le commutateur et nettoie les bornes. Le fauteuil se remet à fonctionner comme un neuf. En prime, c’est gratos.

Depuis toutefois, c’est l’autre fauteuil, lui aussi placé juste devant le lit mural, qui ne marche plus. Heureusement, il s’est bloqué en position inclinée, de sorte que nous pouvons nous servir du lit. Le jour, le fauteuil resté couché, ce qui n’est pas très commode. Il nous faudrait manger comme le faisaient les Romains. Mais au moins, on peut dormir.

Nous sommes maintenant à 300 km du concessionnaire qui soignera notre véhicule le 24 septembre.

 

20 septembre 2014

Il y a un an, presque jour pour jour, nous quittions notre appartement du centre-ville de Montréal. Souvenez-vous que nous avions eu 15 jours pour libérer le condo, notre agence nous ayant trouvé un locataire plus tôt que prévu. Quinze jours pour louer un entrepôt, vider placards, garde-robes et commodes, modifier l’abonnement au câble, faire détourner le courrier, acheter un nouveau téléphone, obtenir de la Régie de l’assurance maladie le droit de s’absenter du Québec pour plus de six mois, et j’en passe. Quinze petits jours avant d’aller explorer l’Amérique du Nord en caravaning. Qui plus est, quinze jours pendant lesquels je couvrais l’US Open pour le site web de La Presse. C’est vous dire à quel point Lise a dû pédaler.

L’année a passé vite et plutôt bien. Pourtant la semaine dernière, je n’avais ni la tête ni le cœur à la fête. J’étais dans un petit creux. Depuis le retour au Québec de nos amis Lise et Daniel, ma fidèle compagne et moi sommes seuls. Bien sûr, il y a Skype, FaceTime, l’internet et le téléphone. Bien sûr, nous avons croisé des gens adorables. Mais ces rencontres ont été brèves, même si la magie du courriel permet d’en prolonger quelques-unes. Parfois, je nous sens isolés.

Il faut dire qu’après un an, les gens qu’on aime commencent à nous manquer. Je devrais dire à me manquer, car Lise, sans y être insensible, est moins touchée que moi par cette absence. Pour ma part, j’aurais eu besoin idéalement d’un petit ressourcement auprès des proches avant d’entreprendre la dernière partie de ce long périple. Mais le Canada est bien grand à traverser ; il n’était pas réaliste de retourner au Québec au volant de La grande bleue, puis de revenir de l’autre côté de ce grand continent. Restait l’avion, mais notre appartement étant loué, c’était compliqué, et je n’en avais pas vraiment envie.

Il faut dire aussi que les ennuis mécaniques commençaient à me peser. Nous en avons eu notre lot ; je ne vais pas vous en refaire l’historique. Mais comme je suis plus intello que mécano, ces pépins me pourrissent parfois la vie. Aucun d’eux pourtant n’a été majeur. C’est leur accumulation qui parfois me fatigue.

Il faut dire enfin que de vivre 24 heures sur 24 dans un véhicule de 24 pieds peut mettre la vie de couple à rude épreuve. « Et vous n’avez pas divorcé ! » m’a lancé à la blague un caravanier à qui je racontais cette semaine que nous étions sur la route depuis un an. Voyageur au long cours lui-même, il était sans doute conscient qu’il faut travailler fort pour éviter que l’intimité ne devienne promiscuité.

Il y a quelques mois, un ami très cher nous a écrit : « Ce qui me frappe le plus est la solidité de votre couple. » Sur le coup, nous avons été surpris par sa remarque. Mais le temps passant, nous sommes d’accord pour dire qu’il faut former un tandem fort et résilient pour résister aux contrariétés et aux tribulations d’une telle aventure.

Bon rassurez-vous, ma complainte du voyageur fatigué s’arrête là. Une fois de plus, je suis retombé sur mes pieds. Il reste encore sept mois à ce voyage. Pas question donc de saboter les belles étapes qu’il reste à vivre et les belles découvertes qu’il reste à faire.

Nous comptons retourner aux États-Unis au cours du mois d’octobre et descendre lentement toute la côte Ouest. Ensuite, nous irons au Mexique en janvier. Plus précisément en Baja California. Nous ferons ce voyage en compagnie de Lise et Daniel, que nous retrouverons en Californie. Ils viennent de nous le confirmer : c’est une belle nouvelle ! Ce sont eux qui nous ont convaincus de traverser la frontière mexicaine, qui nous faisait peur. Tous les quatre, nous nous joindrons à une petite caravane, ce qui nous rassure.

C’est pourquoi je me suis mis à l’espagnol, qui deviendra ma quatrième langue. Depuis trois mois, je fais une leçon presque chaque jour. Je ne sais pas encore dans quelle mesure je pourrai me débrouiller une fois rendu au Mexique. De passer du micro de l’ordinateur à des gens en chair et en os sera peut-être un saut quantique. Mais j’ai réussi à le faire en Italie. Alors, pourquoi pas au Mexique !

Je croyais d’ailleurs que l’apprentissage serait plus difficile. Le fait que cette langue est proche de l’italien m’aide assurément, même s’il y a un risque de confusion tant certains mots se ressemblent. Au pire, je parlerai italopagnol.

 

27 septembre 2014

Pour la première fois de ce voyage, Lise et moi sommes retournés dans un endroit déjà visité. Nous avons en effet passé une nouvelle semaine à Penticton et à Kelowna. Déçus ? Pas le moins du monde. Au contraire, ce retour a confirmé nos impressions initiales : la vallée de l’Okanagan est un des lieux les plus beaux et les plus agréables du Canada.

C’est d’ailleurs ce que nous a lancé avec un immense sourire une Franco-Ontarienne qui venait tout juste de s’y installer. Pour elle et son mari, c’est un retour en Colombie-Britannique, où ils avaient vécu dans les années 1990. Ils étaient ensuite retournés près d’Ottawa pour voir plus souvent enfants et petits-enfants. « Ce fut une erreur, a-t-elle affirmé. Nous n’aimions pas l’hiver, alors on allait chaque année en Floride. Mais c’était de moins en moins agréable et de plus en plus cher, à cause des assurances. Ici, l’hiver est court et peu rigoureux. » Elle et son mari ont choisi cette fois l’Okanagan plutôt que l’île de Vancouver, jugée « trop humide ».

Un ex-Québécois, recyclé en vendeur d’épices, nous a aussi vanté la vallée. Nous l’avions déjà rencontré au marché de Penticton, il y a quelques mois. L’été n’a pas freiné son enthousiasme, bien au contraire. « Nous n’avons eu que quatre jours de pluie », a-t-il souligné, ajoutant : « Vous devriez venir vous installer ici avant que les prix se mettent à monter. »

Rêvons donc un peu. Il est vrai que la vallée de l’Okanagan est le genre d’endroit où l’on a envie de se faire envoyer ses valises. Poussons le rêve un peu plus loin : choisirait-on Penticton ou Kelowna ?

Notre Franco-Ontarienne, elle, n’a pas hésité, trouvant Kelowna trop grosse. Penticton, il est vrai, a le charme des petites villes de 35 000 habitants. L’agglomération est assez grande pour accueillir quelques grandes surfaces, fort commodes, mais assez petite pour qu’on puisse y faire à peu près tout à pied ou à vélo. De plus, elle est idéalement située entre deux lacs à chaque bout et entre des montagnes de chaque côté. Son centre-ville est agréable, sa longue promenade le long du lac est splendide et le lac lui-même ainsi que ses canaux ont beaucoup de charme.

Mais dès qu’on arrive à Kelowna, on s’imagine facilement y vivre. Au centre-ville du moins, car son long boulevard commercial, qui s’étire sur plusieurs kilomètres, est sans intérêt autre que pratique. Mais quel joli centre ! Ses bâtiments sont beaux et ses rues sont calmes. Il est de plus bordé, comme je l’ai souligné la première fois, d’une grande et belle promenade, parsemée de plages et de parcs.

Juste au nord, on accède au mont Knox, où l’on peut faire travailler son cardio tout en admirant le lac, la ville et les environs. Et au retour, rappelons-le, on s’arrête au Giobeans, un café où l’on croit être en Italie. J’ai de nouveau parlé avec le sympathique proprio, qui a gentiment corrigé mon italien un peu rouillé.

 

28 septembre 2014

En revanche, nous ne ferons pas venir nos valises à Merrith ou à Hope, deux étapes sur le chemin du retour à Langley, où nous devions faire réparer notre véhicule. Ces deux petites villes, nichées au creux de montagnes, sont sans doute idéales pour le plein air. Mais nous y sommes passés trop vite pour en profiter.

Nos arrêts se sont donc limités aux centres-villes, l’un et l’autre plutôt laids, malgré des efforts méritoires de revitalisation. À Merrith (sans jeu de mots), on a tenté de relancer la ville grâce à la musique country. C’est pourquoi on peut y voir quelques dizaines de murales mettant en vedette des célébrités venues participer à leur festival western. À Hope, on a plutôt misé sur les sculptures à la scie mécanique. Oubliez le terrifiant Freddy des films d’horreur. Ce que parviennent à réaliser quelques sculpteurs avec une scie mécanique est réellement fascinant. Ces gens-là réussissent à faire émerger du bois des oreilles de loup, des museaux d’ours, des cheveux ou des sourcils de personnage avec un outil aussi rudimentaire.

Quand je pense que je ne serais même pas capable de mettre en marche une de ces scies et que, si j’y parvenais, je l’échapperais sans doute sur un pied, je suis complètement admiratif. Mais pas au point de venir m’installer ici pour admirer chaque jour leurs œuvres. Une fois suffit sans doute.

 

4 octobre 2014

Nous devions rester à Fort Langley, en banlieue de Vancouver, plus longtemps. Mais il pleuvait depuis notre arrivée, trois jours plus tôt. Une nuit il a tant plu que les gouttes qui tambourinaient sur le toit de La grande bleue m’ont tenu réveillé de grands bouts. Les prévisions n’étaient pas optimistes non plus ; il y avait des risques de pluie tous les jours pour la semaine à venir.

Vous nous connaissez, on n’aime pas beaucoup la pluie, pour employer un euphémisme. Lise m’a dit : « Regarde donc les prévisions pour la vallée de l’Okanagan. » Sitôt dit, sitôt fait. L’icône du soleil trônait en haut de chacun des sept jours suivants. Tout au plus annonçait-on quelques risques d’averse. Le hic, c’est qu’il fallait se taper 400 bornes. J’ai dit à Lise : « Est-ce trop fou ? » Réponse : « C’est fou, mais pourquoi pas ! »

Nous avons décampé sous la pluie, ou plutôt Lise a décampé sous la pluie, car je suis resté bien au sec pendant qu’elle débranchait l’électricité et l’eau. Ne la plaignez pas, c’est son job. Que voulez-vous ! moi je conduis. N’empêche que je l’ai un peu prise en pitié, j’ai un cœur tout de même, quand elle est rentrée toute trempée.

Bref, on est partis et on était bien contents. La pluie a cessé de tomber et les nuages ont commencé à se dissiper à mesure qu’on se rapprochait de Penticton, où nous avons passé encore quelques jours. Nous sommes maintenant à Osoyoos, où nous réglons les derniers préparatifs avant de traverser la frontière américaine d’ici une semaine. En principe, on ne devait pas revoir l’Oncle Sam avant le début de novembre, mais nous avons décidé de mettre le cap plein sud quelques semaines plus tôt. On se croise les doigts pour ne pas être refoulés aux douanes américaines.

Ce n’est pas qu’il ne fasse pas beau ici. Au contraire, le temps est splendide. La lumière d’automne met en beauté le paysage un peu aride d’Osoyoos. Mais on a bien hâte de rejoindre nos amis dans le nord de la Californie.

 

6 octobre 2014

Nous étions allés à Langley pour faire soigner notre Grande bleue, si confortable et si agréable à conduire, mais dont la santé est un peu fragile. Chez Traveland, on en a bien pris soin, beaucoup mieux notamment que chez le concessionnaire Leisure Travel de Kelowna. Les mécanos ont notamment réussi à redresser le fauteuil bloqué, de sorte qu’un de nous n’est plus obligé de manger à la romaine.

Ils ont été incapables toutefois de faire sortir un des deux pieds de stabilisation, qui reste obstinément bloqué. Je commence à en avoir marre de voir grimper la facture pendant que l’on cherche en vain l’origine du bobo. Aussi ai-je décidé que nous allions nous débrouiller avec un seul stabilisateur d’ici le reste du voyage. À moins de tomber sur un génie de la mécanique, ce qui paraît hautement improbable. Je me résous aussi à vivre avec une génératrice bipolaire, qui fait parfois teuf-teuf au lieu de se mettre en marche.

À Penticton, c’est le conducteur, en l’occurrence moi-même que nous avons tenté de guérir. Depuis deux mois en effet, je souffre de vertige paroxystique positionnel bénin. Le VPPB, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est un « vertige rotatoire, souvent violent et d’apparition rapide mais de durée brève », peut-on lire dans Wikipédia. Il surgit à la suite d’un changement de position de la tête. Il peut être accompagné de nausées, mais ce n’est pas mon cas. Il peut aussi provoquer des troubles d’équilibre lors de la marche, mais ce n’est pas davantage mon cas. Je peux même marcher en montagne sans souci. Je ne me sens pas étourdi non plus quand je conduis. Ouf ! Trois fois ouf !

Le mot « bénin » est rassurant. Le médecin que j’ai rencontré a d’ailleurs été clair sur ce point : « Ce n’est pas dans la tête, c’est dans vos oreilles », a-t-il précisé deux fois plutôt qu’une. Ça m’a rassuré de savoir que mon cerveau n’était pas en train de ramollir. Le mal est bénin donc, ce qui ne l’empêche pas d’être incommodant et désagréable. Certains jours, il disparaît presque. Mais quand je crois être sur le point de m’en débarrasser, il revient me faire des coucous effrontés.

On dit que le VPPB disparaît souvent de lui-même. Mais il peut s’incruster. C’est pourquoi je suis allé voir une physiothérapeute cette semaine. Elle a répété les tests que le médecin m’avait déjà fait passer pour aboutir, on s’en doute, au même diagnostic. Elle m’a aussi conseillé d’ajouter un oreiller pendant mon sommeil. Elle m’a également montré un exercice à faire trois fois par jour. Il devrait m’aider, espère-t-elle. Je l’espère aussi. Mais pour être honnête, je ne déborde pas d’enthousiasme. Cela dit, le moral reste bon. 

 

Lise dans les Painted Hills, en Oregon.

 

La côte Ouest

 

11 octobre 2014

Quand la douanière nous a donné le feu vert, nous avons dû nous retenir pour ne pas crier de joie, de peur qu’elle ne change d’idée. Nous nous sentions presque aussi exaltés que les protagonistes de El Norte atteignant enfin la frontière américaine. Pour être honnête toutefois, il faut préciser que notre arrivée a été bien moins dramatique que la leur. Pas d’égouts, pas de rats, pas de méchants douaniers nous pourchassant avec des mitraillettes. Il nous a suffi, non pas de mentir, juste de rester flous quant à la date de notre entrée en Baja California l’hiver prochain, et le tour était joué. Nous voilà donc aux États-Unis quatre semaines plus tôt que prévu, ce qui nous donnera presque un mois de plus que les six mois réglementaires.

Ce n’est pas que nous étions malheureux à Osoyoos. Au contraire, nous avons beaucoup aimé notre dernière semaine dans cette petite ville du sud de la Colombie-Britannique qui nous avait un peu déçus en juin. Bien sûr, son centre-ville reste plutôt banal et sa population est toujours vieillissante (en un mot, il y a trop de boomers comme nous). Mais son site autour d’un lac environné de montagnes est bien joli et la lumière d’automne rehausse sa beauté naturelle.

Tous les jours, on partait du NK-Mip, le camping amérindien où nous avions séjourné la première fois, pour aller passer un moment dans un des charmants cafés du centre-ville. Les jours « thé », nous nous arrêtions au New Leaf. Les jours « café », nous préférions le Jojo’s Café, pour lequel j’ai une affection particulière, ne serait-ce que parce qu’il porte le nom de ma chère petite sœur.

Il suffit d’une demi-heure pour se rendre du camping à la Main Street. Du coup, notre marche quotidienne était faite. C’était, je le répète, très agréable. Mais je ne suis pas certain que nous aurions aimé répéter le même rituel pendant un mois encore.

Ce départ met un point final à un séjour de cinq mois dans l’ouest du Canada. Si le Yukon nous a déçus, la Colombie-Britannique, au contraire, nous a enthousiasmés. Le Nord excepté, nous avons tout aimé de cette province. L’île de Vancouver, Victoria, Vancouver, la région de Kootenay, la vallée de l’Okanagan, tout nous a plu. Nous avons aimé tellement l’Okanagan que, si nous étions jeunes, nous songerions à nous y établir. 

Nous voilà pour l’heure dans l’État de Washington, plus précisément à Wenatchee, une agréable petite ville de 32 000 habitants, où nous avons renoué avec la marche en montagne. La première journée a été éreintante. Pépé et mémé étaient un peu rouillés. Mais le deuxième jour déjà, la forme est revenue.

Ici, l’automne est magnifique. Il n’est pas aussi coloré qu’au Québec, mais il fait beau et la température, qui avoisine les 25 degrés, est pour ainsi dire idéale.

 

14 octobre 2014

Les États-Unis sont les plus riches, assurément. Mais je ne vous apprendrai rien en vous disant que leur richesse cache une grande pauvreté. Toute ressemblance avec les pays scandinaves serait le fruit du hasard.

Nous venons d’en avoir une autre illustration cette semaine. Prenez Wenatchee, dont je viens de parler. La capitale de la pomme est une ville, sinon riche, du moins prospère et aisée. On y chercherait en vain des traces de pauvreté. Les immeubles du centre-ville sont coquets, les quartiers résidentiels sont bon chic bon genre et, dans les collines avoisinantes, on peut entrevoir les splendides maisons des nantis.

Quelques dizaines de kilomètres plus loin, près de Noches sur la route du mont Rainier, nous avons abouti malencontreusement dans un camping minable. Le proprio garde deux ou trois emplacements pour des caravaniers égarés. Le reste est loué à l’année à des infortunés. Je n’avais jamais vu auparavant une telle collection de vieilles roulottes déglinguées et rafistolées. Pourtant, l’hiver y est assez rigoureux. « Pas autant que chez vous. Mais c’est froid, ça oui ! » m’a dit un voisin d’un jour, au demeurant très serviable.

Chez l’Oncle Sam, on voit également les effets du Tea Party sur les budgets gouvernementaux. Dans les parcs nationaux notamment, les compressions ont frappé durement.

À Wenatchee encore, on trouve un fort beau camping tout près de la ville. Mais il est plus difficile d’y trouver un ranger qu’un site, ce qui n’est pas peu dire. Le personnel doit, en effet, se disperser entre quatre parcs des environs. Ce n’est pourtant pas faute de clientèle. Le camping affichait même plein pour le week-end, à notre grande surprise, de sorte que nous avons dû chercher un autre camping en catastrophe.

Au mont Rainier, le centre d’information touristique était fermé par un beau dimanche d’automne. La plupart des campings de ce beau et grand parc national étaient déjà clos jusqu’en mai prochain. Le 12 octobre, nous avons terminé la saison du seul camping encore ouvert. Je veux bien croire qu’il neigera sur les sommets. Mais pas tout de suite tout de même.

Le lendemain au Stevens State Park et le surlendemain au Nehalen Bay State Park, les rangers étaient là aussi introuvables.

Malgré tout, nous sommes de nouveau très State Parks, car ils sont beaucoup moins rudimentaires que ceux de la Colombie-Britannique. Pour 24 $US, soit environ la moitié du prix d’un camping privé de la côte Ouest, on a l’eau et l’électricité. La somme est d’autant plus modique que les campings sont beaux et bien situés.

Bien sûr, on n’y trouve pas l’internet, de sorte qu’on a besoin d’un point d’accès personnel. Mais les bas prix compensent largement l’achat de données. Et le point acheté récemment chez Verizon nous donne jusqu’ici une réception exceptionnelle à peu près partout.

 

18 octobre 2014

Je me suis déjà retrouvé presque en panne sèche aux États-Unis, où les distances peuvent être bien longues entre les stations-service. Après quelques sueurs froides, je m’étais juré qu’on ne m’y reprendrait plus. J’ai pourtant bien failli me faire prendre il y a quelques jours. Nous avons quitté un village où j’ai raté la seule station-service parce que j’étais du mauvais côté de la route.

Un peu plus loin, un panneau indiquait que la prochaine ville était à quelque 80 km. Le tableau de bord indiquait qu’il restait 3 barres sur 10. Je me suis dit : c’est suffisant. Sauf que la troisième barre a disparu quelques kilomètres plus loin. La deuxième allait la suivre assez rapidement, car les dernières barres du sprinter Mercedes n’indiquent pas autant de diésel que les premières. Je me demandais depuis 35 000 km pourquoi les dernières barres étaient plus petites que les premières. Maintenant, je sais.

Je me suis donc retrouvé à rouler sur la réserve, comme on dit, avec encore 35 km à faire avant la prochaine pompe. C’était un samedi matin et nous étions en pleine forêt. J’ai commencé à lever le pied pour ménager le carburant. Heureusement, nous étions sur une pente descendante. Malheureusement, il y avait un fort vent de face.

Trente-cinq kilomètres, c’est long quand on ne sait pas si l’on va se rendre jusqu’au bout. Je surveillais l’accotement pour voir où je pourrais m’immobiliser, le cas échéant. Lise, de son côté, fouillait le mode d’emploi pour savoir combien la réserve contenait de carburant. En vain.

Nous étions tous les deux hyper stressés, mais on ne parlait pas beaucoup. Lise a juste dit, en se contenant beaucoup : « Est-ce que je peux te dire que c’est pas drôle ? » « Je suis d’accord », que j’ai dit, soucieux de ne pas jeter de l’huile sur le feu. La tension, je vous le jure, était palpable.

Je ne sais pas si nous avons des anges gardiens. Mais j’ai discrètement fait appel à eux. Je ne saurai jamais s’ils m’ont pris en pitié. Mais je sais que, lorsque nous avons enfin vu une station, il ne restait à peu près plus de diésel dans la réserve. Ouf ! Jamais plus, que je me suis dit, encore une fois.

 

27 octobre 2014

Après un arrêt au mont Rainier, nous avons commencé à en avoir marre des forêts denses de la côte Ouest. Notre quota de sapins de Douglas, si majestueux soient-ils, était atteint. Ils commençaient à nous rester en travers de la gorge, et comme ils sont gros… Nous avons donc décidé de mettre le cap sur le Pacifique. Ça tombait bien : l’Oregon offre à ses visiteurs quelque 600 km de route le long de la Côte.

Petite déception toutefois : sur les cartes, la route 101 longe le bord de l’eau. Mais dans la vraie vie, elle en est parfois éloignée de plusieurs kilomètres, de sorte qu’on voit rarement l’océan.

Deuxième déception, le mauvais temps. Aussitôt que nous sommes arrivés sur la côte Ouest, il s’est mis à pleuvoir. Le lendemain, il a plu encore. Le surlendemain aussi. La tentation était forte, vous nous connaissez, de changer de direction. Mais on s’est dit : on ne peut quand même pas se mettre à zigzaguer chaque fois qu’il fait mauvais. On n’aura peut-être pas l’air de poules mouillées, mais on aura l’air de poules sans tête.

On a donc poursuivi courageusement notre route. Sauf que la cinquième journée, il pleuvait toujours. Ça commençait à ressembler à la Gaspésie. D’autant que les prévisions étaient franchement pessimistes. Pour les dix jours à venir, on ne voyait que l’icône de la pluie sur les graphiques. Tout le contraire de l’Arizona. En outre, il avait plu tellement fort que l’eau s’était infiltrée par la fenêtre de la rallonge, mouillant même notre matelas.

Tout cela nous a scié les jambes ou, devrais-je dire, le parapluie. Je dois l’avouer piteusement, on a capitulé. Au centre de l’Oregon, près de Bend, la météo s’annonçait bien plus clémente. Son attrait était irrésistible. Au diable les kilomètres supplémentaires ! On a remballé nos affaires. Bye, bye la Côte.

On ne l’a pas regretté. À mesure qu’on se dirigeait vers l’est, les nuages disparaissaient. On a fini par aboutir à Prineville, quelque 350 km plus loin. Un beau coucher de soleil a tout de suite récompensé notre détermination.

Le lendemain, nous nous sommes rendus dans les Painted Hills, considérées comme une des sept merveilles de l’Oregon. J’ai bien dit de l’Oregon, un État qui ne manque pas de charme assurément, mais qui n’est tout de même pas l’Arizona ou la Californie. Si d’aventure vous vous rendez dans ces collines, ne vous attendez pas à y trouver des tableaux aussi grandioses que ceux du Grand Canyon ou de la Vallée de la Mort. Cela dit, ces collines surgies il y a plus de 30 millions d’années, sont belles à voir. Elles sont aussi agréables à marcher. Les sentiers ne sont ni longs ni exigeants, mais mis bout à bout ils totalisent environ six kilomètres, ce qui n’est pas si mal.

Un mot en terminant sur la côte mouillée de l’Oregon. Elle est splendide, même sous la pluie. Non, je n’ironise pas. Évidemment, on en aurait mieux profité sous le soleil. Les plages sont magnifiques. Mais la seule fois où nous y avons marché, un gros grain a éclaté et nous sommes revenus tout trempés. On trouve aussi de nombreux et beaux sentiers le long de la Côte. On a réussi à faire deux randonnées entre deux pluies. Ce fut malgré tout très plaisant. Bien sûr, nos bottes de marche étaient bien crottées, mais comme c’est Lise qui les nettoie, je n’ai pas râlé.

 

29 octobre 2014

En 2011 lors de notre premier voyage dans le Sud-Ouest, trouver un bon café en dehors des grands centres relevait de l’exploit. Par bon café j’entends un expresso ou un cappuccino, bref une boisson qui n’a rien à voir avec l’affreux café des McDo ou des Subway.

Depuis, les États-Unis ont heureusement découvert le café, l’authentique. Dans l’Ouest, il est rare maintenant de traverser une ville, voire un village, sans voir une affiche indiquant en grosses lettres « Espresso » (avec le s italien et non avec le x français). On trouve de plus en plus de cafés drive through, où l’on peut commander un expresso, un latte ou un cappuccino sans même sortir de son char. Rien d’étonnant dans ce pays où l’on ne marche plus. Du côté de l’Oncle Sam, en effet, on roule en auto ou, à la rigueur, on court. Mais marcher est une activité en voie de disparition.

Mais revenons au café. Non seulement on peut en trouver du vrai, mais qui plus est, du bon. Pas toujours évidemment ; nous ne sommes pas en Italie. Il arrive qu’il soit plutôt quelconque, voire mauvais. De toute évidence, le personnel ne sait pas toujours se servir des nouvelles et rutilantes machines italiennes. Ainsi cette semaine, une serveuse n’est pas parvenue à mousser le lait, de sorte que nous avons bu un café au lait plutôt qu’un cappuccino.

En général toutefois, le café, je le répète, est bon ; parfois même, il est savoureux. L’expresso n’est habituellement pas trop allongé. Quant au cappuccino, il est délicieux, à condition de commander le plus petit format. Les jumbos contiennent bien trop de lait à mon goût. Ce n’est plus du café, c’est une boisson pour les veaux.

 

1er novembre 2014

Nous nous sommes arrêtés quelques jours à Reno, au Nevada. Pourquoi dans cette capitale du jeu, nous qui ne sommes pas joueurs ? Parce que c’était l’endroit le plus pratique pour rencontrer Lise et Daniel, nos chers amis partis du Québec à la mi-octobre et venus nous rejoindre.

Nous avons trouvé un camping, le Chim’s Trailer Park, bien convenable, à un kilomètre et demi du centre-ville, ce qui nous a permis d’aller en faire la visite à pied. Cela dit, on n’a rien vu qui nous donnerait envie d’y retourner. Que des casinos et des hôtels qui n’ont pas, tant s’en faut, le chic ni même le clinquant de ceux de Las Vegas. Reno, c’est en quelque sorte le Las Vegas des pauvres.

Dans les rues, plutôt clairsemées à cette période-ci de l’année, on a croisé une clientèle de paumés moroses. Manifestement, le jeu ne leur a pas apporté le bonheur. Je ne me souviens pas d’un seul visage souriant. Pas de belles boutiques non plus. Ce que nous avons vu de plus joli a été un Starbucks, où nous nous sommes arrêtés prendre un cappuccino. Puis, nous sommes aussitôt revenus à notre autocaravane. Reno : coché !

Au camping, ce matin-là, j’avais causé avec un Québécois, aussi sympa qu’intéressant. De fil en aiguille, j’ai fini par deviner qu’il s’agissait du cinéaste Claude Gagnon, dont Lise et moi avons tant aimé le film Kamataki, tourné au Japon. Il s’est lancé depuis quelques mois déjà sur les traces du Will James, cowboy, aventurier, écrivain et illustrateur d’origine québécoise devenu célèbre aux États-Unis. Il compte en tirer le scénario d’un western qu’il pourrait réaliser ultérieurement, s’il obtient le financement.

Toutefois, le grand événement de la semaine, ce sont nos retrouvailles avec nos amis. Une fois l’émotion passée, nous les avons retrouvés comme si nous nous étions quittés la veille. Nous avons tout de suite renoué avec nos conversations, nos rires, nos complicités, nos échanges, nos accords.

Pour Lise et moi, qui vivons isolés depuis sept mois, exception faite de quelques belles rencontres, ces retrouvailles arrivent à point nommé. Comme couple, nous avons bien vécu cet isolement ; on en est même plutôt fiers. S’il me manque quelques cheveux, ce n’est pas parce que nous nous sommes pris la tête. Reste qu’on est bien contents d’avoir enfin de la compagnie. Ça donnera un deuxième souffle à notre grande virée de l’Amérique du Nord. Mais ne le répétez pas à nos amis ; ils pourraient se sentir responsables du succès de notre voyage.

 

7 novembre 2014

La valeur du dollar canadien par rapport au dollar américain a beaucoup chuté depuis le début de notre périple, passant de la quasi-parité à moins de 90 cents. Certes ce n’est pas une bonne nouvelle, mais elle ne perturbe pas mes nuits. Pourquoi ? Primo, on ne peut rien y faire. Secundo, ce n’est pas dramatique. Juste déplaisant !

Il faut dire que le coût de la vie est en général moins élevé aux États-Unis. Prenez le prix du carburant, un poste clé du budget des caravaniers. Depuis notre retour chez l’Oncle Sam, le litre de diésel nous coûte environ 90 cents américains, soit environ 1,05 $CAN, une fois que les banques ont converti le taux et pris leur profit. C’est encore 30 cents de moins que ce qu’on payait au Canada, il y a quelques semaines à peine.

Prenez l’alimentation, autre grand poste budgétaire. C’est aussi moins cher. De combien ? Je ne saurais vous le dire. Mais oui, ça coûte moins, au point parfois d’en rester surpris. Et si vous incluez le coût du vin dans le budget alimentation, alors là, la différence est éclatante.

Quant aux campings, ils nous coûtent en moyenne 10 $ de moins la nuitée depuis notre retour en sol américain. On nous dit cependant qu’ils seront chers sur la côte californienne.

Ah ! j’allais oublier un point important : dans certains États, il n’y a pas de taxe de vente. C’est le cas, entre autres, en Oregon. On en a profité pour faire des achats dans des outlets. On a épargné du coup au moins 15 %.

 

Lise entre des séquoias géants à Yosemite.

 

La Californie

 

8 novembre 2014

En Californie toutefois, il n’est pas vrai que le coût de la vie compense la dépréciation du dollar canadien. Dans les endroits friqués comme les vallées de Napa et de Sonoma, les prix sont à la hauteur de la richesse ambiante.

Vous voulez des exemples, en voici quelques-uns. Au marché public de Napa, on a choisi quatre concombres. Lise a pensé à en vérifier le prix et à les peser. Bonne idée, car nos quatre concombres nous auraient coûté une douzaine de dollars, US bien entendu. En ces lieux, il fallait allonger 8 $ pour un pain, presque 10 $ pour un simple paquet de grissini italiens et quelque 40 $ pour une livre de pétoncles.

Mais il n’y a pas que l’alimentation fine à coûter les yeux de la tête. Dans toutes les boutiques où nous sommes entrés, les prix étaient pour nantis. Pas de jeans, par exemple, à moins de 200 $, et ce n’était pas les moins chers. Certaines chemises flirtaient avec les 300 $ et des pulls dépassaient les 400 $.

Malgré tout, les prix ne sont pas aussi déments que dans les beaux quartiers de Milan, où les devantures des chics boutiques étalent un luxe sans pareil. Lors de notre passage en 2007, j’avais noté que tous les grands noms de la mode et du design (Gucci, Bugati, Hermès, Armani, Prada, Cavilli…) y étaient représentés. Je cherchais alors une ceinture ; j’en ai vu à 600 euros, voire davantage. Certains vêtements dépassaient à eux seuls mon budget de fringues pour toute une année. Je n’avais même pas osé me glisser parmi les jolies femmes qui y entraient, souvent blondes, la coiffure toujours impeccable et immanquablement couvertes de bijoux ; je me serais senti comme un clochard dans un hôtel cinq étoiles.

Comme nous passerons plus de deux mois en Californie, il faudra ajuster le budget en conséquence, mais ce n’est pas pour autant une surprise. Depuis que nous avons quitté Montréal, il y a un peu plus d’un an, tous les Québécois que nous avons rencontrés et qui étaient passés par la Californie nous avaient répété comme un chœur grec : « C’est terriblement cher ! » On ne va pas les contredire.

 

10 novembre 2014

Un mot sur les célèbres vallées vinicoles de Sonoma et de Napa. La seconde est plus jolie que la première, mais moins jolie, à mon avis, que la vallée de l’Okanagan. Certes, les vignobles de la Californie sont très beaux et les bâtiments où l’on vous accueille sont particulièrement luxueux. Mais l’Okanagan est entourée de montagnes plus hautes et ses champs sont plus vallonneux. En outre, la région est traversée par le long et beau lac Okanagan, qui lui donne beaucoup de panache.

Les vallées de Sonoma et de Napa sont consacrées presque exclusivement au vin. Si vous n’êtes pas amateur, vous risquez donc d’y trouver bien peu d’intérêt. Pour ma part, j’aime beaucoup cette divine boisson au point d’en boire presque chaque jour. Mais un verre ou deux seulement. Au-delà de cette quantité, mon petit cœur à tendance à s’emballer, surtout si la dégustation a lieu tôt dans la journée et en dehors des repas. Au très beau domaine de Francis Coppola, par exemple, j’ai compris qu’il ne serait pas prudent de me lancer dans une dégustation après un dîner où j’avais pris du vin. Je n’avais surtout pas envie de me retrouver aux urgences en arythmie. Je ne sais pas si la modération a vraiment meilleur goût. Mais j’y suis condamné.

Bref, nous avons pris beaucoup moins de vin que Miles et Jack, les deux protagonistes du film Sideways lors de leur séjour dans la vallée de Napa, ce qui explique aussi que nous y sommes passés plus rapidement.

Pour ce qui est des vins eux-mêmes, sont-ils bons ? Sans doute. Mais je n’en ai pas bu assez et je ne suis pas suffisamment connaisseur pour vous en dire davantage. Je peux ajouter cependant qu’ils sont plutôt chers, tout comme ceux de la vallée de l’Okanagan. Et comme dans les grandes épiceries, on trouve des Barbera d’Asti à 6 $, j’ai plutôt tendance à revenir aux vins italiens.

 

14 novembre 2014

En toute logique, après notre traversée des vallées de Napa et de Sonoma, nous aurions dû mettre le cap sur San Francisco, tout près. Mais la météo annonçait un temps exceptionnel pour la saison à Yosemite : que du soleil et des températures avoisinant les 20 degrés le jour. La semaine précédente, il avait neigé dans ce beau parc ; à partir de 2000 mètres, il en restait d’ailleurs des traces très visibles. Une fenêtre d’opportunité s’ouvrait donc. Nous sommes rapidement tombés d’accord tous les quatre pour nous y engouffrer.

Nous ne l’avons pas regretté une seconde. Il faut dire que Lise et moi sommes de grands admirateurs d’Ansel Adams, dont les photos en noir et blanc ont immortalisé ces lieux et nous ont donné, il y a fort longtemps déjà, l’envie de s’y rendre.

Quelques jours plus tôt, au domaine de Mumm, nous avions pu admirer pour la première fois les tirages grand format de ce photographe. De toute beauté ! À Yosemite Village, il y a aussi une galerie consacrée à Adams. On peut y voir, et même y acheter, de ces œuvres.

En découvrant les grands monuments du parc (le Capitan, le Half Dome, le North Dome, la Cathedral, le Liberty Cap), on comprend pourquoi Adams a décidé dès l’adolescence, lors de son premier séjour, de devenir photographe. Le maestro y est retourné chaque année jusqu’à la fin de sa vie. Les paysages de granite de ces lieux sont grandioses. Adams a su en capturer la splendeur.

Yosemite est aussi un parc où l’on peut marcher. Si certaines randonnées sont pépères, d’autres sont exigeantes. C’est le cas, entre autres, du Top of Nevada Falls, que Lise a gravi comme une chèvre de montagne et où j’ai pesté de bout en bout en essayant péniblement de la suivre. Comme le Petit Gibus de La guerre des boutons, je montais en répétant « si j’avais su, j’aurais pas venu ». N’empêche qu’en haut j’étais bien content de ne pas avoir rebroussé chemin, même si je ne l’ai pas trop laissé paraître. 

Le beau temps se poursuivant, nous avons poussé une pointe (de quelques centaines de kilomètres tout de même !) jusqu’aux parcs nationaux de Kings Canyon et de Sequoia, plus au sud. Le premier est un canyon spectaculaire. Dans le second, on peut observer les plus grandes concentrations d’arbres géants.

J’avais été impressionné par Cathedral Grove, en Colombie-Britannique, où certains des sapins de Douglas ont plus de 800 ans. Ici, certains séquoias frisent les 2000 ans. Le plus gros de tous, le General Sherman, serait même un contemporain de Jules César. Et ils ne sont pas que vieux, ils sont gros en titi, plusieurs dépassant les 100 mètres de hauteur et les 8 mètres de diamètre. Le Sherman, notamment, a un volume total de 1487 mètres cubes, surpassant un autre colosse, le General Grant, son voisin.

Le sentier Big Tree est évidemment un incontournable, car il permet de voir, en moins d’une heure, quelques dizaines de ces géants. Nous étions quatre à le parcourir ; nous avons tous été à la fois émerveillés et bouleversés.

Cela dit, ma bipolarité nature-civilisation est lentement mais sûrement en train de s’inverser. Tenez cette semaine, j’ai envoyé mes vœux d’anniversaire à un bon ami parisien. Après m’avoir remercié avec humour, comme il sait si bien le faire, Jean-Michel m’a souligné qu’il y avait beaucoup de visites culturelles à faire chez lui en ce moment, notamment des expositions sur Sade, Marcel Duchamp, l’impressionnisme, les Mayas, ainsi que sur Niki de Saint Phalle, à qui l’on doit la fontaine du centre Pompidou et que Lise et moi aimons particulièrement. Et c’est sans compter l’ouverture d’un bâtiment, conçu par l’architecte Frank Gehry et financé par la fondation Louis Vuitton, au Jardin d’acclimatation, dans le bois de Boulogne.

« De quoi vous donner envie de revoir Paris », a ajouté Jean-Michel, tournant le fer dans la plaie. C’est fou ce que je m’ennuie de cette ville depuis quelque temps, bien plus que de Montréal !

 

16 novembre 2014

La Californie est peut-être l’État le plus riche des États-Unis, mais certaines de ses routes sont parmi les pires. Nous avons roulé dans 25 États depuis le début de ce voyage et nous n’en avons traversé aucun dont le réseau routier soit dans un état aussi pitoyable. L’autoroute 580, qui mène à San Francisco, rappelle le Québec, c’est vous dire. Mais ici, on ne peut même pas dire que c’est à cause de l’hiver ; c’est juste qu’on a négligé les infrastructures pour ne pas alourdir les budgets. Ça brasse tellement que, lorsqu’on arrive à destination, il faut faire attention aux objets volants non identifiés quand on ouvre les armoires

La signalisation laisse aussi à désirer. Si votre GPS est dans un mauvais jour, ce qui arrive parfois à notre Madame TomTom, vous risquez d’avoir du mal à vous y retrouver tant les indications peuvent être confondantes.

 

22 novembre 2014

Ça fait au moins 40 ans qu’on me demande si j’ai vu San Francisco. Et quand je dis non, on me regarde d’un air navré. Je connais bien cet air, c’est celui que je dois avoir quand je demande aux gens s’ils ont vu Paris ou Rome et qu’ils me répondent non. Désormais, je pourrai enfin dire oui. Mais je surprendrai sans doute mes interlocuteurs en ajoutant que je n’ai pas été emballé outre mesure par cette ville. Certes, elle est belle, une des plus belles des États-Unis, j’en conviens volontiers. Pourtant, la magie n’a pas opéré, le coup de foudre ne s’est pas produit. Cette déception mérite quelques explications.

J’ai déjà dit, je crois, que le caravaning n’est pas le moyen idéal pour visiter une grande ville. Mieux vaut s’installer au cœur d’une cité pour en découvrir l’âme. Séjourner dans un camping de banlieue et aller visiter une ville le jour, en bon touriste, n’est évidemment pas idéal. Caravaning oblige, c’est ce que nous avons fait en nous installant au Candlestick RV Park, près de l’ancien stade des 49ers. Ce camping est pourtant tout à fait convenable. Mais la route est longue et encombrée pour rejoindre le centre-ville.

La distance toutefois n’explique pas tout. À Vancouver et à Victoria également, nous habitions un camping de banlieue, ce qui ne nous a pas empêchés d’adorer ces villes. D’autant qu’à San Francisco, nous n’avons même pas eu à utiliser les transports en commun. Grâce à notre ami Daniel, toujours à l’affût des nouvelles technologies, nous avons en effet opté pour UberX, le service de covoiturage commercial qui tente de s’imposer à Montréal en ce moment. Pour le prix de la navette du camping, nous pouvions nous rendre rapidement où nous voulions dans San Francisco et en revenir à l’heure qui nous convenait.

Peut-être avons-nous mal choisi nos destinations. Le quartier chinois est surpeuplé et sale. Haight Ashbury, qui fut le berceau du mouvement hippie, est aujourd’hui un lieu plutôt sordide. Quant au quartier italien, il est sympa, mais il a perdu beaucoup de son pittoresque depuis l’époque des beatniks et de Jack Kirouac.

Le parc Golden Gate, que nous avons parcouru de bout en bout, est très beau. Mais les autos, omniprésentes à San Francisco, même dans ses rues étroites et pentues, le rendent bruyant. L’endroit n’est pas non plus très convivial. On y trouve peu de bancs et peu de tables. Il manque cruellement aussi de lieux pour se sustenter. Tant et si bien que nous étions complètement affamés lorsque nous sommes arrivés à la plage Ocean Beach tout au bout. Manque de pot, les deux restaurants où nous sommes entrés étaient pleins.

Au centre-ville, il y a de bien beaux immeubles. Mais là aussi, la circulation est envahissante et le bruit agaçant.

Côté négatif, il faut ajouter l’arrivée à San Francisco, où nous avons été englués dans un gros bouchon, et le départ, où il a fallu rouler plus d’une centaine de kilomètres, à travers une banlieue sans fin, avant d’apercevoir un bout de campagne.

Cela dit, il y a eu aussi de beaux moments au cours de nos quatre jours de tourisme. Nous avons bien aimé visiter Alcatraz, la prison mythique où l’on enfermait les criminels les plus dangereux des États-Unis, au milieu de la baie de San Francisco. Nous avons aussi pris beaucoup de plaisir à gravir la rue Lombard jusqu’à ses huit virages très serrés, qui en feraient « la route la plus sinueuse des États-Unis », ou à parcourir le sentier du littoral, le Lands End Trail, qui mène au Golden Gate.

Bref, il y a eu assez de beaux moments pour ne pas regretter notre séjour, mais pas assez pour nous donner envie de revenir.

 

24 novembre 2014

Lorsque je suis entré dans la salle de bains du Candlestick RV Park, un caravanier était déjà sous la douche. Quand j’en suis ressorti 25 minutes plus tard, il venait tout juste de fermer le robinet. Un cas d’exception ? Eh bien non ! L’Américain moyen se sent si sale qu’il consomme en une seule douche autant d’eau qu’un village de Bengalais au complet en une journée. Et pourtant, on peut lire dans de nombreux campings une affiche disant : « La Californie est affectée par une dure sécheresse. De grâce, ménagez l’eau ! »

Dans la vallée de Joaquim, qui est presque un désert, on fait pousser des fruits sur des dizaines de kilomètres grâce à un arrosage intensif. Là aussi, on ne ménage guère l’eau. Bien sûr, direz-vous, c’est pour récolter des fruits. Mais je ne suis pas sûr que ce soit une idée géniale de cultiver des agrumes sur une terre aride, entre des autoroutes où circulent chaque jour des millions de voitures de plus en plus grosses.

Plus nous séjournons en Californie et plus je doute que cette civilisation ait un bel avenir. Mais rassurez-vous, je ne vais pas m’installer au bord d’une autoroute avec une pancarte affirmant que la fin du monde est proche, comme dans les bandes dessinées. Nous aurons sans doute le temps de terminer ce voyage avant.

 

29 novembre 2014

La célèbre Silicon Valley est sans intérêt vue de l’autoroute. En traversant cette banlieue sans fin et sans charme, il est impossible de deviner que c’est là qu’est regroupée l’industrie des technologies de pointe. Nous ne nous y sommes pas arrêtés, trop pressés de quitter le tumulte de la ville.

Aussi étions-nous très heureux de nous arrêter finalement à San Juan Bautista, où a été érigé le premier monastère des Franciscains en Californie, au XVIIIe siècle. Le lieu est agréable sans être remarquable.

Le village qui l’héberge est principalement hispanophone. J’imagine que le Mexique, où nous irons en janvier, lui ressemble un peu. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’y dire mes premiers mots en espagnol. « Vous parlez bien notre langue », m’a dit la propriétaire du restaurant où nous avons mangé. Je n’ai pas été dupe étant donné que j’avais dit seulement « buenos dias », « gracias » et « adios ». Mais ça m’a fait quand même plaisir.

L’anecdote montre à quel point les attentes sont différentes quand on s’exprime dans une langue autre que l’anglais. Depuis plus d’un an, en effet, je parle la langue d’Obama tous les jours. C’est une langue dans laquelle je me débrouille plutôt bien. Pourtant, seulement deux personnes m’ont félicité. Les autres trouvent juste normal que je parle « english ».

Nous sommes ensuite allés nous installer à Monterey. Lise tenait beaucoup à y voir le Monark Grove Sanctury. C’est la Floride des papillons, quelque 25 000 monarques y passant l’hiver. Ma compagne s’imaginait déjà se promener avec ravissement parmi des milliers d’entre eux. Au centre d’information, on nous avait d’ailleurs dit qu’on en avait recensé 6000 récemment. Mais pour tout dire, nous n’en avons vu que quelques-uns, sous un ciel grisâtre. En outre, le parc lui-même est tout petit ; en quelques minutes, on est arrivé au bout.

Pas de déception en revanche le lendemain en parcourant la 17 Drive Way, qui en plus d’offrir des vues spectaculaires sur le Pacifique, permet de voir quelques jolies cabanes en Californie. Leur prix avoisine les 25 millions de dollars, US évidemment. J’ai tout de suite jeté un œil à nos économies. La Bourse va bien, mais on pourrait tout juste acheter un cabanon dans les environs. Et encore !

Nous avons ensuite mis le cap sur la mythique Big Sur, considérée comme une, voire comme la plus belle partie de la côte Ouest. Elle est splendide, c’est vrai. Mais soyons snobs un peu : moins que la côte Amalfitaine. Il y manque, à mon avis, ces beaux villages, tels Positano, Amalfi ou Ravello, qui conjuguent la beauté de la nature et le génie architectural. Cela dit, on  trouvera à Big Sur une beauté plus sauvage, à laquelle beaucoup seront sensibles. 

À noter trois belles découvertes en cours de route. Primo, le Nepenthe Restaurant, aménagé dans la maison dont le grand Orson Welles avait fait cadeau à la divine Rita Hayworth, sa nouvelle femme. Un arrêt que des amateurs de cinéma comme nous ne pouvaient manquer. La cuisine, comme souvent aux États-Unis, n’a rien d’exceptionnel, mais la vue est à couper le souffle.

Secundo, la Elephant Seal Rookery, une plage où l’on peut voir les plus gros phoques. On les appelle avec raison « éléphants de mer ». Les grands mâles, qui ont une trompe, pouvant atteindre près de cinq mètres de long.

Tertio, le château du magnat de la presse, William Hearst, la concrétisation d’un projet complètement fou, digne d’un milliardaire américain aussi riche qu’extravagant. Plusieurs des grandes vedettes du cinéma de l’entre-deux-guerres y ont défilé, dont Charlie Chaplin et Clark Gable. 

  

30 novembre 2014

Ce n’est pas parce que je n’ai pas parlé de pépins depuis un certain temps qu’ils nous ont laissé la paix. Tenez, au moment où nous devions quitter notre camping à Monterey, j’aperçois un pneu arrière complètement dégonflé. J’ai pesté (« Ah non ! Pas encore ! ») mais je n’ai pas été surpris outre mesure. Depuis notre arrivée en Californie, en effet, nous allons de nid-de-poule en nid-de-poule. Pas étonnant que les gommes en subissent les contrecoups.

Belle occasion de vérifier l’efficacité du service d’assistance routière de la FQCC. Un préposé répond rapidement, s’informe du problème et me rappelle quelques minutes plus tard. Non seulement a-t-il trouvé un garagiste, mais ce dernier a même en main un pneu Michelin.

L’homme arrive une heure plus tard. En plus d’être compétent, il est honnête. Le pneu dégonflé, en effet, n’est pas crevé, me rassure-t-il immédiatement. « Ça va vous coûter pas mal moins cher », dit-il, heureux pour moi. Je jubile itou puisqu’il m’aurait fallu débourser 260 $US pour le remplacer. Le problème, c’était la valve, qui s’était dévissée. Un quart d’heure plus tard, nous pouvons reprendre la route. La réparation n’aura coûté que 22 $, l’appel de service étant assumé par la Fédération. Son service d’assistance, manifestement, fonctionne bien.

Cela dit, on aimerait mieux ne pas avoir à s’en servir de nouveau. 

 

6 décembre 2014

Après avoir voyagé pendant plus d’un an, Lise et moi avons éprouvé le besoin de faire une nouvelle pause. Le besoin était d’autant plus impératif qu’en janvier nous reprendrons la route pour visiter la Baja California, ce qui ajoutera presque 4000 km à notre trajet. Et au retour du Mexique, on sera encore bien loin de Montréal, où on reviendra en avril, juste à temps pour l’échéance des impôts.

Notre faculté d’adaptation était un peu émoussée. C’est bien beau la nouveauté, mais trop, c’est trop. « En fait, m’a écrit ma sœur Jocelyne, vous vivez l’inverse de la sédentarité quand le besoin de vacances se fait sentir. » Alors, on s’est dit que ce serait bien, pendant quelques semaines, de vivre à un rythme plus pépère : dodo, piscine, lecture, télé, promenade, etc.

C’est pourquoi nous avons choisi d’aller vivre chez les pépés. Le Caliente Resort, dans le désert californien, est en effet réservé aux plus de 55 ans. En général, c’est une formule qui ne me branche pas trop. J’ai beau être sur le point de buter sur mes 70 ans, j’aime les boomers, mes semblables, mes frères, mais à dose homéopathique. Dans les musées en semaine, dans les cinémas l’après-midi, aux Grands Explorateurs tout le temps, on tombe toujours sur eux. J’ai l’impression de me retrouver dans un labyrinthe de miroirs. Ça m’angoisse un peu. Lise, elle, ça la déprime un peu. Alors, on essaie de trouver des resorts qui ne ressemblent pas à un gros club de l’Âge d’or.

Le Caliente toutefois, comparé à ses concurrents du coin, nous offrait de si bons tarifs et de si belles installations, en particulier une grande piscine et des bassins de sources chaudes et naturelles, que nous l’avons choisi, malgré tout. Eh ma foi ! On ne l’a pas regretté. Enfin un petit peu, tout de même.

Nous n’avons pas profité de son petit golf (je ne joue pas), ni de ses courts de tennis (je ne joue plus), mais de sa piscine et de ses bassins, nous avons joui à plein. J’adore les sources d’eau chaude. J’y reste jusqu’à ce que la peau commence à ratatiner. Mais il paraît que c’est très bon, même pour la peau. C’est excellent en tout cas pour nos vieux os. Je suis arrivé là avec un mal d’épaule, résultat des heures et des kilomètres de conduite. La douleur a disparu en deux jours.

On peut aussi aller marcher dans les collines environnantes, sans même devoir décamper. Les sentiers ne sont pas balisés, mais c’est sans importance, car les monts étant dénudés, on ne risque jamais de se perdre.

Si l’on est prêt à rouler, on peut se rendre au Joshua Park, à moins d’une heure de route, où l’on peut faire de belles randonnées. C’est surtout le nord du parc qui vaut le déplacement. Des millions d’années de séismes ont sculpté ces superbes blocs de granite qui s’élèvent dans le désert. Le sud, en revanche, est aride et plutôt banal, exception faite du Cholla Cactus Garden, qui est fort joli.

Finalement, les 15 jours ont passé vite. Ils ont passé d’autant plus vite que nous en avons profité pour cocher les tâches peu agréables mais indispensables : vidange d’huile, réparation de la génératrice, coupe de cheveux, etc.

Cela dit, il manquait à ces lieux ce zeste de jeunesse qui nous a fait le quitter sans trop de regrets. De toute évidence, nous ne sommes pas mûrs pour un resort réservé aux seniors pendant tout un hiver. Quant au CHSLD, il attendra.

 

8 décembre 2014

J’ai déploré à quelques reprises la surabondance des automobiles en Californie. Mais il faut aussi mentionner que cet État fait une belle place aux énergies renouvelables. Dans le désert près de Palm Springs, par exemple, on peut voir des champs de panneaux solaires et, plus encore, des kilomètres d’éoliennes, dont le blanc éclatant tranche sur le brun chocolat des montagnes environnantes.

Ce sont surtout les éoliennes qui retiennent l’attention, ne serait-ce qu’en raison de leur hauteur et de leur nombre. J’ai immédiatement pensé à la levée de boucliers qu’aurait provoquée un tel complexe au Québec, où la seule vue de ces grands moulins à vent déclenche une crise nationale d’urticaire.

 

12 décembre 2014

Après 15 jours à se faire frire dans les eaux chaudes du Caliente, nous avons mis le cap sur le parc d’Anza-Borrego, passant sans transition d’un resort de vieux à un camping plein d’enfants.

Ce State Park est bien situé dans le creux des montagnes. C’est aussi le point de départ de quelques sentiers, de sorte qu’on n’a pas à décamper pour aller se balader. Nous avons bien aimé le sentier du canyon, une randonnée de cinq kilomètres qui vous met en forme sans vous surmener. Un autre sentier, court mais tonique, mène à un belvédère d’où on peut voir toute la vallée. La vue est particulièrement splendide à la tombée du jour.

Nous nous sommes ensuite rendus à Agua Caliente, un camping de comté qui nous permettait de visiter le secteur sud du parc. L’endroit donne accès à plusieurs sentiers de randonnée, ce qui est toujours agréable pour des marcheurs comme nous. On y trouve aussi un spa bien chaud, de même qu’une piscine un peu trop froide.

Le camping est bien situé, à condition d’aimer les paysages désertiques. Il est aussi très calme. Quand les oiseaux sont perchés pour la nuit et que les hélicoptères de l’armée ont fini leur entraînement, on entend… le silence. C’est là que j’ai enfin compris les paroles de Simon and Garfunkel, « the sound of silence ».

Une déception toutefois : mon point d’accès hésitait entre rien et un signal si faiblard que je n’avais ni messagerie ni internet. Je m’y attendais d’autant moins que nous étions dans le giron de Los Angeles et de San Diego, qui ne sont quand même pas des bourgades. La situation était d’autant plus frustrante qu’il n’y a pas de Wi-Fi à Agua Caliente et que la ville la plus proche est à une cinquantaine de kilomètres. Sur le coup, je me suis senti au bout du monde.

J’ai cependant appris le lendemain que mon point d’accès fonctionnerait à quelques kilomètres de là. Ce n’était pas idéal, mais suffisant pour calmer mes angoisses existentielles et numériques. La beauté, le calme, le silence, la pleine lune, le ciel étoilé d’Agua Caliente ont fait le reste et la semaine s’est finalement bien passée. Mais quel trou perdu quand même !

 

14 décembre 2014

Quelle est la principale différence entre un camping canadien et un camping américain ? Si vous répondez que les caravaniers sont en général plus gros en terre amerloque, vous n’aurez pas tort. Si vous ajoutez que les motorisés y sont plus volumineux, vous serez dans le vrai aussi. Notre Grande bleue a l’air d’une puce à côté de tous ces monstres de 40 pieds et plus.

Mais la principale distinction, à mon avis, c’est davantage le nombre de chiens. Nous avions remarqué à l’hiver 2011 que la plupart des caravaniers américains voyageaient avec un chien. Moins de quatre ans plus tard, ils se promènent avec deux, voire avec quatre toutous, quand ce n’est pas davantage. Il est de moins en moins rare, en effet, de voir chaque membre d’un couple se balader sur les campings avec deux chiens. Ça fait beaucoup de crottes à ramasser, mais il faut reconnaître qu’ils le font presque tous.

Pour ma part, j’aime les chiens au point d’en avoir eu quelques-uns, mais un seul à la fois. Je n’ai jamais non plus été choisi « maître de l’année ». Je peux donc comprendre sans mal que certains toutous soient mal élevés. Cela dit, je n’arrive pas à saisir pourquoi les retraités éprouvent le besoin de s’entourer d’une meute une fois que les enfants ont quitté le nid familial.

 

19 décembre 2014

La semaine dernière au parc d’Agua Caliente, nous décidons de refaire le Canyon Moonlight, un sentier peu exigeant d’environ une heure. Lise me dit : « Une bouteille d’eau devrait suffire. » J’hésite un peu, mais il est seulement 9h, le temps est frais et le soleil est voilé ; alors je dis « d’ac ».

Tout va bien jusqu’à ce nous nous retrouvions devant une montée un peu raide. Nous avions fait cette randonnée deux jours plus tôt, mais en sens inverse, ce qui fausse les perceptions. Lise a du mal à grimper, mais elle se dit que c’est parce que nous remontons le canyon au lieu de le descendre. En fait, nous avions raté une balise et nous étions hors piste. Mais nous ne le savions pas encore.

Une fois la paroi abrupte escaladée, non sans mal, nous nous sommes enfoncés dans notre erreur. Ma tendre épouse croyait reconnaître des rochers, mais rien ne ressemble plus à un rocher qu’un autre rocher. Moi optimiste, je lui répétais sans cesse qu’on était sur le point d’arriver. Mais le temps passait et nous n’arrivions toujours pas. Il a fallu se rendre à l’évidence : nous nous étions perdus.

La bonne nouvelle, c’est qu’il était seulement 10 h 30. La mauvaise, c’est que nous n’avions plus beaucoup d’eau. Les mauvaises, devrais-je dire, car nous n’avions aucun des indispensables de la randonnée. On venait de comprendre à la dure que les conseils de sécurité ne sont finalement pas aussi exagérés qu’ils en ont l’air.

Il faut ajouter que, quelques jours plus tôt, j’avais troqué mon gros sac à dos contre une ceinture de randonnée et que j’avais omis de transférer la boussole et le sifflet dans le sac de Lise. De plus, nous avions oublié la carte des sentiers du parc. Pour toute nourriture, nous n’avions que deux petites clémentines. Et je l’ai dit, il ne nous restait presque plus d’eau. Or le soleil avait fini par percer les nuages, la température montait et nous étions dans un désert. J’ai pensé au film de Leone, Le bon, la brute et le truand, ce qui n’avait rien de rassurant.

Bref, nous étions encore une fois dans la merde par notre faute, si bien qu’on a recommencé à se traiter de nuls. On se répétait que zéro plus zéro, ça fait zéro. Je me suis dit que le livre que j’étais en train d’écrire ne devrait pas s’intituler Deux itinérants en Mercedes mais Deux connards en Mercedes.

Lise s’est demandé si on ne devrait pas grimper pour nous repérer, mais la colline était un peu trop haute. On a donc continué à marcher jusqu’à ce qu’on aperçoive une plaine. J’ai suggéré qu’on y descende, me disant qu’on trouverait peut-être une route en bas. Mais c’était une très mauvaise idée. On s’en est vite rendu compte une fois rendus là : la plaine était entourée de collines rocheuses bien difficiles à escalader ; c’était une trappe. J’ai dit : « Nos amis sont allés faire le sentier du Trou du Diable, mais c’est nous qui sommes en enfer. » Il nous fallait remonter.

La panique a commencé à nous gagner et on s’est mis à imaginer le pire. Allions-nous être là encore à la tombée de la nuit quand sortiraient les puissants pumas et les redoutables coyotes ? Le sentier a beau s’appeler Moonlight Canyon, ça n’aurait pas été très romantique.

J’ai senti ma belle Lise sur le bord d’une crise d’angoisse. Je me suis aussitôt approché d’elle. « J’ai besoin de toi », que je lui ai dit en fixant ses beaux yeux verts. Je lui ai proposé qu’on retourne sur nos pas en lui expliquant qu’on pouvait se fier à la position du soleil et à la direction des montagnes brunes à l’horizon. Je lui ai aussi suggéré qu’on arrête de se traiter de nuls. C’est peut-être vrai, mais bien peu utile dans les circonstances. Mieux valait miser sur notre courage, qui est bien réel.

À partir de là, tout s’est mieux déroulé. Nous sommes calmement revenus sur nos pas. Je nous voyais comme ces Indiens qui, dans les westerns, suivent des pistes sur des sentiers arides. Nous prenions la position de tête à tort de rôle, avançant avec détermination mais sans précipitation, sans s’énerver et sans même s’obstiner, comme si nous étions guidés par des forces invisibles.

Tout s’est mieux déroulé, disais-je, sauf le cri que j’ai entendu et qui a dû faire rentrer dans leurs trous tous les serpents du coin. C’était ma petite épouse qui venait d’être attaquée par un cactus. Si, si, les sceptiques seront confondus. Nous-mêmes, nous nous étions moqués de notre ami Daniel quand il avait soutenu que quelques variétés de cactus s’agrippent à la peau si on les approche de trop près. Le cholla est de ceux-là. Quand je me suis retourné, Lise avait un gros morceau de cactus agrippé fermement à sa main gauche et ça faisait très mal.

Le difficile était de déloger les grosses épines bien implantées dans la main. L’idéal est de se servir d’une pince à épiler, mais elle était restée, comme la boussole et le sifflet, dans l’autre sac à dos. Lise est parvenue, je ne sais pas comment encore, à se débarrasser du cactus. Sa main saignait et enflait, mais au moins il y avait une trousse de secours dans son sac. Elle a ainsi pu nettoyer sa plaie, qui a aussitôt cessé d’enfler.

Si vous vous demandez ce que je faisais pendant ce temps, c’est que je m’étais évanoui. Non, ce n’est pas vrai. C’est juste que, en pareilles circonstances, je suis vraiment nul (eh oui ! on y revient toujours).

Une cinquantaine de mètres plus loin, on a retrouvé une balise qui nous ramenait sur le sentier. Une demi-heure plus tard, nous étions dans notre Grande bleue. La petite balade d’une heure s’était transformée en une mésaventure de trois heures et demie. Mais nous étions sains et saufs. Comme dans les histoires d’enfants, petits et grands, tout est bien qui finit bien.

Une semaine plus tard toutefois, une question nous hante toujours : comment a-t-on pu faire pour quitter un sentier bien balisé ?

 

27 décembre 2014

Plus ce voyage avance et plus je songe à la blague de Woody Allen : l’éternité c’est long, surtout vers la fin. Nous avons quitté notre appartement en septembre 2013 ; le Québec, deux mois plus tard. Psychologiquement, je serais prêt à rentrer. Depuis 15 mois, j’ai vu suffisamment de paysages splendides pour combler pour des années ma polarité nature. En un an, nous avons visité les canyons de Bryce, de Shelley, de Zion, d’Arches, d’Antelope, ainsi que Monument Valley. Nous avons séjourné dans les Rocheuses, dans la vallée de l’Okanakan et sur l’île de Vancouver. Nous avons admiré les baleines de l’Alaska, croisé les bisons et les grizzlis du Yukon. Nous avons traversé la Vallée de la Mort, la Vallée de Feu, les parcs de Yosemite, de Kings, de Sequoia et d’Anza-Borrego. Et j’en oublie. De pures merveilles ! Nous avons été enchantés !

C’est maintenant l’autre aspect de ma bipolarité qui remonte. Quand je ferme les yeux, c’est Paris qui apparaît désormais. Je vois surgir la tour Eiffel, si belle vue du Trocadéro, la Seine et ses vieux ponts, le canal Saint-Martin, le vieux Quartier latin, la place de la Bastille, les petites rues du Marais, les Grands Boulevards, les Jardins du Luxembourg ou la Coulée verte, qui mène au Bois-de-Vincennes et où nous allions faire notre marche rapide tous les matins.

Je pense aussi parfois à Montréal, une ville moins jolie que Paris ou Rome, il faut bien l’admettre, mais non dénuée de charme. Je songe avec un brin de nostalgie à nos matinées de cinéma, où nous allions à l’Ex-Centris voir des films qu’on ne pouvait voir ailleurs, européens principalement. Je me rappelle les soirées passées au Meetup anglais-français, où j’ai connu des gens passionnants, immigrants pour la plupart.

Mais c’est l’hiver au Québec en ce moment. Le sentier Olmstead, qui mène au sommet du mont Royal et que j’aime tant, est sans doute boueux. Le vent glacial a dû s’engouffrer entre les gratte-ciel du centre-ville, gelant les passants au passage. Les trottoirs sont sans doute couverts de glace ou de sloche. C’est la saison du Montréal souterrain. De plus, notre condo est loué jusqu’en avril et notre voyage au Mexique est déjà payé.

Alors, il n’y a qu’une solution : continuer. Certes, l’enthousiasme n’est pas aussi grand qu’au début, mais la seule perspective de patauger dans la gadoue me donne des ardeurs sudistes. Fêter Noël et le jour de l’An sous les palmiers me va très bien.

La Baja California, où nous nous rendrons en janvier, pourrait d’ailleurs relancer notre voyage. Je la vois venir avec un mélange de plaisir et de crainte. Plaisir parce que nous n’avons jamais mis les pieds dans cette région que l’on dit très belle, crainte parce que le Mexique a bien mauvaise réputation. Plusieurs Américains rencontrés nous disent spontanément qu’ils n’y mettraient jamais les pieds. Mais il est difficile de savoir si leurs appréhensions sont fondées, car ce sont des gens qui rechignent à quitter leur pays et qui ont des préjugés gros comme le bras à l’égard des Mexicains. On verra bien, amigos.

 

29 décembre 2014

Voyant une affiche le long de la route, Lise me lance : « Des œufs frais ! Arrête-toi. » Sitôt dit, sitôt fait ! Il faut dire que nous sommes accros aux œufs frais. Ça nous rappelle l’Europe, où ils sont si délicieux, à peine sortis de la poule. À Nice, en particulier, nous les achetions au marché d’une dame qui amenait une de ses vieilles pondeuses avec elle. Rien à voir avec les œufs du Québec, qui sont si défraîchis quand ils arrivent dans les épiceries qu’on se demande s’il n’en sortira pas des poussins.

Nous voilà donc dans une boutique au bord de la route où il y a des œufs, beaucoup d’œufs. Beaucoup trop pour provenir d’une petite production. Déjà, on aurait dû se méfier, d’autant qu’ils étaient tous pareils, d’un blanc monotone et de la même taille, comme s’ils avaient été produits en usine. Mais nous étions restés accrochés à la pancarte « œufs frais ». Un peu penauds, nous sommes repartis avec une douzaine d’œufs supposément frais, pas vraiment convaincus d’avoir fait une bonne affaire.

Une fois dans La grande bleue, notre mauvaise impression a été confirmée quand on a aperçu, à une centaine de mètres, un gigantesque poulailler où les poules étaient assurément en cage. Nous venions d’acheter des œufs que nous n’aurions même pas choisis dans un supermarché.

 

1er janvier 2015

Après un mois passé dans le désert californien, nous sommes retournés sur la côte du Pacifique. Sur le coup, ce fut un choc, à cause du bruit. À Agua Caliente, c’était le grand silence. Au State Beach de San Clemente, on entendait rouler les autos et les camions toute la nuit. Il faut dire que ce camping est enclavé entre l’océan et l’autoroute 5, entre Los Angeles et San Diego, dans un long couloir urbain où vivent 20 millions de personnes. C’est du monde en titi ! Ça nous changeait radicalement des cailles, des tourterelles et des roadrunners.

Le camping de San Elijo, un peu plus au sud, est pour sa part coincé entre la route 101 et l’océan. Il y a moins d’autos et peu de camions. Mais il y passe un train, qui roule à haute vitesse et qui siffle bruyamment avant d’arriver au passage à niveau, même la nuit. « Si tu n’as pas de bouchons, tu risques la crise cardiaque, mon vieux Paul », a dit Daniel arrivé un jour plus tôt. Je n’en avais pas, mais étant né près des voies ferrées de Trois-Rivières, le train ne m’a pas perturbé.

En revanche, ces deux campings étaient situés dans des villes, ce qui m’a fait grand bien. Pendant toute la semaine passée à San Clemente, nous nous sommes rendus au centre-ville à pied en empruntant le joli sentier qui longe l’océan. Tous les jours, nous nous arrêtions au Starbucks du Camino Real. Comme je l’ai déjà dit, je n’aime pas beaucoup leur cappuccino et je n’aime pas du tout qu’on le serve dans des verres de carton, une aberration environnementale. Mais leur Wi-Fi était si rapide qu’on pouvait télécharger La Presse Plus. Nous en avons profité également pour faire le plein de romans numériques, de sorte que je n’ai pas eu à puiser dans les précieuses données de mon point d’accès.

En marchant le long de l’océan, nous avons pu admirer les surfeurs. Cette côte, c’est vraiment leur paradis. On les voit guetter les belles vagues depuis le lever du jour jusqu’à la tombée de la nuit ; ils ne paraissent jamais se lasser. C’est surtout un sport de mâles, mais Lise ne s’en est pas plainte. Il est vrai que leurs wetsuits moulants font ressortir leurs corps musclés et athlétiques. Je me suis rattrapé avec le jogging, où les jolies coureuses sont en grand nombre.

Nous sommes ensuite allés fêter Noël, à Chula Vista, juste au sud de San Diego, où nous pouvions nous rendre grâce à un train léger, du genre que nous aimerions voir à Montréal sur le futur pont Champlain. Cette ville, qui fut le berceau de la Californie, est bien agréable. Nous aurions aimé la visiter davantage, mais le moment était mal choisi en raison des fêtes de fin d’année. On se reprendra sans doute à notre retour du Mexique.

Le Chula Vista, près de la marina, est un camping un peu cher, mais il est bien tenu et d’une propreté impeccable. Ça nous changeait des deux state parks précédents, où les toilettes (les chiottes, devrais-je dire) étaient malpropres.

Nous aurions d’ailleurs dû rester au Chula Vista. Le Oak Creek, où nous nous sommes rendus ensuite, est situé trop loin de San Diego. Ça, c’est notre faute. En revanche l’accueil « face de bœuf », nous n’y sommes pour rien. Pour le fonctionnement intermittent du Wi-Fi, non plus.

L’internet étant indispensable à mon travail de journaliste, j’ai demandé à être remboursé. Niet ! Conciliant, j’ai proposé de déménager dans un autre camping de Sunland RV Resorts. Cette fois, on n’a pas dit non. Mais les conditions posées étaient telles que ça n’en valait pas la peine. Nous sommes donc restés au même endroit, à contrecœur.

 

10 janvier 2015

Dans cinq jours, j’aurai 70 ans. Déjà ! Comme le temps passe vite. Il y a 50 ans, j’étais sur le point d’entrer à l’université Laval. Il me semble que c’était hier.

Soixante-dix ans, c’est mieux que mon papa, qui a cassé sa pipe juste avant. Désormais, c’est ma maman que j’ai dans ma ligne de mire. Mais j’ai du temps devant moi puisqu’elle nous a laissés juste avant de fêter ses 87 ans. Je souhaite me rendre jusque-là. À vrai dire, j’espère dépasser les 90 ans, à condition de garder toute ma tête, comme mon amie Madeleine. En vieillissant, je trouve qu’il est bon d’avoir de l’ambition.

Il faut dire que le bonheur n’est pas venu d’un coup dans ma vie. J’ai dû travailler fort pour le connaître. Ceux qui m’ont connu à l’adolescence savent à quel point mon humour cachait des tourments et des angoisses. À cette époque-là, je m’imaginais mourir autour de la cinquantaine comme Proust ou comme Balzac, voire plus jeune comme Maupassant. C’étaient mes idoles. Je me voyais devenir écrivain comme eux et être malheureux. En fait, j’ai été plus malheureux qu’écrivain.

Avec le temps toutefois, j’ai découvert la joie de vivre. Être heureux, ce fut une sorte de vocation tardive. C’est pourquoi je veux profiter encore longtemps de la vie. J’ai du temps à rattraper.

Physiquement, j’arrive à 70 ans pas trop détérioré. Je peux encore suivre mes amis plus jeunes dans les montagnes. En tout cas, il y a pire, pas mal pire si j’en juge par ce que je vois tous les jours sur les campings.

Je disais l’an dernier que ma chevelure ressemblait à la forêt boréale. Vue d’en bas, elle paraissait en bon état. Mais dès qu’on s’élevait, on découvrait avec stupéfaction l’étendue des coupes à blanc. Mon miroir n’a pas révélé de nouvelles coupes claires cette année ; c’est rassurant. Il y a un trou, incontestablement, comme dans la couche d’ozone. Mais il n’a pas pris d’ampleur ; enfin, pas trop.

En revanche, les poches sous les yeux ont gagné du terrain. Plus inquiétant, j’ai découvert de chaque côté du menton un affaissement mollasson qui me rappelle les ex-premiers ministres Joe Clark et John Diefenbaker. Je ne suis pourtant pas conservateur. J’ai pensé à me laisser pousser un bouc pour cacher ces deux protubérances peu esthétiques, mais j’ai eu peur de ressembler à un vieux bouc. J’ai plutôt essayé la barbichette. C’est mieux qu’un lifting ou que le botox, non ! Reste les exercices pour raffermir les muscles du visage. C’est ma résolution pour 2015. On peut toujours rêver.

Lise trouve aussi que j’ai pris un peu de biscuit autour de la taille. Elle a sans doute raison. Mais j’ai encore l’air svelte. Ça me va.

Bref, j’ai le droit d’être fier de mes 70 ans. Après tout, comme le dit la chanson, on n’a pas tous les jours… 70 ans.

 

Deux chiens surveillant leur maître surfer à Los Bariles.

 

La Baja California

 

14 janvier 2015

Depuis quelques jours déjà, nous sommes au Mexique. Les impressions abondent. C’est normal : nouveau pays, nouvelle langue, nouvelles mœurs. Et c’est sans compter une première expérience en tant que membres d’une caravane. J’en reparlerai plus abondamment, bien sûr. Mais voici tout de suite quelques flashs.

Sur les routes, le Mexique est un mélange italo-québécois. Comme en Italie, les conducteurs roulent vite et n’hésitent pas à doubler par le centre. Il faut savoir s’écarter pour les laisser filer. Comme au Québec, les routes sont parsemées de nids-de-poule. Pour être honnête, c’est pire ; les nids-d’autruche sont légion. On se demande si les pneus de La grande bleue vont tenir le coup pendant 4000 km.

En revanche, le couple de guides qui nous mène à travers la Baja California est adorable et le groupe, composé de Canadians, à part nos amis Lise et Daniel, paraît plutôt sympathique. Ma seule complainte, c’est que la caravane se met en branle dès 8 h 30, c’est-à-dire aux aurores pour un couche-tard. La première nuit, tout énervé, je me suis réveillé à 2 h 30 et j’ai eu du mal à me rendormir. Je n’arrêtais pas de me dire : il faut que je dorme, il faut que je dorme ; je dois me lever à 6 h.

 

19 janvier 2015

Si j’avais écrit ce carnet avant le jour 6 de notre périple en Baja California, il aurait été terriblement négatif. Tout avait pourtant bien commencé. À la frontière, les deux jeunes douaniers qui sont montés à bord  se sont montrés expéditifs et courtois. Aucun des membres de notre caravane n’a d’ailleurs éprouvé le moindre ennui. Quelques minutes plus tard, nous roulions sur les routes du Mexique.

C’est là que les choses ont commencé à se gâter. J’ai glissé un mot déjà sur la médiocrité des routes ; je n’insisterai donc pas. Des bouts de la carretera 1, qui traverse la péninsule du nord au sud, ont heureusement été refaits. Mais dans l’ensemble cette grande voie est étroite, les accotements sont inexistants, le revêtement est en mauvais état et les dos d’âne sont fréquents.

Ça n’empêche pas les Mexicains, comme la plupart des Latins, de conduire comme des dingues. En principe, la vitesse est limitée à 80 km/h. Mais on se fait fréquemment doubler par des conducteurs qui vont bien au-delà des 100 km/h. Les camionneurs ne sont d’ailleurs pas en reste. Conséquence : les accidents sont fréquents, comme en témoignent les multiples croix, autels ou mémoriaux le long du chemin. Un accident mortel s’est même produit quelques minutes avant que nous n’arrivions dans une courbe, où une voiture qui nous avait doublés a été emboutie.

Il faut dire qu’en plus de 1000 km, on n’a croisé qu’un policier. La surveillance semble donc inexistante. En revanche, les militaires sont nombreux. Aussi faut-il s’arrêter à tous les check points. Heureusement toutefois, ils ne se sont pas montrés trop zélés, peut-être parce que nous sommes Canadiens ou tout simplement  parce que nous sommes trop nombreux.

Toutefois les mitraillettes, bien visibles, sont impressionnantes. Petit détail amusant : à un poste de contrôle, une jeune femme faisait une collecte de fonds. Pour quel fond ? Allez savoir ! Peut-être pour elle-même ; c’est assez fréquent au Mexique. Elle était entourée de deux soldats armés. Tout le monde a donné.

Un peu partout le long de la route, on peut voir des détritus. Les pancartes « No tire basura » (Défense de jeter des objets) ne manquent pas, mais elles ne découragent pas les Mexicains. J’imagine le regard horrifié des Allemands qui s’aventurent jusqu’ici. On voit partout des dépotoirs de déchets, de vieux pneus ou de carcasses d’auto. La plupart des maisons sont délabrées et de nombreuses bâtisses sont abandonnées. Presque partout la pauvreté est criante.

Mais les paysages, direz-vous ? Eh bien, ils ne nous font pas oublier toute cette désolation. En dehors des plages, la Baja California du Nord est désertique, aride et plutôt ennuyeuse. Ce n’est pas un beau désert comme celui de l’Arizona.

Quant aux campings où nous nous sommes arrêtés, ils étaient plutôt médiocres. Sur un terrain, notre égout était bouché. Le lendemain, c’est l’électricité qui nous a lâchés en fin de soirée. Je ne m’aventurais pas dans leurs toilettes et les réseaux Wi-Fi étaient si lents qu’il était difficile de télécharger une photo.

Je termine cette longue complainte en disant que j’ai eu du mal à m’habituer au rythme d’une caravane. Par exemple, j’aimerais bien m’arrêter parfois pour acheter des fraises, des dattes ou du miel dans des étals le long de la route. Mais il faut se limiter aux arrêts prévus initialement pour une caravane de sept motorisés. Et puis, je le répète, je n’aime pas me lever aux aurores. Je crois que je ne m’y habituerai jamais.

Ce n’est pas que les autres caravaniers ne soient pas sympathiques. Au contraire, nous sommes particulièrement bien tombés. Ils ont d’ailleurs souligné avec beaucoup de gentillesse mon anniversaire. Et nos guides veillent constamment sur nous. Leur présence rassurante a vite dissipé les craintes que j’entretenais à l’égard du Mexique. Malgré tout, la vie était si pénible les premiers jours que la tentation était forte de rebrousser vers le nord. On peut plus et on lançait : « Bye, bye, Baja ! »

Toutefois, c’était avant le jour 6, qui a tout changé. Nous nous sommes retrouvés sur la plage de Playa Santispac, dans la belle baie de Concepcion, un endroit merveilleux, où nous avons passé deux jours. Nos sept VR étaient garés à une dizaine de mètres de la mer de Cortez. Il faisait chaud, le soleil était abondant. On a pu se baigner, marcher le long de la plage, manger à l’extérieur. 

Les quatre chiens du groupe, heureux, couraient en liberté. Un couple de dauphins est venu faire un festin dans les bancs de poissons. Un escadron de pélicans est arrivé à son tour, venu profiter de cette manne. On les voyait survoler gracieusement la mer, puis plonger comme des kamikazes sur leurs proies. Leur descente est toujours hallucinante, mais leur amerrissage n’est pas immanquablement réussi. Il semble que les pélicans, tout comme nous, apprennent à la dure de leurs essais et de leurs erreurs. 

Vous aurez compris que le moral va mieux. La Baja California gagne en beauté et en intérêt à mesure que l’on descend vers le sud. L’ennui, c’est qu’il faut se taper quelque 1000 km avant de le découvrir.

 

24 janvier 2015

Nous avons de nouveau séjourné sur une plage de la Baja California, cette fois à Playa Tecolote, près de La Paz. Ce fut agréable, mais ce ne fut pas magique comme à Playa Santispac, quelques jours plus tôt. Il ventait fort, le ciel était couvert de nuages et le temps était frais. Il était toutefois bien agréable de faire de longues randonnées sur la grève. Il y avait aussi, tout près, un piton rocheux, que nous avons eu le plaisir d’escalader. La montée n’était pas particulièrement ardue, mais certains passages demandaient une bonne maîtrise du vertige. J’étais fier d’avoir dominé ma peur des hauteurs. La décennie de mes 70 ans commence bien.

Plus tôt, nous avions séjourné à Loreto, jolie petite ville où nous avons pu faire plus ample connaissance avec les Mexicains. Comment sont-ils ? Dans l’ensemble, ils nous ont semblé bon enfant, simples et plutôt sympathiques.

Cependant, nombreux sont les commerçants qui nous regardent avec des signes de piastre, ou plutôt de peso, dans les yeux. Dans le centre historique de San José del Cabo, au demeurant plutôt coquet, il était difficile de marcher sans que les boutiquiers ne tentent de nous convaincre d’entrer. Sur les plages de Cabo San Lucas, nous avons  rapidement été envahis par une nuée de Mexicains venus vous vendre, qui des bijoux, qui des sculptures, qui des t-shirts, qui des couvertures, qui des plats de service, qui des robes, qui des coffrets, et j’en oublie.

Dans les lieux touristiques d’Italie ou de France, les vendeurs essaient aussi de vous refiler leurs produits, mais ils le font généralement de façon plus discrète. En Baja California, on se montre volontiers envahissant. Sans doute est-ce un trait culturel. Au début, je le trouvais agaçant. Mais je suis plus tolérant depuis que j’ai appris que l’ouragan de l’automne dernier avait fait fuir les touristes par milliers.

L’ennui, en fait, c’est que notre relation avec les Mexicains est trop touristique. Cela tient évidemment au fait que nous parcourons la Baja California en groupe. Mais cela vient aussi de ce que nous ne parlons pas espagnol. Bien sûr, chaque fois que je peux, je baragouine dans la langue de Cervantès. Je sors sans hésitation les quelques phrases que j’ai apprises et j’y ajoute à l’occasion quelques mots d’italien. Apparemment, on me comprend.

Le problème, c’est que la clientèle est presque entièrement composée de gringos, de sorte que la plupart des Mexicains vous abordent en anglais, ce que je trouve frustrant. En Italie, il arrive aussi qu’on vous parle english, même quand vous ne le souhaitez pas. Mais j’ai trouvé une parade : je dis que je ne parle pas anglais. J’aimerais bien faire la même chose ici, mais mon espagnol est trop rudimentaire. Malgré tout, je m’entête. D’ici la fin du voyage, ma maîtrise de la langue devrait être meilleure.

Un autre élément éminemment touristique m’agace : les prix sont souvent des prix de gringos. Leur hauteur ne cesse de me surprendre.

En revanche, j’ai tout à fait perdu la peur de voyager au Mexique. Dans les petites villes et les villages que nous traversons, nous nous sentons en sécurité. On est bien loin de Tijuana, de ses gangs et de sa violence.

Par contre, la réputation de désorganisation des Mexicains me paraît jusqu’ici bien justifiée. Il y a quelques jours, par exemple, nous nous sommes arrêtés dans une station-service ; les pompes ne fonctionnaient pas. C’était pourtant une grande station, tenue par le géant Pemex. Un autre jour, dans un restaurant, nous avons redemandé du vin rouge ; il n’y en avait plus, le patron ayant déjà épuisé les trois bouteilles de rouge de sa cave. Il y avait, par contre, du vin blanc. Cette pénurie inattendue nous a fait sourire.

Quelques jours plus tard, nous avons ri, jaune cette fois, quand il a fallu plus de deux heures à certains d’entre nous pour être servis au Caffe Trionfo. Notre guide nous avait dit : « It’s good food, but it’s not fast food. » Tout de même, deux heures ! La commande avait été perdue…

Malgré tout, nous avons décidé de prolonger notre séjour en Baja California. Ce n’est assurément pas un endroit où l’on se fera envoyer le reste de nos valises. Mais en ce mois le plus froid de l’hiver dans l’hémisphère Nord, il est bon de se retrouver sous les chauds rayons du tropique du Cancer. Disons les choses franchement : j’aime mieux me retrouver à +27 à Cabo San Lucas qu’à -27 à Montréal.

 

31 janvier 2015

Ce voyage en caravane était notre premier et ce sera sans doute notre dernier. Pourtant lundi, quand la caravane a repris la route vers le nord, nous avons eu la larme à l’œil. Nous la suivions depuis 20 jours. Dans neuf jours, ses membres seront aux États-Unis. Pour notre part, comme Daniel et Lise, nous avons choisi de rester quelque temps encore en Baja California du Sud, où il fait beau et chaud et qui regorge de fleurs.

 Ils étaient bien gentils, ces Canadiens anglais qui nous accompagnaient. Les adieux ont été touchants. Ils vont nous manquer, c’est sûr, et je crois que nous allons leur manquer aussi. Quant aux guides de Baja Amigos, Dan et Lisa Goy, au risque de me répéter, ils ont été adorables de bout en bout.

J’avais fini par m’habituer aux trajets à la queue leu leu. La route no1, qui traverse la péninsule, est dangereuse, étroite et sans accotements. Dan est fier d’affirmer qu’il n’y a pas eu le moindre accident dans ses groupes. Le suivre était de fait beaucoup plus sûr que de cheminer en solitaire. Pendant qu’il conduisait avec assurance, sa femme nous guidait grâce à un système de walkies-talkies.

Par contre, d’avoir à me lever avant le soleil, je le répète, c’était dur. Il faut vous préciser que j’ai passé la majeure partie de ma carrière à travailler le soir. De ne pas pouvoir s’arrêter dans un village pittoresque parce que cet arrêt n’était pas prévu au programme de la journée, c’était parfois frustrant. Il faut aussi ajouter que pour Lise, de se retrouver dans un groupe où tout se passait en anglais a été difficile. Il lui fallait compter sur nos amis ou sur moi pour tout traduire.

En revanche, dans un groupe, on peut compter sur la solidarité. Ainsi, après avoir dormi une nuit sur le parquet, faute d’avoir pu descendre notre lit mural, nous avons vu arriver Daniel et Bob, qui ont ensemble trouvé la solution, un bel exemple de fédéralisme coopératif ! De plus, l’itinéraire était bien conçu et bien documenté.

La veille de notre séparation, j’ai été heurté de plein fouet par une attaque de tourista, appelée poétiquement, « diarrhée du voyageur ». C’est la raison pour laquelle je n’apparais pas sur la dernière photo de groupe, ayant dû retraiter brusquement comme la mariée d’une pub d’anti-diarrhée. Bon ! la mariée était plus jolie dans sa robe blanche. Moi, je ressemblais davantage au vieux schnock qui, dans une pub du même produit, se faisait enterrer jusqu’au cou.

Nous avions pourtant fait bien attention. Nous ne buvons que de l’eau purifiée ou de source. Lise met un peu d’eau de Javel dans l’eau de vaisselle, elle lave tous les légumes avec de l’eau purifiée. Nous nous lavons souvent les mains. Mais ça n’a pas suffi, manifestement. L’expérience a été plutôt pénible ; je ne vous la souhaite pas. Pendant toute la semaine, je me suis senti fiévreux et faible. Je m’en remets à peine.

Nous sommes maintenant installés à Los Barriles pour quelques semaines. En arrivant dans ce village, j’ai été déçu par sa rue principale, qui n’est pas particulièrement jolie. Mais à la première intersection, on prend la rue du 20 Noviembre, parallèle à une splendide plage de quelques kilomètres. C’est là qu’on trouve les belles boutiques, les épiceries fines, les petits cafés et les bons restaurants.

Nous nous sommes installés au Martin Vertugo’s. Ses installations sont vétustes et les terrains sont petits, mais nous sommes à moins de deux cents mètres de la mer de Cortez. Pour 20 $US par jour, on ne se plaindra pas. Le East Cape Casas, tout près, est plus récent, mais il affichait complet jusqu’au 14 février. En outre, il est plus cher et plus loin de la plage.

 

7 février 2015

Martin Verdugo’s, où nous séjournons pour quelques semaines, est un camping d’habitués. « Nous sommes nouveaux », nous dit Nancy, une Californienne qui s’installe ici avec son mari depuis pourtant huit ans. De fait, beaucoup de caravaniers y viennent chaque hiver depuis 15, 20, voire 25 ans. C’est pourquoi tout le monde se connaît.

Aiment-ils Martin Verdugo’s ? La question est inutile. Bien sûr qu’ils aiment. Même qu’ils adorent ! Sinon, ils ne reviendraient pas. Les gens se saluent quand ils se croisent, non par politesse, comme dans les autres campings, mais par affection. Si l’on en juge par les rires qui résonnent jusque dans notre Grande bleue, ils éprouvent beaucoup de plaisir à vivre ensemble. « De solides amitiés se sont créées », nous confirme Nancy.

On s’est vite rendu compte aussi que les caravaniers étaient solidaires. Un voisin, par exemple, éprouvait des problèmes avec son antenne satellite. À un certain moment, ils étaient cinq autour de lui à chercher une solution. Ils l’ont trouvée.

Cette petite communauté d’habitués n’est pas pour autant repliée sur elle-même. Si vous voulez y prendre une place, vous serez les bienvenus. Ainsi, dès le deuxième jour, Nancy, qui est une ex-prof de français, est venue nous inviter pour l’apéro, heureuse de pouvoir parler notre langue. Ce matin-là, nous avions connu un Vietnamien établi aux États-Unis depuis 40 ans et qui à notre contact a retrouvé son français, appris à l’école quand Hô-Chi-Minh-Ville s’appelait encore Saïgon et n’était pas communiste. Depuis, il est devenu un lecteur de ce blogue. Après trois semaines de caravane toutefois, nous n’avons pas multiplié les contacts.

Un autre élément caractérise Martin Verdugo’s : le lieu est investi par les planchistes, qu’ils soient passionnés de planche à voile ou de planche volante, où le surfeur est tracté par un cerf-volant. Il faut croire que ces sports gardent en forme, car on ne se souvient pas d’avoir vu, et de loin, des caravaniers aussi sveltes. Ils sont si minces dans leur tenue de planchiste que je croyais qu’il s’agissait de jeunes au début. Ce n’est que lorsqu’ils reviennent sur la plage qu’on découvre que ce sont des boomers. Hai, notre ami vietnamien, par exemple, s’en va sur ses 70 ans. Mais agrippé à sa voile rutilante, il ne les paraît pas.

Cette semaine cependant, ces passionnés de voile étaient un peu déprimés. C’est que la pluie s’est invitée quatre jours d’affilée. « En 19 ans, c’est la première fois qu’il pleut à cette période-ci de l’année », nous a dit une femme du Wisconsin. Une grande première donc, dont on se serait volontiers passés, car, il faut bien l’admettre, nous étions débinés nous aussi. La lecture et la télé, c’est bien beau, mais il n’est pas nécessaire de venir aussi loin pour lire Houellebecq ou Nothomb, ou pour regarder des séries américaines.

S’il faut en croire la météo, le beau temps est de retour. Tant mieux ! Malgré tout, on ne sera pas mécontents de reprendre le chemin du nord dans une semaine. San Diego, où nous sommes passés trop vite, nous attend.

 

14 février 2015

Nous avons quitté Los Barriles jeudi. Même si ce séjour de deux semaines et demie a été agréable, nous étions heureux de partir. Depuis, le début de ce long voyage, c’est la première fois que nous restons aussi longtemps au même endroit. À la longue bien sûr, ça fait beaucoup de kilomètres et beaucoup de déplacements. On en est fatigués parfois. Mais une fois bien installés, l’envie de repartir nous prend. Au Martin Verdugo’s, nous étions plutôt l’exception. La plupart des gens s’y installent pour des mois. Mais ce sont des passionnés de planche, comme je l’ai dit. Ce n’est pas notre cas.

Nous avons évidemment profité de la belle et grande plage. Même si nous sommes sous le tropique du Cancer, l’eau de la mer de Cortez est un peu froide en hiver. Comme je ne suis pas un bon nageur, j’ai eu la nostalgie de l’eau chaude du golfe du Mexique. Chaque fois, j’hésitais avant de me lancer à l’eau pour rejoindre Lise, moins douillette que moi. Je finissais par la suivre et après, mais après seulement, j’étais content.

La plage nous a surtout servi à marcher. Parfois, nous nous rendions jusqu’à la Playa Norte, presque trois kilomètres plus loin. Ce n’est pas une grande distance, mais comme le sable est un peu mou, c’est un bon exercice ; il nous a permis de garder la forme.

Une bonne partie de nos journées était consacrée à faire des courses pour manger. Le supermarché n’était pas super. Le rayon « viandes », en particulier, ne tombait pas dans nos goûts. Nous nous sommes donc nourris pendant presque tout notre séjour de poissons, de fruits de mer, de pâtes et de plats végétariens. Heureusement pour nous, un père et son fils venaient chaque mardi au Martin Verdugo’s vendre du poisson frais.

Le rayon des fruits et légumes était lui aussi décevant. Heureusement encore, nous pouvions nous approvisionner à La pita Maya ainsi qu’au marché communautaire du samedi. Il y avait aussi, juste à côté de la boutique de fruits et légumes, une épicerie fine dont les tablettes nous ont agréablement surpris.

Une fois remis de la tourista, j’avais renoué avec le café l’après-midi. Notre endroit favori, c’était le Caleb’s Cafe. En revanche, nous ne sommes allés qu’une fois au restaurant. Cette sortie nous a confortés dans notre conviction que notre cuisine est meilleure tout en étant bien moins chère.

Il faut dire que les prix sont en général plus américains que mexicains, et pas seulement dans les restos. Ce n’est pas très étonnant, la Baja California étant en quelque sorte une extension de la Californie. Enlevez les gringos, et les deux Bajas, en particulier celle du sud, font immédiatement faillite.

Dans un village comme Los Barriles, on n’a pas vraiment l’impression d’être parmi les Mexicains. Partout, on ne croise que des gringos. Partout, on nous aborde en anglais.

Beaucoup d’Américains ne se donnent d’ailleurs même pas la peine de changer leurs dollars en pesos. Et au fond, pourquoi le feraient-ils ? Tous les prix des campings, par exemple, sont affichés en dollars. Dans les restaurants et dans les boutiques, on peut presque toujours payer en dollars américains. Au fond ici, c’est chez eux !

Bref, si nous voulons un jour découvrir le vrai Mexique, ce n’est pas en Baja que nous reviendrons.

Cela dit, toute la semaine, la température a flirté avec les 30 degrés. En février, on serait malvenu de se plaindre.

 

18 février 2015

Nous avons quitté Los Barilles en même temps que Lise et Daniel, avec qui nous devions remonter vers le nord.

Le premier soir, nous nous sommes arrêtés sur une jolie plage pour une nuit de boondocking. Comme notre autocaravane ne dispose pas de panneaux solaires, j’ai mis en marche la génératrice, bien trop bruyante au goût de Daniel, qui est venu nous le dire vertement. Sur le fond, peut-être avait-il raison. Mais le ton nous a déplu au plus haut point. Nous détestons tous les deux nous faire engueuler.  

Le lendemain matin, quand nous avons fini par nous croiser sur la plage, la tension était encore vive. Nous avons convenu de nous retrouver le soir même à un prochain camping, où nous pourrions tirer les choses au clair. Mais ils ne sont pas venus. Nous en avons conclu qu’ils ne voulaient plus nous voir. Aussi avons-nous décidé de mettre cap vers le nord sans eux.

En fait, ils avaient décidé de rester une journée de plus sur la plage. Quand ils sont arrivés au camping le lendemain, nous étions déjà partis. Ils en ont conclu à leur tour qu’on ne voulait plus les voir. D’où un échange de courriels acidulés. C’est donc sur une série de malentendus que s’achève une relation qui avait si bien commencé.

Il faut dire cependant que, comme les suites au cinéma, la partie 2 de notre relation n’avait pas été à la hauteur de la première. Peu à peu le ton avait changé, peu à peu des divergences étaient apparues, peu à peu des tensions avaient surgi, peu à peu nous nous étions éloignés. L’explosion d’il y a quelques jours était sans doute inévitable. C’est dommage, bien sûr. Mais étrangement, nous nous sentons soulagés.

 

20 février 2015

Ce que j’aime en caravaning, c’est de ne rien faire. Enfin, pas tout à fait. Au cours des derniers jours, par exemple, nous avons traversé la moitié de la Baja California, ce qui n’est quand même pas rien. Mais à notre rythme. Lento ! Lento ! Nous nous sommes même offert le luxe de rester quatre jours à Loreto, une petite ville que nous avions adorée en descendant vers le sud.

Ce que j’aime bien aussi, ce sont les campings en ville. Pas ceux des grandes cités où, comme à San Francisco, il faut se taper une grosse demi-heure d’autoroute avant de rejoindre le centre. Plutôt ceux des petites villes, où l’on peut laisser La grande bleue au camping et aller se promener à pied.

À Todos Santos, où nous nous sommes arrêtés en premier, le camping était un peu médiocre. Mais il ne coûtait que 12 $ par jour et n’était qu’à 15 minutes à pied du centre historique de ce joli petit centre d’art et de culture.

Nous y avons visité quelques galeries, mais sans rien acheter. Juste pour admirer les œuvres. Nous avons acheté, par contre, du chocolat noir, du bon en plus, une denrée rare en Baja, où le chocolat est peu abondant, banal et trop sucré. En revanche, nous n’avons pas trouvé de thé, du bon thé en feuilles. « Les Mexicains ne sont pas des buveurs de thé », nous a dit la chocolatière ; on s’en doutait bien.  Nous avons déniché, il est vrai, quelques boîtes de thé dans un café. Mais il ne sentait plus rien. Nous avons laissé tomber.

Nous avons par contre acheté une bouteille de vin mexicain : un blanc, le Fior di  Vino, de la vallée de Guadaloupe. En soi, ça n’a rien d’exceptionnel. Mais c’était dans une petite boutique tenue par un Américain, qui parlait de ses produits avec passion et en vrai connaisseur. Son père, qui lui donnait un coup de main et dont une sœur vivait dans le Roussillon, parlait un peu français.

Ce n’est pas la seule personne à nous avoir parlé dans notre langue cette semaine. Dans un café de Santa Fe, un bled perdu le long de la route 1, une femme nous a abordés en disant : « Vous êtes du Québec. » Il y a 20 ans, elle avait vécu une année dans une communauté à Bruxelles. Elle parlait rarement français depuis son retour au Mexique, mais elle était encore capable de tenir une conversation sans trop chercher ses mots. Ça nous a épatés.

À Loreto, le Rivera del Mar est aussi un camping de ville. À 20 $, il est un peu plus cher que le El Litro de Todos Santos, mais il est beaucoup mieux tenu. Le centre historique et la promenade le long de la mer de Cortez ne sont qu’à quelques minutes de marche.

Grâce à Yolanda, la sympathique gérante du terrain, nous avons découvert une pizzéria, Pan Pan, où la margarita est digne du sud de l’Italie. À Todos Santos, nous nous étions régalés de fajitas au poulet au Las Fuentes. Ces deux expériences me permettent de nuancer ce que je disais un peu injustement la semaine dernière sur les restaurants en Baja. Il y en a de bons ; il faut juste éviter les attrape-touristes.

Autre précision, cette fois sur les prix. Je disais récemment qu’ils étaient plus américains que mexicains. Ce n’est pas toujours vrai. À Loreto, par exemple, la coupe de cheveux m’a coûté moins de 10 $, pourboire inclus. Les campings sont aussi bien moins chers qu’aux États-Unis ou qu’au Québec.

 

22 février 2015

Pour aimer le Mexique, il faut savoir vivre avec le bruit. Dans la nuit de dimanche à lundi, par exemple, on a fêté la fin du carnaval jusqu’au petit matin. L’orchestre et les chanteurs s’en sont donné à cœur joie jusqu’à 2 h.

Vers 4 h 30, c’est le coq des environs qui a pris la relève. Je ne l’ai jamais vu, mais si j’en juge par le son qu’il génère, il doit avoir la taille d’un berger allemand. Moi, je croyais naïvement que ces bruyants volatiles ne chantaient qu’au lever du jour. Mais notre coq, comme tous ceux de la Baja, et croyez-moi il y en a partout, commence quelques heures plus tôt. Je me demande d’ailleurs pourquoi on parle du chant du coq. Un chant, vraiment ? Un cri plutôt. Que dis-je ? Une imprécation : « Levez-vous, bande de connards ! » Et comme les connards ne comprennent pas vite, il gueule pendant des heures.

Entre cinq et six heures, les tourterelles, nombreuses en ces lieux, se mettent de la partie. Leur chant est évidemment plus harmonieux, mais un peu répétitif et un tantinet monotone. Mais elles sont si jolies ! Après, si vous dormez encore, ce sont les chiens du camping qui se mettent à japper. Généralement les plus petits aboient comme des déchaînés quand ils voient passer les plus gros. Plus tard, vous êtes frappés par le vacarme des véhicules au silencieux défoncé qui roulent trop vite dans des rues en pavés plus ou moins unis.

Pourtant, il règne dans ces petites villes mexicaines un calme presque zen. Allez savoir pourquoi !

 

27 février 2015

Nous avions été tentés de quitter la Baja California à quelques reprises, notamment pendant la première semaine, mais finalement nous y serons restés 50 jours.

Après nous être attardés dans la partie sud, nous avons franchi rapidement les 1000 derniers kilomètres. J’en ai eu marre tout d’un coup des routes étroites, des nids-de-poule, du désert interminable, de l’internet qui dit « magnana », de l’électricité qui lâche, de l’eau qui ne coule pas, des salles de bains défraîchies, des campings de deuxième ordre, des épiceries de troisième ordre, des contrôles militaires qui se répètent aux 200 km. Vivement chez l’Oncle Sam !

Heureusement, nous avons rencontré deux Québécois qui aiment et fréquentent le Mexique depuis près de 40 ans. Ils y ont fait une vingtaine de voyages. C’est dire qu’ils connaissent ce pays mieux que Lise et moi, l’Italie.

Jean et Hélène sont des aventuriers. Avant de prendre leur retraite, il y a quelques années, ils avaient déjà parcouru près de 40 pays, pas toujours les plus faciles d’accès et souvent dans des conditions difficiles. Ils ont déjà foulé l’Afrique, l’Asie, l’Amérique centrale, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Indonésie, sans compter, bien entendu, l’Europe et l’Amérique du Nord. Leur prochaine destination pourrait être la Chine.

Nous avons fait leur connaissance dans un camping où nous ne devions même pas nous rendre. En attendant nos voix, Jean est aussitôt sorti en disant : « Ah ! je crois avoir entendu parler français. » En trois mois au Mexique, ça ne lui était pas arrivé souvent. « Nous sommes à l’heure de l’apéro. Voulez-vous vous joindre à nous ? » a-t-il ajouté. Comment refuser ?

Le lendemain, nous nous sommes rendus en leur compagnie à San Tomas, au cœur d’une région vinicole. Nous nous sommes arrêtés notamment dans un vignoble appelé M-D Vinos. Si le nom est plat, l’endroit est magnifique. Jean a demandé si nous pouvions y rester pour la nuit, ce qui fut aussitôt accepté.

Après notre dégustation de vins, le contremaître nous a fait faire une longue visite à pied. Ce tour impromptu du propriétaire, nous le devons certes à l’entregent de Jean, mais aussi au fait que lui et sa compagne parlent espagnol. Parler la langue du pays, je l’ai souvent constaté en Italie, permet d’établir un contact beaucoup plus personnel avec les gens.

Notre voyage au Mexique avait été jusque-là bien trop touristique, en particulier les trois premières semaines avec la caravane de Baja Amigos. Même si nos guides étaient bien sympathiques, nous ne referions jamais un voyage semblable. Seuls, nous aurions épargné pas mal de sous tout en évitant les horaires contraignants et les itinéraires frustrants. Jamais plus donc ! D’autant que la Baja California, il faut le redire, n’est pas un endroit dangereux, Tijuana exceptée.

Retournerons-nous en Baja ? Sans doute jamais. Regrettons-nous d’y être allés ? Non, même si ce ne fut pas, tant s’en faut, la plus belle partie de notre long voyage. Mais nous avons aimé les Mexicains. Sauf rares exceptions, nous les avons trouvés gentils, attachants, cordiaux et serviables. Ils sourient beaucoup, rient souvent et paraissent heureux. Ils ont rendu notre séjour agréable malgré les désagréments, les aléas, les inconforts et les inévitables frustrations.

 

28 février 2015

Nous sommes entrés au Mexique à bord d’une caravane et nous devions en revenir avec une caravane. Nous ne nous sommes donc pas préoccupés de ce que notre TomTom ne possède pas la carte du pays. Mais en revenant seuls, l’absence d’un GPS nous a beaucoup manqué. Nous avons perdu l’habitude de voyager sans cet instrument si précieux. Et vous vous doutez bien que dans ce pays bordélique, les indications routières sont minimalistes. Si vous cherchez Tecate, par exemple, en traversant la grande ville d’Ensenada, bonne chance ! Tecate, porte d’entrée aux États-Unis, n’est indiquée nulle part. Il faut d’abord suivre la route de Tijuana, puis bifurquer vers Tecate, une fois Ensenada traversée.

J’ai fini par le découvrir en le demandant à deux personnes. Manque de pot dans cet État où presque tout le monde est bilingue, ils étaient unilingues. Heureusement, je baragouine assez l’espagnol pour comprendre semaforo (feux de circulation), derecha (droite) et izquierda (gauche). Ça nous a permis de cesser de tourner en rond, manège qui durait depuis plus d’une heure, au cours de laquelle mes nerfs avaient pris la forme d’une grosse boule.

 

En haut du Guadalupe Peak, dont les 8749 pieds (2667 mètres) constituent le plus haut sommet du Texas.

 

Le chemin du retour

 

7 mars 2015

Ce sont les épiceries que j’ai retrouvées avec le plus de plaisir aux États-Unis. Ces grandes surfaces, semblables à celles du Québec, où l’on trouve à peu près de tout, à commencer par une grande variété de fruits et légumes qui n’ont pas l’air de traîner sur les étals depuis une semaine. On trouve même dans de nombreux supermarchés du bon pain qui ne goûte pas la mélasse ou le sirop de maïs.

J’ai retrouvé du beurre d’arachides, de la purée de cacahouette comme disent les Cousins, sans sucre, sans huile de palme, sans sel. Juste des arachides. Miam, miam ! Ça me manquait depuis des semaines au petit déjeuner. J’ai renoué aussi avec le yaourt grec sans sucre. Un délice le soir, arrosé d’un filet de miel ou de sirop d’agave. Miam, miam encore ! Et du bon chocolat noir, idéal avec un thé vert en fin d’après-midi. Et des fromages qui n’ont pas un goût de caoutchouc. Et des vins italiens tout à fait honnêtes à moins de 10 $ la bouteille (le Gabbiano est même à 5,50 $ quand on en achète six). Tous ces petits bonheurs m’avaient manqué.

J’ai bien aimé rouler de nouveau sur des routes larges, avec accotements et sans trous. S’il y avait juste moins d’autos, ce serait le bonheur. Mais ça, ce n’est pas demain la veille.

Nous voulions retourner à San Diego, cette jolie ville où nous étions passés trop vite. Le difficile était de trouver un camping pas trop ruineux. Il faut dire que notre pauvre dollar a perdu 20 % de sa valeur depuis le début de notre voyage. Heureusement que notre condo est loué. Au taux de change actuel, retourner au Chula Vista nous aurait coûté quelque 100 $ par jour. Nous avons préféré nous installer au camping du lac Jennings. Si vous regardez sur une carte, vous allez trouver que c’est loin. Mais le lac est situé tout près d’El Cajon, où passe le trolley, ce train léger qui mène rapidement au centre-ville. En 15 minutes, on était au stationnement du train, 30 minutes plus tard, au centre-ville. Ça nous convenait.

Comme tout le monde, nous sommes allés au zoo. Pour des gens qui se piquent d’originalité, c’est d’un banal, j’en conviens. Mais on nous avait tellement répété que c’est un des plus beaux au monde que nous nous serions sentis stupides de le rater. Et de fait, il est très beau. Nous avons surtout adoré les volières. On y a passé une journée bien agréable.

Le lendemain, nous nous sommes d’abord arrêtés dans la Old Town refaire nos provisions de bon thé. Depuis quelque temps déjà, on buvait du vulgaire thé en mousseline, sans saveur. Beurk ! Puis, nous nous sommes rendus dans la Petite Italie, un quartier coquet près du centre-ville. Certes, les commerces s’y sont américanisés. Il est difficile d’y trouver une pizza sans saucissons ou des pâtes sans sauce à la viande ou sans sauce Alfredo. Personne ne vous accueille en disant « buon giorno ». Mais on y trouve encore quelque chose de l’âme italienne.

Nous avons fini notre journée par une promenade au centre-ville. Mais les nuages étaient de plus en plus nombreux. Le vent, froid et désagréable, s’engouffrait entre les gratte-ciel. Lise m’a lancé : « On rentre. » Je n’ai pas protesté. Le lendemain et le surlendemain, il pleuvait. Nous ne sommes pas retournés à San Diego. Les beaux musées, ce sera pour une autre fois, s’il y a une autre fois.

Dans quelques jours, nous serons à Indian Wells, où se joue un des grands Masters 1000 de tennis. Indian Wells, c’est comme les tournois de Montréal et de Toronto réunis à un même endroit. C’est un cadeau qu’on voulait se faire avant de revenir chez nous au mois d’avril.

Eh oui ! la fin du voyage approche. Je commence à avoir hâte de revoir Montréal. Pas trop vite tout de même. Il paraît que le mois de février a été le plus froid depuis qu’on tient des statistiques. On sent nos proches grelotter jusqu’ici quand ils nous écrivent. Le temps eût été bien trop froid pour deux caravaniers frileux. Même les 19 degrés de San Diego nous ont paru frisquets. C’est vous dire.

 

14 mars 2015

Quand on arrive à Borrego Springs depuis le sud-ouest, il faut traverser des montagnes. À partir de 3000 pieds (915 mètres), on a constaté que la pluie se faisait de plus en plus épaisse. « On a l’impression qu’il va neiger », a dit Lise, étonnée. Elle n’avait pas tort. Quelques kilomètres plus loin, il fallait bien se rendre à l’évidence, il neigeait. J’ai jeté un œil au tableau de bord : le mercure avait plongé jusqu’à 0 degré, au point de congélation. Même si la neige fondait, j’ai commencé à m’inquiéter un peu, car la route continuait à monter et elle était devenue vachement sinueuse.

Heureusement, la descente a débuté. Chaque fois qu’on perdait une centaine de mètres, on gagnait un degré. Tout en bas dans la vallée, il faisait 12,5 degrés. C’était froid, très froid même pour la saison. Mais le désert d’Anza-Borrego, dit-on, est imprévisible l’hiver. Dès le lendemain toutefois, le mercure était remonté au-dessus des 20 degrés et le beau temps était revenu. À la fin de la semaine, le mercure sautait même la barre des 30 degrés.

Nous n’avons pas regretté d’être retournés à Borrego Springs, où nous avions passé quelques jours en décembre. Le désert environnant change beaucoup selon les saisons. S’il pleut, nous avait dit un ranger, il y aura des fleurs au printemps. Or il a plu ; la Californie semble enfin sortie de sa longue sécheresse. Ici, ce n’est pas encore le printemps, il y aura plus de fleurs encore dans quelques semaines, mais il y en a déjà suffisamment pour changer le paysage en profondeur.

Nous l’avons constaté en reprenant le sentier qui mène à la palmeraie. Un bien beau sentier qui s’étire dans un canyon. Couvert de fleurs, il est devenu splendide. Autre belle surprise : le filet d’eau de décembre s’est métamorphosé en un véritable ruisseau qui descend en cascades joyeuses et sonores jusqu’à la vallée.

Nous avons également eu droit à une autre surprise, particulièrement inattendue : deux jeunes bighorns sont passés tout près de nous. D’ordinaire, quand on est très chanceux, on peut apercevoir ces magnifiques bêtes à cornes au loin dans les montagnes. Là, les béliers étaient à quelques dizaines de mètres de nous.

Au retour du sentier, Lise m’a rappelé qu’elle se sentait plus heureuse dans les montagnes qu’à la mer. Difficile de la contredire ; pour ma part, ça faisait des semaines, voire des mois, que je ne m’étais pas senti aussi bien. Il y a quelques jours encore, j’avais bien hâte de retourner à Montréal. À Borrego Springs, je me suis dit que le retour pouvait attendre.

Il faut dire que le camping Borrego Palm Canyon est un endroit merveilleux. Le paysage est magnifique et l’endroit est apaisant. Il faut dire aussi que le village attenant est bien agréable.

Comme le camping du State Park est bien populaire et que nous sommes bien imprévoyants, il nous a toutefois fallu le quitter après deux jours, tous les sites étant réservés. Nous nous sommes réfugiés au Palm Canyon RV Resort, un terrain privé agréable et pas trop cher à 45 $US par jour (si vous jugez ce prix élevé, sachez qu’il aurait fallu allonger 87 $ chez un concurrent). Et Palm Canyon offrait un avantage en prime : nous pouvions nous rendre au village à pied.

Soit dit en passant, il faut profiter de votre visite de ce coin de pays pour aller voir les sculptures de Ricardo Breceda. Cet artiste californien a recréé en métal les animaux qui vivaient dans ce désert il y a des millions d’années. Ses œuvres sont dispersées dans la nature, au nord et au sud de la route de Borrego Springs. On peut passer au moins une demi-journée très agréable à aller les admirer.

 

16 mars 2015

Il y a  à Borrego Springs une épicerie petite mais étonnante, où nous étions tout heureux d’avoir déniché des hauts de cuisse bios. Nous salivions déjà à l’idée de ce plat à la mijoteuse.

Vers 17 h, je vérifie la cuisson. Pas de cuisson ; j’avais oublié de tourner le bouton. Lise m’aurait assommé. Il y avait plus de chaleur entre ses deux oreilles que dans la mijoteuse. Je lui propose d’aller souper au restaurant du camping ; elle finit par accepter. L’endroit est joli. Malheureusement, comme c’est souvent le cas aux États-Unis, le décorateur avait plus de talent que le cuisinier.

On commande du poulet. Difficile à manquer le poulet, et pourtant… Eh oui ! il n’était pas assez cuit. Il fallait se battre pour arracher la chair autour de la cuisse. C’en était trop ; on s’est mis à rire.

 

21 mars 2015

Au tournoi Indian Wells, qui se termine demain, j’ai renoué avec le tennis, ce sport que j’aime tant et que j’avais couvert pendant sept ans pour le site web de La Presse. Depuis la fin de 2013 pourtant, je n’avais pas suivi un seul tournoi. Bien sûr, je continuais à jeter un œil aux résultats, mais c’est tout. Il est vrai qu’il est difficile de suivre le tennis tout en faisant du caravaning, mais ce n’était pas la seule raison de mon éloignement. Je n’avais pas renoncé sans un pincement au cœur à un blogue qui réunissait chaque jour des milliers d’amateurs. C’est même en partie pour éviter la nostalgie que je me suis lancé dans un projet aussi fou qu’un voyage d’un an et demi.

Aujourd’hui, je ne regrette pas ma décision. J’ai adoré couvrir le tennis, mais je tenais à m’arrêter à temps. De plus, je n’étais pas vraiment à la retraite puisque ce blogue m’occupait de dix à douze heures par jour pendant les grands tournois. Le temps était venu de passer à autre chose.

À Indian Wells, j’ai pu constater que j’aimais toujours ce sport, mais que je n’étais plus journaliste. Je n’ai plus d’articles à écrire ou de commentaires de lecteurs à lire. Je peux juste suivre un tournoi pour mon propre plaisir. C’est bien agréable.

Le hasard a bien fait les choses puisque le Masters 1000 d’Indian Wells est devenu, au fil des ans, le plus important tournoi de tennis en dehors des quatre tournois du Grand Chelem. L’an dernier, l’événement a accueilli 431 527 spectateurs. C’est autant que Roland-Garros, un tournoi majeur, et plus du double du Masters 1000 de Montréal.

Lise et moi avons été très impressionnés par le lieu, grand, chic et luxueux. Je l’avais souvent vu à la télé. Mais sur place, c’est plus imposant encore. En comparaison, le tournoi de Montréal, à l’étroit dans un coin du parc Jarry, a l’air tiers-mondiste. J’exagère un peu, mais pas tant que ça. Au Québec, on a tendance à croire que l’argent pousse dans les arbres, mais on oublie qu’il pousse surtout dans les palmiers.

Indian Wells fait partie d’une agglomération qui réunit dans le désert californien de riches retraités. Palm Desert, à quelques kilomètres, est même considéré comme la plus grande concentration de millionnaires. En faisant à pied l’aller-retour entre le camping et le stade (plus de 10 km tout de même), Lise et moi avons pu constater la richesse ambiante, frappante sans être pompeuse, raffinée sans être ostentatoire.

Bien sûr, la population n’est pas jeune. « C’est un endroit magnifique, c’est paradisiaque, avait commenté Goran Ivanisevic, un ancien champion de Wimbledon, mais il y a beaucoup de vieux. J’ai essayé les restaurants : on voit un ou deux jeunes clients, tous les autres ont 100 ans ou 150. À chaque fois, j’ai l’impression que quelqu’un va mourir dans le restaurant. »

Pour ma part, depuis que j’ai atteint l’âge vénérable de 70 ans, je ne me moque plus des vieillards ; ce n’est plus de mon âge. Depuis un an et demi d’ailleurs, nous ne croisons que des rejetons du baby-boom, particulièrement pendant les mois d’hiver où ils accaparent les campings. Je m’y suis habitué. N’empêche, je repense de plus en plus souvent aux jeunes voisins et voisines de notre condominium, qui pour la plupart ont moins de 30 ans. Ça va faire tout un changement !

 

23 mars 2015

Avant de quitter pour de bon le désert d’Anza-Borrego, nous avons fait une nuit en boondocking, le long de la route 22. Nombreux sont les caravaniers qui dans cette région font du camping autonome. Pour notre part, nous avons choisi d’être seuls plutôt que de nous joindre à un groupe de boondockers.

Comme il faisait très chaud, nous avions laissé la porte ouverte. Vers le milieu de cette nuit de pleine lune, nous avons été réveillés par les cris des coyotes. Ces hurlements nous étaient déjà familiers ; nous les avons souvent entendus depuis le début de notre périple. Mais c’est la première fois qu’ils nous venaient de si près. On avait l’impression, à tort ou à raison, que les bêtes étaient à quelques centaines de mètres de nous.

Les coyotes n’ont pas la réputation de s’attaquer aux humains. N’empêche que je me suis levé pour aller fermer la porte. La nuit était devenue plus fraîche, et surtout, il faut bien l’avouer, nous avons été rassurés.

 

27 mars 2015

En quittant Indian Wells, Lise a noté jour 1 du retour dans son journal de bord. Si l’on roulait 700 km par jour, nous serions à Montréal dans une semaine. Mais nous ne sommes pas à ce point pressés ; on va laisser à la neige le temps de fondre et à la température le temps de grimper. Il y a quatre ans, nous étions revenus trop vite du Sud-Ouest, à cause de mon travail. Cette précipitation nous avait laissé un goût amer. Filer jour après jour sur les autoroutes américaines, ce n’est pas le comble du bonheur pour un caravanier. La retraite nous permettra de ne pas répéter la même erreur cette année.

Nous avons décidé de profiter du mois qu’il nous reste pour revisiter des endroits que nous avons beaucoup aimés ou pour en découvrir de nouveaux. C’est ainsi que nous nous sommes arrêtés au Picacho Peak, un beau State Park entre Phoenix et Tucson. Nous voulions y refaire de la randonnée en montagne. Mais manque de pot dans cet État où la pluie est rare, il a plu les deux jours que nous y avons passés. Nous avons dû nous contenter de marcher sur le camping entre les averses, ce qui est nettement moins exaltant.

Nous avons eu plus de chance à Tucson, où le soleil radieux de l’Arizona était revenu. Nous en avons profité pour visiter le centre-ville, auquel Ulysse donne trois étoiles. Ce centre ne manque pas d’intérêt ; il nous a paru nettement plus animé que celui de Phoenix. N’empêche que nous avons trouvé le guide bien généreux avec ses étoiles. Tucson, ce n’est quand même pas Boston.

Le lendemain, nous avons pris la direction du Parc national des saguaros. Il y a quatre ans, nous avions visité la partie Est. Cette fois, il va de soi, nous avons opté pour la partie Ouest. Pour la randonnée, c’est mieux. On y trouve de beaux sentiers, dont un qui monte vers le mont Amole, d’où l’on a une très belle vue sur la vallée. Pour voir les saguaros toutefois, la partie Est reste plus intéressante.

Mais qu’est-ce qu’un saguaro ? demanderont ceux qui ne connaissent rien aux cactus, sinon qu’ils portent des épines. Le saguaro, disais-je il y a quatre ans, c’est le gros cactus des aventures de Lucky Luke, celui qui fait un doigt d’honneur au ciel, l’air de dire : « Tu m’as fait naître dans un désert, mais je pousse fièrement et longtemps. »

Le saguaro vivrait quelque 150 ans. C’est sans doute en raison de son grand âge que le saguaro est frappé vers la fin de sa vie par la maladie d’Alzeimer. Mais si ! À mesure qu’il vieillit, des trous apparaissent dans sa grosse carcasse, comme dans le cerveau d’une personne. Qu’est-ce que je disais donc ? J’ai oublié.

Lors du précédent voyage, on avait d’ailleurs oublié de regarder attentivement le plan des sentiers du parc, de sorte qu’on s’était perdus. Eh oui ! Ça nous arrive, comme vous savez. La forêt de saguaros a beau être plus clairsemée que la forêt boréale, il est néanmoins très facile de s’y perdre. Mais cette fois, nous ne nous sommes pas égarés. Il faut dire que les saguaros de la partie Ouest sont plus jeunes, ce qui nous a peut-être ragaillardis.

Le lendemain enfin, nous nous sommes rendus à Tubac, un village d’art et d’artisanat, à quelque 60 km au sud de Tucson. L’endroit est coquet, les boutiques sont chics et les galeries, très classe. On y a vu de bien belles choses. Même qu’il a fallu se retenir pour ne pas en revenir ruinés. Mais le taux de change du dollar canadien nous a empêchés de faire des folies. Au final, on y a passé une demi-journée très agréable.

 

4 avril 2015

Il y a des voyageurs qui se font un point d’honneur de ne jamais retourner au même endroit. Je peux les comprendre, car il est vrai que notre Terre est grande et belle. Pourtant, j’aime bien revisiter des lieux que j’ai aimés. Un deuxième séjour permet d’approfondir ses impressions. Il arrive souvent qu’elles soient aussi bonnes que la première fois. Parfois même, elles sont meilleures. C’est ainsi que, sur le chemin du retour, nous sommes repassés avec plaisir par Las Cruces et les White Sands, deux places du Nouveau-Mexique que nous avions adorées il y a quatre ans.

Commençons par Las Cruces. Toute ressemblance avec Paris ou Rome serait le fruit du hasard. Ce n’est pas une ville impressionnante, tant s’en faut. C’est plutôt une petite ville où on a vite l’impression qu’il fait bon vivre. Nous en connaissions déjà la vieille partie, la Mesilla, pas très grande mais pittoresque, où l’on trouve de jolies boutiques et de belles maisons adobe. Nous y avons retrouvé avec plaisir le cabernet-sauvignon Hearth of Desert, un bon vin des environs. Nous en avons acheté deux bouteilles ; nous regrettons de ne pas en avoir pris six.

Cette fois, nous avons en plus découvert le centre-ville de Las Cruces, où s’installe chaque mercredi et chaque samedi un marché public. À cette période-ci de l’année, inutile de chercher les fruits et les légumes. Mais l’artisanat y est de qualité et pas trop cher. J’en ai profité pour acheter une bague faite par une bijoutière belge très sympathique, qui vit maintenant au Nouveau-Mexique.

À 80 km de là se trouvent les White Sands. Nous y avions passé un magnifique moment lors de notre premier voyage ; il était hors de question de ne pas y revenir. Ce désert est constitué de dunes de gypse, aussi impressionnantes que rares, amenées par le vent des montagnes environnantes. Le sable y est si blanc que, lorsqu’on arrive, on a l’impression de se retrouver dans la neige. À tel point qu’au début j’avais peur que La grande bleue ne se mette à déparer. L’illusion était d’autant plus forte que beaucoup de gens dévalaient les dunes sur des soucoupes.

On peut bien entendu parcourir les White Sands sans y marcher. Il suffit de suivre la route qui les traverse et de s’arrêter çà et là pour admirer ces paysages grandioses qui ont inspiré là aussi le grand photographe Ansel Adams. Mais je trouverais dommage de ne pas s’aventurer dans un des sentiers balisés du parc. C’est là qu’on peut voir les dunes blanches dans toute leur splendeur. J’en avais conservé un souvenir de bonheur très intense. Cette deuxième randonnée l’a ravivé.

Quelques jours plus tard, nous étions aux Cavernes de Carlsbad, qui passent pour être parmi les plus belles. Pour ma part, je n’avais jamais mis les pieds dans une caverne en raison de ma claustrophobie. Mais mon ami Étienne m’avait fait promettre de me rendre à Carlsbad. Il avait bien raison : les grottes y sont si immenses qu’un même un claustrophobe peut s’y sentir à l’aise.

Je suis d’autant plus content d’avoir surmonté ma peur que les Cavernes de Carlsbad sont d’une grande magnificence. On ne sait pas trop si on est au ciel ou en enfer, mais c’est terriblement beau. Vous me connaissez assez maintenant pour savoir que je ne suis pas exagérément dithyrambique. L’emphase, ce n’est pas vraiment mon truc ; la moquerie me sied davantage. Mais là, il faut être admiratif. D’ailleurs, si c’était Lise qui écrivait ce carnet, elle serait encore plus élogieuse que moi. Comme on dit chez nous, ma compagne « ne se pouvait plus » en parcourant les grottes tant elle était envahie par un immense sentiment de beauté. Certains lieux ont ce pouvoir rarissime de nous faire toucher au sublime.

 

10 avril 2015

Au Guadalupe State Park, nous hésitions entre deux sentiers. Je dis « hésiter », mais ce n’est pas le mot juste. Lise voulait escalader le Guadalupe Peak, dont les 8749 pieds (2667 mètres) constituent le plus haut sommet du Texas. Il s’agit d’une randonnée, que dis-je ! une expédition qui s’étire sur 8,4 milles et dont le dénivelé atteint les 3000 pieds. Moi, je préférais une piste moitié moins longue et moitié moins haute. Ce n’était pas vraiment par paresse ; je ne me croyais pas capable de grimper un chemin aussi abrupt.

Qui croyez-vous l’a emporté ? Vous avez visé juste : Lise bien sûr. Elle m’a menacé de ou de ne pas… Enfin, je ne vous en dirai pas davantage. Mais non, voyons ! Je plaisante ; ce n’est pas son genre. C’est juste que ma compagne est une femme de défis. J’ai donc relevé son défi.

Heureusement, c’était ni trop chaud ni venteux. Mais ça montait en diable et parfois il ne fallait pas trop regarder vers le bas, car gare au vertige. Chaque fois qu’on pensait être sur le point d’atteindre un sommet, il en apparaissait un autre. Nous étions dans des montagnes qui, sans être russes, étaient en forme de poupées russes, chacune en cachant une autre.

Au bout de trois heures fatigantes au cours desquelles je n’ai quand même pas trop râlé, nous avons fini par toucher la sculpture indiquant que nous sommes sur le toit de l’État des Bush. Il est vrai que le Guadalupe Peak est trois fois moins élevé que l’Everest, mais nous n’avions pas de sherpas. Et puis, c’est quand même huit fois plus haut que le mont Royal.

Bon, ce n’est pas l’exploit du siècle, j’en conviens, mais nous étions néanmoins heureux et fiers. D’autant que nous étions les seuls pépés et mémés sur la piste ; les autres avaient une fraction de notre âge. L’ennui maintenant, c’est que Lise va me croire pas mal bon.

Deux jours plus tard, nous étions aux cavernes de Sonora. Il y a quatre ans, j’avais refusé d’y descendre. Cette fois, j’ai suivi Lise sans réticences. Pour un claustrophobe, ces cavernes sont quand même plus exigeantes que celles de Carlsbad, qui sont immenses. À Sonora, il faut parfois pencher la tête et les parois sont souvent rapprochées. Je m’y suis à l’occasion senti à l’étroit, mais ça allait ; j’ai fait du progrès.

J’écrivais la semaine dernière que les cavernes de Carlsbad permettaient de toucher au grandiose. Celles de Sonora sont assurément moins imposantes. Ici, on ne fait pas dans la démesure. Mais les sculptures créées par la nature y sont tout aussi belles et encore plus diversifiées. On les admire aussi de plus près. Pour employer une image un peu macho, je dirais que les grottes de Carlsbad, c’est un peu comme un top-modèle alors que celles de Sonora ressemblent plus à la belle fille d’à côté. 

Terminons cette semaine texane par la visite de San Antonio. Lors de notre premier voyage dans le Sud-Ouest, nous étions passés à côté de cette belle ville où je n’avais pas envie de m’aventurer en autocaravane. Plus tard, nous avons appris qu’on aurait pu visiter le centre-ville en s’y rendant en autobus depuis un camping, le Traveling World Carefree RV Resort. C’est là que nous nous sommes installés cette fois. Le Carefree est un agréable camping urbain et de fait, l’arrêt d’autobus est juste en face. Vingt minutes plus tard, vous voilà en ville.

Selon Wikipédia, la principale attraction serait l’Alamo, « où Davy Crockett et ses compagnons trouvèrent la mort en 1836 en résistant à l’armée mexicaine ». Il y avait en effet quelques milliers de visiteurs (j’exagère peut-être un peu) qui faisaient la queue devant l’entrée. Nous avons passé outre.

De toute façon, ce qui nous attirait c’était surtout les canaux qui traversent le centre-ville et qui font de San Antonio la « Petite Venise du Texas ». Tout du long, on a aménagé une très belle promenade, qui donne à la ville un charme rare en Amérique du Nord.

Dans la partie la plus commerciale, où les restaurants se succèdent à la queue leu leu, il y a beaucoup de monde. Un peu trop à notre goût, en fait. Il faut dire que nous y sommes allés pendant le week-end de Pâques. Mais comme les gens se tiennent tous au même endroit, la promenade se dégage rapidement et nous y avons marché avec plaisir.

Tout autour, il y a beaucoup de beaux immeubles, plusieurs datant du début du siècle dernier. Nous nous sommes dit que la vie devait être bien douce dans les condos qui donnent sur les canaux. Heureusement qu’il ne faisait pas beau, sinon nous serions entrés nous informer des prix.

Je plaisante encore. Il y a un élément qui fait qu’on ne s’installera jamais aux États-Unis : la cuisine. Ainsi, il nous a fallu un temps fou pour trouver un café. C’était un Starbucks. Super Wi-Fi, super déco, mais les verres, je le répète, sont en carton. Nous avons finalement opté pour un café qui semblait sympa. Mais mon expresso était amer et le cappuccino de Lise était imbuvable. Pour le dîner, nous avons choisi un resto italien. Pas si mal ! Mais le beurre avait remplacé l’huile d’olive et les pâtes, mêlées au plat principal, n’étaient pas assez chaudes. On était bien chez l’Oncle Sam. Il a de belles qualités, ce cher oncle, mais l’art culinaire n’en fait pas partie.

 

18 avril 2015

Quand j’étais chef de pupitre à La Presse ou au Soleil, il m’arrivait à l’occasion de connaître une journée d’enfer. La primeur que j’attendais pour la manchette se révélait décevante. La photo sur laquelle je comptais pour bâtir la une n’avait pu être prise. Les reporters, ce jour-là, ne respectaient pas l’heure de tombée ou la longueur convenue. L’informatique plantait au pire moment. J’avais beau me démener comme un diable dans l’eau bénite, tout allait de travers.

En voyage, les journées éprouvantes sont elles aussi inévitables. Nous en avons vécu une récemment. Pourtant, on ne s’y attendait pas le moins du monde, car nous retournions avec joie à La Fayette, une ville dont nous conservions un agréable souvenir.

Premier pépin : le GPS ne reconnaît pas l’adresse du camping où nous voulons aller. Tant pis ! Nous optons pour un autre terrain, lui aussi tout près de Lafayette et de prime abord tout aussi intéressant. Il s’agit d’un petit trajet : une centaine de kilomètres. Nous devrions être sur place bien avant midi.

Mais les choses se gâtent rapidement. Le pont qu’il fallait franchir est fermé ; il faut faire un long détour. Puis, la route se révèle désagréable. La chaussée est très mauvaise, les courbes sont raides, il faut constamment ralentir dans les villages, qui sont nombreux. Comme aurait dit Piton Ruel, « la puck ne roule pas pour nous autres ». Tant et si bien que le trajet qui devait nous prendre à peine plus d’une heure nous en prend le double.

On finit par arriver fatigués et tendus au camping pour découvrir qu’il est collé sur une route particulièrement bruyante. Pas question d’y rester. On décide de se rendre au centre-ville, puis de trouver ensuite le camping du Village acadien, où nous devions nous rendre initialement. Mais madame TomTom, comme on appelle familièrement notre GPS, est dans un mauvais jour. Elle a dû mal à se retrouver dans cette agglomération en expansion, où l’on a fait d’importants travaux routiers. Quand elle finit par nous mener au centre-ville, on s’aperçoit que ce n’est pas le centre-ville. Où sommes-nous ? Impossible de savoir !

Il est maintenant plus de midi. Nous sommes tous les deux de mauvais poil et un rien nous irrite. Il faut dire qu’on commence à avoir faim. Mais il n’y a aucun restaurant aux alentours. On décide de se faire une salade dans La grande bleue. Ce n’est pas un mauvais choix, sauf que le temps particulièrement chaud et humide surchauffe notre autocaravane.

Je suggère à Lise d’aller prendre le café dans un Starbucks. Cette fois, madame TomTom collabore. Pourquoi Starbucks, dont je me suis si souvent plaint ? À cause de l’internet. C’est mieux qu’un McDo, non ! De fait, le Wi-Fi fonctionne super bien, comme d’habitude. C’est grâce à lui qu’on trouve la route du Village acadien. On aurait sans doute pu repérer le centre-ville aussi. Mais nous sommes au milieu de l’après-midi et nous n’avons plus très envie d’y aller. On se met plutôt en route pour le Village acadien, que nous avions visité il y a quatre ans.

Son camping, nous ne l’avions pas remarqué à l’époque ; autrement, nous n’y serions jamais allés. D’ailleurs ce jour-là, nous avons été les seuls à y séjourner. Ça ne prouve peut-être pas qu’il soit sans intérêt, mais ça montre qu’il n’est pas très couru. Bien sûr, nous aurions pu en chercher un autre. Mais après des heures à tourner en rond, nous n’avions plus de ressorts.

L’expérience m’avait appris à La Presse qu’il n’y avait pas deux journées d’enfer d’affilée. Ce qui est merveilleux dans un journal, c’est qu’on oublie vite le numéro qu’on vient de boucler, si mauvais soit-il, pour se lancer aussitôt dans un autre en espérant qu’il sera meilleur. Je me suis dit qu’en voyage ça devrait être la même chose.

Et de fait, le lendemain s’est bien mieux passé. Nous sommes allés visiter une plantation, la Houmas House. On peut ainsi visiter, entre Bâton Rouge et La Nouvelle-Orléans, de très belles propriétés qui ont appartenu, dans leurs heures de gloire, à des barons du sucre. La Houmas House est entourée de magnifiques jardins et son café-restaurant vaut le détour.

La plantation Laura, que nous sommes allés voir le lendemain, est moins luxueuse. Mais elle présente l’intérêt d’avoir appartenu à une famille créole française pendant presque un siècle. On peut d’ailleurs y suivre un tour guidé dans notre langue, ce que nous n’avons pas manqué de faire. Le guide était une jeune Québécoise, Isabelle, particulièrement intéressante. Nous avons beaucoup appris sur la vie de l’époque dans ces grandes plantations.

 

25 avril 2015

Nous devions parcourir la Natchez Trace Parkway à l’automne 2013. Mais il faisait si froid quand nous sommes arrivés à Nashville, si vous vous rappelez, que nous avions décidé de prendre la direction de la chaude Floride. C’est donc au retour plutôt qu’au départ que nous avons emprunté la « route des pionniers ».

Cette voie suit un tracé qui va de Natchez au Mississippi à Nashville au Tennessee. Elle a d’abord été utilisée par les Amérindiens, puis par les côlons. Il ne reste pas grand-chose de la route initiale, si ce n’est quelques tronçons conservés, quelques buttes qui servaient aux cérémonies amérindiennes, quelques maisons et un hôtel. Mais on a créé le long de la Natchez Trace Parkway un beau parc linéaire de 700 km. Si les grandes autoroutes qui nous ramènent chez nous vous ennuient, voilà une solution de rechange bien agréable.

Bien sûr, il ne faut pas être trop pressé, car la vitesse est limitée à 50 m/h (80 km/h). Mais quel calme, quelle paix sur cette route où les camions sont interdits et qui n’est pas très fréquentée ! De fait, il arrive fréquemment qu’on ne croise pas une seule voiture pendant trois ou quatre kilomètres. Les paysages sont parfois champêtres mais le plus souvent forestiers. On a l’impression d’être doucement aspiré vers le nord dans un corridor bordé de beaux et grands arbres.

Tout au long de la route, les arrêts possibles sont nombreux. Haltes, toilettes, tables de pique-nique, panneaux informatifs attendent les voyageurs. Et c’est sans compter les trois campings tout à fait gratuits où il fait bon s’arrêter. Tout a été bien aménagé et tout est impeccablement entretenu. Nous avons été très impressionnés par l’ensemble du parcours !

L’itinéraire comprend aussi quelques sentiers. Ils ne sont pas bien longs mais plaisants. Nous en avons emprunté deux. Le premier, tenez-vous bien, mène au plus haut sommet du Mississippi, le second, tenez-vous encore, au plus haut sommet de l’Alabama. Mais ni les 603 pieds de l’un ni les 800 pieds de l’autre ne donnent le vertige, il faut bien l’avouer. C’est environ 7000 pieds de moins que le toit du Texas, le Guadalupe Peak, que nous avons atteint récemment. Et je n’ose même pas parler de l’Everest. Il faudrait plutôt comparer ces buttes au mont Saint-Bruno. Mais bon ! Nous nous sommes rendus jusqu’en haut, exploit à la Tartarin de Tarascon que je tenais à souligner.

Revenons à notre parkway. On peut, bien entendu, le quitter pour visiter les villes ou les villages qui le jalonnent. Puis, on revient sur la route des pionniers. Nous l’avons fait deux fois, la première pour s’arrêter à la maison où le légendaire Elvis est né à Tupalo, la seconde pour aller voir une maison dessinée par le grand architecte Frank Lloyd Wright à Florence.

La première est une sympathique curiosité. La seconde nous a séduits, comme toutes les créations de Wright du reste. À Florence, il a conçu une maison supposément pour une famille de la classe moyenne. On n’y trouve donc pas le luxe habituel. Cela dit, Wright a dépassé largement le budget initial, comme il le faisait toujours (dixit le guide), de sorte que la Rosembaum House n’était pas pour autant une demeure à la portée de toutes les bourses. Lise et moi sommes tombés en amour avec cette demeure. Nous y aurions vécu volontiers.

Au total, nous avons passé trois jours et demi sur la Natchez Trace Parkway. Nous aurions pu y passer le double.

Puis, ce fut l’autoroute de Nashville à Montréal en passant par Detroit et Toronto. Passe encore pour Detroit, qu’on peut contourner avant de traverser la frontière à Windsor. Mais la traversée de Toronto a été une horreur. Il paraît qu’on peut filer par un raccourci à péage, mais on ne le savait pas, sinon on l’aurait certainement emprunté, quel que soit le coût. Il nous a donc fallu presque deux heures pour passer à travers la longue et interminable agglomération torontoise. À certains endroits pourtant, il y a quatorze voies réparties sur quatre tronçons. Malgré tout, tout bloquait tant il y avait d’autos et de camions. C’était l’enfer, je vous dis !

Des prophètes de malheur nous prédisaient qu’il y aurait un jour tellement de véhicules qu’ils avanceraient de plus en plus lentement, fussent-ils de plus en plus puissants. Eh bien ce jour, il est déjà arrivé ! On a beau ajouter des routes ou les élargir, ça ne suffit pas. C’est à vous décourager de conduire ! Heureusement que ce n’est pas encore partout pareil.

 

2 mai 2015

Notre appartement du centre-ville de Montréal fait moins de 1000 pieds carrés. Pourtant, il nous a paru immense après avoir vécu une année et demie dans une autocaravane de 24 pieds. Mais on s’y attendait. En revanche, on avait oublié à quel point il était beau et confortable. Dire que j’ai voulu le vendre avant notre grand départ ! Je crois que je l’aurais regretté. Comme presque toujours, c’est Lise qui avait raison. Valait mieux le louer, d’autant plus que les locataires nous l’ont rendu dans un état impeccable. Bref, nous avons retrouvé notre chez-nous avec beaucoup de plaisir.

Il en va de même pour notre quartier, qui a continué à changer à la vitesse grand V, les immeubles ne cessant d’y pousser. Là encore, c’eût été une erreur de déménager. Nous aimons beaucoup cet endroit qui, en l’espace de quelques années, est passé de quartier à l’abandon à quartier à la mode. Nous sommes à 10 minutes du centre-ville, du Vieux-Montréal et du canal de Lachine, à 20 minutes du mont Royal et à 30 du marché Atwater. À pied bien entendu. C’est ce qu’il nous faut, car nous n’avons pas d’auto et pas l’intention d’en acheter une.

Nous sommes aussi très heureux de retrouver notre ville. Après avoir vécu pendant des mois près de la nature, ça nous étonne un peu. Mais au fond, pas tant que ça étant donné notre bipolarité nature-civilisation. Il faut croire que nous sommes, au moins pour un certain temps, dans notre phase civilisation. Un caravanier rencontré en voyage nous disait qu’il était content de ne plus vivre à Montréal, car la métropole, disait-il, c’est aujourd’hui « le monde entier ». Nous, au contraire, ce contact avec le monde entier est un des aspects que nous aimons. Il suffit de se promener une heure ou deux dans Ville-Marie pour entendre le français ou l’anglais parlés avec toutes sortes d’accent, pour croiser des Québécois pure laine, bien sûr, mais aussi des Québécois anglophones, hispanophones, magrébins, français, italiens, africains, chinois, vietnamiens, indiens, et j’en passe.

À l’extérieur de leur ville, les Montréalais ont plutôt mauvaise réputation. Pourtant dans l’ensemble, ils sont gentils, voire adorables. Ça nous avait frappés à notre arrivée, au début des années 90. Nous avons cette fois-ci encore été touchés par cette amabilité.

On ne la sent pas dans les rues toutefois, où l’impolitesse succède brusquement à la gentillesse. Il nous a fallu nous réhabituer aux conducteurs qui accélèrent au lieu de s’arrêter quand le feu vire au jaune. Quand ils stoppent, ils le font de mauvaise grâce en empiétant sur le passage piéton. Et c’est sans compter les banlieusards qui, au risque de nous écrabouiller, virent à droite au feu rouge même si c’est interdit à Montréal. Il est assurément moins risqué et moins stressant d’être piéton au Canada anglais ou aux États-Unis. Il faut dire que les piétons ne sont pas en reste à Montréal, où ils n’hésitent pas à traverser au feu rouge, forçant les automobilistes à ralentir. Quant aux cyclistes, ils montent encore sur les trottoirs, où ils nous frôlent à vive allure, ou circulent à contresens dans les sens uniques. Je dois parfois me retenir pour ne pas hurler.

Les rues elles-mêmes sont dans un état catastrophique, ce qui contribue peut-être au mauvais comportement des uns et des autres. Depuis notre départ en septembre 2013, la chaussée a continué de se détériorer. Les nids-de-poule sont de plus en plus nombreux, de plus en plus profonds et de plus en plus immenses. Y circuler, particulièrement avec un gros véhicule, est particulièrement déplaisant.

Mais tout cela n’est pas bien grave. Le plus difficile, en fait, c’est le mauvais temps. Depuis qu’on est revenus, il fait froid et il pleut souvent. Nous étions en plein été alors qu’ici c’est à peine le printemps.

 

20 mai 2015

Si le corps vieillit inexorablement, l’esprit en revanche peut rester jeune. Et une des bonnes façons de le garder alerte, c’est justement de voyager. On dit souvent que les voyages forment la jeunesse. Ils forment aussi la vieillesse, qui s’en prive de moins en moins. Jadis, on disait que partir, c’est mourir un peu. Je dirais plutôt l’inverse, justement.

J’ai parfois plaisanté sur l’âge vénérable des caravaniers, souvent chauves et perclus de rhumatismes. Certains sont même très mal en point, mais ils continuent de sillonner l’Amérique. Deux couples en particulier m’ont beaucoup touché. Je me souviens d’une vieille dame en fauteuil roulant, poussée par son mari. Puis d’une autre dame, accompagnée et encouragée par son compagnon, qui traversait péniblement un camping à l’aide de deux cannes. Peu à peu, j’ai cessé de voir les rides, la démarche hésitante, le pas mal assuré ou les têtes grises pour découvrir des gens qui s’efforcent de profiter du temps qu’il leur reste.

Les voyages nous sortent de notre routine, font travailler nos neurones, nous dépaysent, nous plongent dans l’inconnu. Surtout si l’on ose sortir du Québec trop familier. Surtout si on ne va pas toujours au même endroit, entouré des mêmes gens. Il est bon, quand on en a l’envie et le loisir, de faire face à des situations nouvelles, parfois problématiques, de jongler avec les solutions, de parler une autre langue, de rencontrer des inconnus, de découvrir d’autres paysages et d’autres mœurs.

Pour la vie de couple, le voyage constitue aussi un défi exigeant mais excitant, notamment dans une caravane de huit mètres. Lise et moi avons relevé le défi en étant sur la route pendant un an et demi. La proximité nous a solidifiés. Certes, nous avons dû faire çà et là des ajustements ; il y a eu des périodes plus tendues. Mais au final, nous en ressortons encore plus proches l’un de l’autre et prêts pour de nouvelles aventures.

Quelles seront-elles ? Nous ne le savons pas encore. Le difficile, c’est de démêler nos intérêts multiples et divergents. Nous aimons encore le caravaning, certes. Mais nous aimons aussi louer des appartements et vivre parmi les gens de la place, comme nous l’avons déjà fait dans des grandes villes comme Paris, Nice et Rome, ou à Rieti, dans la campagne romaine. Nous aimons l’Amérique, mais l’Europe occupe une place privilégiée dans notre cœur. Nous aimons la nature sauvage et la campagne, mais nous nous plaisons dans les villes.

C’est pourquoi un jour, on songe à retourner à Paris ou à Rieti. Mais le lendemain, on se dit que ce serait fantastique de refaire les canyons. Et le surlendemain, on a envie de découvrir le Colorado ou Terre-Neuve. Alors, laissons retomber la poussière.

En attendant, nous pouvons nous fermer les yeux et repenser aux coups de cœur que nous avons eus pendant ces années de caravaning et qui nous nourriront encore longtemps. Ils ont été nombreux.

Notre plus belle surprise a été la Vallée de la Mort. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si beau ; j’en suis encore émerveillé. Nous avons aussi adoré les canyons de l’Arizona et de l’Utah, notamment Bryce Canyon et Monument Valley. Je le répète, ils sont tous magnifiques.

Ensuite, nous avons craint d’être blasés. Mais non ! Nous avons tellement adoré la vallée de l’Okanagan que nous avons songé à nous y établir. Nous avons été heureux dans les Rocheuses. Puis, nous nous sommes pris d’affection pour le désert de la Californie, un autre lieu béni des dieux.

Bien sûr, nous avons eu bien des pépins. Mais au fond, nous avons eu beaucoup de chance. La chance de réaliser un grand périple. C’est pourquoi j’ai écrit en exergue de ce récit de nos aventures et mésaventures, parodiant L’Odyssée d’Homère : « Heureux qui, comme Lise et Paul, ont fait un long voyage. »

 

 

(FIN)

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a 30 ans, j’ai été convoqué au bureau du rédacteur en chef du Soleil, J.-Jacques Samson. Pourquoi ? Je n’en savais rien. Mais dès mon entrée, quand j’ai aperçu le directeur des ressources humaines, j’ai vite compris de quoi il retournait. C’était l’époque de Robert Normand, le PDG qui licenciait plus vite que son ombre. Deux cadres avaient été renvoyés au cours des derniers mois parce que l’éditeur n’aimait pas leur travail.

Cette fois, le terrible M. Normand devait remplir une autre commande du propriétaire, Conrad Black, un triste « sir » toujours en quête d’économies pour financer son train de vie princier : trois postes de cadre devaient être éliminés.

J’étais le premier choisi. On m’a reproché d’être trop proche des syndiqués et d’avoir manqué de fidélité à l’entreprise en faisant des démarches pour travailler à La Presse.

Je me suis d’abord défendu vivement, comme j’en suis capable. Mais rapidement je me suis rendu compte que je parlais dans le vide. Mes arguments ne servaient à rien. La décision était prise et irrévocable. Alors, à la surprise de mes interlocuteurs, j’ai lancé : « Combien ? » On m’a offert neuf mois de salaire. J’ai dit : « Ce n’est pas assez. Je veux un an. » L’homme du bureau du personnel a rechigné, mais j’ai fini par l’obtenir. J’avais confiance en mon étoile.

Avant de quitter le bureau, J.-Jacques m’a souhaité bonne chance et donné la main. Il paraissait soulagé que je prenne mon renvoi plutôt sereinement. Cette poignée de main mettait fin à 22 années de travail au Soleil.

J’ai annoncé la nouvelle aux collègues que je croisais. Personne n’en revenait. J’ai ensuite fait part de mon licenciement à ma compagne Lise, qui l’a pris stoïquement, puis à mon beau-fils Antoine, qui s’en est montré très inquiet.

Ce soir-là, je suis allé jouer au tennis avec mon pote Normand, qui a eu la gentillesse de me laisser gagner. Après, nous avons pris un verre. « Dans un an, m’a-t-il dit, c’est probablement toi qui vas être le plus heureux des deux. »

Je ne sais pas si, 12 mois plus tard, j’étais le plus heureux des deux. On n’en a pas reparlé. Mais j’étais à La Presse. J’y étais arrivé quelques semaines plus tôt, en principe pour trois mois. Mais dès le mois d’octobre, le directeur de l’information, Marcel Desjardins, m’avait fait venir dans son bureau pour me dire qu’on voulait me garder, malgré la récession qui frappait durement les journaux.

C’était, je me le rappelle très bien, une magnifique journée du mois d’octobre. Juste avant d’entrer au travail, j’étais allé marcher dans la belle rue de la Commune, dans le Vieux-Montréal. Je m’étais arrêté pour admirer la beauté des lieux et je m’étais dit : c’est dans cette ville que je veux poursuivre ma carrière. J’ai travaillé 22 ans pour La Presse.

Mon licenciement, c’était finalement la meilleure chose qui pouvait m’arriver !

Monsieur le Premier ministre,

Photo PC

Je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps (1). Je viens d’aller au cinéma. Vous me l’auriez déconseillé sans doute tant vous avez hâte qu’on s’encabane pour 28 jours. Mais j’ai voulu profiter des deux journées de grâce que vous nous avez laissées avant que ne débute le deuxième confinement, un mot dont vous avez caché le nom.

Je n’avais pas l’intention de rester chez moi pendant le prochain mois. Mais où voulez-vous que j’aille maintenant ? J’adore le cinéma ; vous venez de fermer les salles. J’aime me rendre dans les musées : fermées aussi. J’avais recommencé à fréquenter les restaurants et les cafés ; je ne pourrai plus le faire. J’étais tout content de retourner entendre des concerts cet automne ; je devrai me contenter de Spotify. Je m’apprêtais à passer un deuxième hiver au Québec en dix ans, auprès de mes proches ; vous m’interdisez de les voir, sinon un à la fois et dans des circonstances extrêmes. Si je vous écoutais, je ne pourrais même plus prendre l’ascenseur avec mes voisins, fussent-ils masqués.

En annonçant ce confinement déguisé, vous avez dit avoir le cœur gros. Moi, je suis plutôt en colère. Contre vous. Sans doute voulez-vous mon bien, comme celui de toute la population. Je m’efforce de ne pas douter de votre bonne foi. Mais les mesures que vous nous imposez se révéleront, dans la majorité des cas, aussi inutiles que néfastes.

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Les tours toujours vides

Notre nouvel appartement donne sur la Caisse de dépôt et placement, un grand immeuble qui couvre deux pâtés de maisons mais qui pour l’heure reste désespérément vide. Mercredi dernier toutefois, un homme est venu s’installer dans un bureau et y a travaillé quelques heures. On s’est dit : tiens, peut-être que quelques employés, las du télétravail, vont enfin se téléporter dans l’édifice Jacques-Parizeau. Mais c’était un mirage. Le lendemain, l’employé n’était pas de retour. Ni personne d’ailleurs.

Le surlendemain, j’ai compté deux employés. À ce rythme, le bâtiment devrait être rempli d’ici 2025. J’ai aussi juste vu passer en soirée une femme de ménage. Les bureaux sont vides mais rutilants de propreté. Comme ça, on ne pourra dire qu’on y brasse de l’argent sale.

Pourtant, je n’arrête pas de rencontrer des gens qui affirment en avoir marre du travail à distance. « J’aime bien mes colocs, m’a dit un informaticien français fraîchement arrivé de Boston, mais je commence à en avoir assez de les voir toute la journée, les soirs et les week-ends. » « On devient meilleur en travaillant avec des collègues », m’a confié un ingénieur qui s’ennuie des ateliers de production.

Il faut dire que ces nostalgiques du travail au bureau habitent Montréal. Ce qui m’amène à penser que ce qui plaît aux adeptes du télétravail, ce n’est pas tant de bosser à la maison que d’éviter les longs déplacements vers la métropole. Mais alors, pourquoi sont-ils allés crécher si loin ?

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Montréal, la mal-aimée

Nous voilà de retour de notre pèlerinage annuel en Gaspésie. Une bien jolie région, qui, à la faveur de la pandémie, a connu cette année un pic de popularité. Nous y avons rencontré des gens heureux d’y vivre. Nous avons partagé pendant une dizaine de jours leur joie de Gaspésiens. Mais nous sommes revenus à Montréal avec plaisir. C’est notre chez nous depuis bientôt 30 ans.

Il est merveilleux de vivre dans une province qui offre tant de possibilités. On peut s’épanouir à la campagne ou dans de petites villes en habitant de belles régions comme la Gaspésie, le Bas-du-Fleuve, Charlevoix ou les Cantons-de-l’Est, pour n’en nommer que quelques-unes. Comme on peut habiter la métropole, avec ses tours et ses cônes orange. Ou même s’établir dans sa grande banlieue. Tous les goûts, dit-on, sont dans la nature. Il faut croire que ça inclut la pelouse des villes-dortoirs. Leurs prés tendres ne m’attirent pas beaucoup, même s’ils sont plus verts que les bouts de gazon de la ville aux mille travaux. Mais je comprends qu’on puisse aimer allonger sa transat autour de sa piscine privée. Ce que je comprends moins, en revanche, c’est qu’on déteste autant Montréal, surtout quand on n’y habite pas.

Que reproche-t-on à notre métropole mal aimée ? Depuis quelques mois, l’animosité semble s’être focalisée autour de la place accrue que notre mairesse et son parti ont accordée aux piétons et aux cyclistes. Imaginez : on leur a donné deux pour cent des rues. Quel scandale !

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Autoportrait devant la place Riopelle.Nous avons survécu à notre déménagement. Pendant quelques semaines, nous avons rempli des dizaines de boîtes et préparé les meubles pour le grand dérangement. Le mercredi 29 juillet, les déménageurs sont arrivés avec leur camion vers 8 h 30. Il était 17 h 30 quand ils sont repartis de notre nouvel appartement, le camion vide.

Nous avons déménagé souvent dans notre vie, mais je ne me souviens pas d’autant de choses à emporter. La dernière fois, avant de quitter le Vieux-Montréal, nous avions vendu la moitié de nos meubles à la nouvelle propriétaire. Pas cette fois. Au début de la soirée, le nouveau logement était rempli de boîtes non déballées et le lit n’était pas monté. Sagement, nous avons décidé d’aller manger au restaurant et d’aller coucher à l’hôtel, de l’autre côté de la rue. Le repas était excellent et la chambre ravissante.

Ragaillardis, nous sommes retournés à notre nouvel appartement le lendemain matin. Dans mon souvenir, les premiers jours qui suivent l’arrivée dans un nouveau lieu sont les pires. Il faut mettre de l’ordre dans le bordel, mais par où commencer ? Cette énième fois n’a pas fait exception, même si l’expérience de nos nombreux déménagements nous a bien servis.

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Les deux comédiennes principales, Anne Dorval et Leanna Chea, sont d’autant plus remarquables que, dans cette histoire d’adoption, les silences sont au moins aussi importants que les dialogues.

Premier jour, première représentation : nous étions là, Lise et moi, pour la réouverture des cinémas. Pour des passionnés du septième art, rien de plus normal. Netflix, c’est bien, bien sûr, mais surtout pour les séries. Pour le cinoche, le vrai, rien ne remplace le grand écran.

Nous n’étions qu’une poignée au Cineplex Odéon, ce qui ne m’a pas surpris. Le retour du public risque de prendre du temps. Je le crains d’autant plus que je ne voudrais pas voir les salles disparaître. Le septième art survivrait sans doute. Mais malgré l’amélioration constante des téléviseurs (nous venons d’acheter un 8 K), il serait triste que le cinéma y soit confiné.

J’aimerais dire à ceux et celles qui craignent le retour dans les salles obscures qu’il est bien plus simple de s’y rendre, au temps du coronavirus, que d’aller magasiner ou de visiter un musée. En achetant vos billets, vous choisissez vos places, lesquelles sont programmées de façon à ce que vous ne soyez pas trop proches les uns des autres. Ma compagne et moi avons porté un couvre-visage à l’entrée et à la sortie, mais nous l’avons enlevé pendant la projection.

À la sortie, nous sommes allées célébrer ce grand moment de déconfinement en allant prendre un cappuccino au soya sur la terrasse du Végo, dans la rue Saint-Denis piétonne. Un très beau temps, vraiment !

Pour ce qui est de « 14 jours et 12 nuits », c’est un beau film, lent, attachant et touchant. Les résumés que j’ai lus en disent trop, à mon avis. Aussi, je ne vous raconterai pas ce qui s’y passe, sinon pour vous dire que l’action (et souvent l’inaction) se déroule au Vietnam, avec des retours en arrière au Bic, dans le Bas-du-Fleuve. Les deux comédiennes principales, Anne Dorval et Leanna Chea, sont d’autant plus remarquables que, dans cette histoire d’adoption, les silences sont au moins aussi importants que les dialogues.

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Rues piétonnes (bis)

Une des choses qui me fait beaucoup sourire en ce moment, ce sont ces témoignages de banlieusards qui, découvrant les expériences de piétonnisation de Montréal, jurent qu’ils n’y mettront plus les pieds, alors qu’ils fuient la métropole depuis des années déjà. À ceux-là, j’aimerais dire, sans agressivité : laissez-nous réorganiser notre ville comme on l’entend.

La pandémie, qui a touché les grandes cités plus durement, les force à apporter des correctifs. Pendant tout le XXe siècle, elles ont commis l’erreur d’accorder aux chevaux-vapeur une trop grande place. C’en était fini du crottin, mais le début d’une pollution, qui au fil des ans est devenue énorme, gigantesque. Le confinement provoqué par le Covid-19 l’a montré à l’évidence. À New Delhi, par exemple, les gaz à effet de serre ont chuté de 70 % et les enfants ont pu voir, pour la première fois de leur vie, les montagnes à l’horizon. La circulation automobile entraîne aussi bruits, bouchons et engorgements, et c’est sans compter les dangers pour les piétons et les cyclistes.

C’est pourquoi les métropoles du XXIe siècle ne peuvent plus aller dans cette direction. C’est un cul-de-sac. Comme l’a écrit Justin Gillis, dans le New York Times, les cités doivent désormais être pensées en fonction du bien-être et de la santé de leurs populations, et non pour les véhicules.

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Je suis enfin retourné chez la coiffeuse cette semaine. Cela faisait cinq mois déjà. Elle était en vacances quand je suis parti pour l’Espagne où, un mois plus tard, le confinement a été décrété pour cause de Covid-19. Puis le Québec était déjà confiné quand je suis revenu. Mes cheveux étaient condamnés à pousser. Pendant cinq longs mois !

J’avais depuis un bon moment dépassé le stade d’un Félix Leclerc vieillissant. Ma compagne disait que je ressemblais à Einstein, ce qui eut été plus flatteur si elle avait désigné ce que ce génie avait dans la tête et non sur la tête. Pour ma part, je redoutais de plus en plus le look rebelle attardé du bon Dr Raoul. Et franchement, je ne me voyais pas buvant du Lestoil le matin en avalant ma chloroquine.

J’ai beau ne pas sortir souvent par les temps qui courent, j’avais bien hâte de me sentir un peu plus présentable, ne serait-ce qu’à mon miroir.

Comme ma coiffeuse ne faisait pas partie des employés des gouvernements payés à ne rien faire, elle était ravie de reprendre le travail. Il en allait de même pour le propriétaire du salon, qui m’a dit, avec son bel accent italien : « Ça été un peu long. » Cathy trouvait aussi que trois mois de fermeture, c’était « un peu » excessif. Vous aurez compris que les « un peu » étaient un peu ironiques.

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Rues piétonnières

La rue de la Commune est enfin fermée à la circulation dans le Vieux-Montréal, mais sur un petit bout seulement.

On a présenté comme révolutionnaires les quelque 300 kilomètres de rues et d’artères commerciales réaménagés pour faire plus de place aux piétons et aux cyclistes en cet été de coronavirus à Montréal. C’est sans doute audacieux dans une ville qui a eu besoin d’une vingtaine d’années de discussions et de consultations avant de fermer un petit bout de la rue Saint-Paul, et même pas en permanence.

Je suis quant à moi plutôt frappé par la timidité du projet, du moins dans le Vieux-Montréal. La rue de la Commune est maintenant fermée la circulation, il est vrai, mais seulement de Bonsecours à Saint-Laurent ; bref, trois fois rien. Ailleurs dans le quartier, les voitures continuent à faire un tapage d’enfer dans des rues qu’on a pavées à grands frais, qui se détériorent à la vitesse grand V et où les piétons restent cantonnés à des trottoirs si petits qu’il est difficile de s’y croiser.

Même si la circulation n’y est pas fluide, la métropole demeure une ville aménagée pour les véhicules.

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Nos vies en photos

Ma compagne et moi avons profité du confinement pour numériser nos vieilles photos. Entendez par là nos clichés antérieurs à 2006, année de notre premier appareil numérique. Nous en avions presque 2000 à faire, une grosse tâche. C’est pourquoi nous nous sommes mis à deux. Lise numérisait les photos et rédigeait les légendes. Je récupérais le tout dans Google Photos, où je recadrais et retouchais les images au besoin avant de les classer. Nos vies entières tiennent maintenant dans une soixante d’albums, dont plus de la moitié relatent nos nombreux voyages.

Ce qui montait à la fin de ce travail de moine, outre la satisfaction d’être passé à travers, ce n’était pas la nostalgie. Non, plutôt un grand sentiment de gratitude, le sentiment d’avoir beaucoup vécu et d’en être rempli. Car, comme le dit bien le philosophe Épicure, il ne faut pas pleurer pour ce qui n’est plus, mais se réjouir de ce qui a été.

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Séries policières

Une scène de SUBURRA.

Est-ce à cause du confinement ? Toujours est-il que nous regardons beaucoup de séries policières en ce moment. Il faut croire que, en ces temps de pandémie, nous n’avons pas trop envie de nous prendre la tête. Après « Ozark » et « Il Processo », dont j’ai déjà parlé, nous nous sommes lancés dans « Secret City » et « Suburra ».

La première est australienne. Elle s’étend sur deux saisons de six épisodes chacune et met en vedette une journaliste politique, qui enquête, non sans mal, sur un monde politique dévoyé et sans morale. C’est assez manichéen, il faut le dire, mais on se laisse facilement porter par ces intrigues complexes, pleines de rebondissements. La série est si agréable qu’on a avalé les deux saisons en moins d’une semaine, sans indigestion.

« Suburra » nous amène aussi dans le monde politique, mais pas seulement. Nous sommes ici à Rome, où la mafia, qui est au centre du récit, tisse ses liens avec les politiciens, bien sûr, mais aussi jusqu’au Vatican. Nous sommes au royaume de la corruption.

Je craignais que cette série italienne ne soit trop brutale, et il est vrai qu’elle n’est pas destinée aux enfants de chœur. Mais je n’ai pas vu de complaisance dans la violence, même si les meurtres et les passages à tabac sont nombreux et souvent crus. C’est la loi du milieu.

Le scénario met plutôt l’accent sur les rivalités et les complicités mouvantes, qui opposent ou unissent les personnages principaux de cette œuvre chorale. Chaque soir, on avait hâte de retrouver mafieux et corrompus. C’était passionnant !

Du moins la première saison. Dans la deuxième, qui se termine en queue de poisson, les scénaristes n’ont pu résister au piège de la surenchère dans la méchanceté, la violence, l’amoralité et le cynisme. Ça reste excitant, mais le récit perd en vraisemblance.

Espérons que la troisième ressemblera plus à la première qu’à la deuxième.

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Les écouteurs de retour

Comme je pars marcher tous les matins depuis que je suis sorti de la quarantaine, il y a deux mois, j’ai repris les écouteurs. Depuis quelque temps, mon esprit se mettait à tourner comme le hamster dans sa roue. Je n’arrivais plus à le stopper. Pendant quelques jours, j’ai écouté en boucle Joan Baez. J’avais délaissé « la reine du folk » depuis des décennies. Mais après lu que plusieurs fans de Pomme trouvaient des similitudes entre la voix de la jeune Française et celle de la célèbre Américaine, j’ai eu envie d’entendre si la comparaison tenait la route. Et c’est bien le cas. Il n’y a pas des tonnes de chanteuses populaires capables de se hisser allégrement dans les aigus avant de redescendre, comme si de rien n’était, dans ces graves si difficiles à maîtriser. Ces deux sopranos à la voix céleste savent magnifiquement le faire.

La comparaison est frappante quand on compare les deux voix au même âge, c’est-à-dire au début de la vingtaine. Écoutez, par exemple, « Donna, Donna ». C’est une jolie chanson de Baez que Pomme pourrait intégrer à son répertoire.

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Une découverte : Graeme Allwright

Il y a des destinées atypiques. Ce sont souvent celles qui me plaisent le plus. Prenez Graeme Allwright. Je l’ai découvert grâce à Spotify, qui lui a trouvé des ressemblances avec Joan Baez. Il arrive que l’intelligence, même artificielle, ne soit pas stupide.

Ce Néo-Zélandais immigre d’abord à Londres pour y étudier le théâtre, en s’engageant comme mousse sur un bateau. C’est là qu’il rencontre Catherine Dasté, qu’il suit en France et qu’il épouse. Après avoir exercé de très nombreux métiers, il finit par se lancer dans la chanson. Il a 39 ans quand sort son premier disque, grâce à Mouloudji. C’est le début d’une carrière longue mais discrète, Allwright fuyant la célébrité. Dans son répertoire, les titres personnels alternent avec des traductions, notamment de Cohen et de Dylan.

Allwright chantait, disait-il, pour rendre les gens heureux. C’est ce que j’éprouve en l’écoutant : un grand bonheur.

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