Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Archives de la catégorie ‘Littérature’

De Simenon à « La casa de papel »

J’avais envie depuis un bon moment de relire un Simenon. Je ne me rappelle pas avoir fréquenté le commissaire Maigret depuis 50 ans. Comme mon ami Jean-Luc, dont les goûts littéraires sont très sûrs, avait placé « Le port des brumes » dans sa liste de 10 meilleurs romans, c’est celui-là que j’ai choisi.

Je ne suis pas mécontent d’avoir retrouvé le plus célèbre des auteurs francophones de polars et son enquêteur vedette. J’ai retrouvé ce qui fait le charme de Simenon : le style limpide, la création subtile des atmosphères, les dialogues savoureux, les personnages forts, la description juste des états d’âme, les intrigues simples mais fines, dénouées avec art.

Pourtant, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il y a dans les romans de Simenon des éléments qui datent. À commencer par sa peinture très stéréotypée des dames. Ou elles sont sans charme, revêches, aigries, et acariâtres. Ou elles sont mignonnes, mais alors elles sont émotives, en pâmoison ou en hyperventilation, promptes à s’évanouir pour un rien, incapables d’actions et de décisions. De bien faibles créatures ! Mais ne parlait-on pas à l’époque du sexe faible ? Les caractères forts, en tout cas, sont chez Simenon des hommes.

Dans la France de 1932, il est vrai, les femmes n’occupaient pas la place qu’elles ont prise aujourd’hui. Reste qu’il y a chez notre célèbre romancier une vision plutôt machiste de la femme, vision qui à mon sens n’a pas très bien vieilli.

  • Le port des brumes ***1/2

(suite…)

Le bonheur de la marche

Grâce à la marche, l’enfermement me paraît beaucoup moins difficile. Une fois dehors, j’éprouve une impression de bonheur. Sauf peut-être quand le froid fait plus penser à l’hiver qu’au printemps. Mais je m’endurcis. J’ai même éprouvé quelques moments d’extase dimanche sous la pluie.

Je ne pars généralement pas avant 10 h 30 et je reviens une heure plus tard. Me mettre en marche vers 7 h, voire plus tôt, comme le fait ma compagne, très peu pour moi. À cette heure-là, je suis encore au lit. Je fais maintenant sonner le réveil à 8 h. C’est pour faire plaisir à Lise, qui au retour de sa promenade a faim. Sinon, je roupillerais sans doute davantage. Mais une fois debout, je suis content.

Un jour, je mets le cap vers l’ouest, où m’attend le canal de Lachine, l’autre vers l’est, où je déambule dans le Vieux-Port. Cette alternance me semble plus stimulante. Je pourrais aussi opter pour le nord, en me rendant à la montagne. Mais c’est un parcours plus long et plus exigeant, que je réserve habituellement pour les week-ends. Depuis quelques jours, j’ai repris les bâtons de marche. Ce sont les super-cannes des super-vieux.

(suite…)

Quarantaine : jour 9

« Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran »

En temps de confinement, le président de la France a suggéré de lire. Excellente idée ! Pour ma part, m’adonnant à la lecture à longueur d’année, je n’avais pas attendu le conseil de M. Macron pour m’y mettre. Mais il est vrai que la réclusion favorise l’intimité avec les livres.

Ma plus belle découverte : « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ». Est-ce un court roman ? Une longue nouvelle ? Un grand monologue ? Peu m’importe ! C’est un petit chef-d’œuvre, comme « La Vie devant soi » de Romain Gary, auquel il fait parfois penser.

J’avais vu l’adaptation qu’on a en tirée pour le grand écran. Je me souvenais d’un bon film mettant en vedette un Omar Sharif vieillissant dans un de ses grands rôles. Je m’aperçois, en lisant le livre, que le réalisateur François Dupeyron s’est permis beaucoup de libertés, comme c’est presque toujours le cas. Et comme c’est souvent le cas aussi, quelques-unes de ces licences trahissent l’esprit de l’œuvre d’origine. On dit souvent que traduire, c’est trahir. Adapter, c’est pire encore. Quand dans le livre, par exemple, Monsieur Ibrahim amène Momo apprendre à danser, ce n’est pas dans une boîte où l’on se déhanche sur des airs de rock’n’roll, mais chez les derviches tourneurs. On admettra qu’il y a là toute une différence !

Bref, comme c’est presque toujours le cas (et c’est un amateur et ancien critique de cinéma qui vous l’affirme), le bouquin est nettement supérieur au long métrage. J’ai été ému de bout en bout par ce récit qu’Éric-Emmanuel Schmitt définit fort justement « comme une fable, une leçon de vie, un voyage initiatique ». Comme un éloge du bonheur également.

Ce petit livre est un grand livre. Un des plus beaux que j’aie lus. C’est pourquoi je n’hésite pas à lui attribuer cinq étoiles.

– Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran *****

(suite…)

Mes livres de 2019

Les gratitudes ****1/2

L’an dernier, je vous avais parlé des « Loyautés », un roman où Delphine de Vigan s’affirmait de plus en plus comme une des grandes romancières de notre temps. Cette année, la Française nous fait le cadeau d’une œuvre tout aussi forte, « Les gratitudes ». Si le précédent était noir, à la limite du pessimisme et du supportable, malgré une fin ouverte, le second est beaucoup plus lumineux, même s’il y est question de mort.

L’éditeur résume bien l’intrigue : Michka, une vieille dame, est en train de perdre l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre. De Vigan en a tiré un récit aussi passionnant que bouleversant ! C’est mon livre de 2019.

 

« La mort d’un père » ***1/2 et « Un homme amoureux » ****

C’est cette année que j’ai découvert Karl Ove Knausgaard. Ce Norvégien est devenu célèbre pour avoir publié une série de six romans autobiographiques, regroupés sous le titre « Mon combat ». À ce jour, cinq ont été traduits en français. Je viens de lire les deux premiers.

Je suis d’abord sorti avec une impression mitigée de « La mort d’un père », consacrée à sa relation difficile avec un papa autoritaire, où des pages souvent remarquables sont alourdies par des descriptions pointilleuses, voire carrément superflues.

Ce que Wikipédia appelle son réalisme rigoureux peut en effet virer à l’obsession du détail. En voici un bon exemple : « Je vidai mon verre et m’en resservis un, puis tirai un papier à cigarette, y déposai une ligne de tabac, l’aérai un peu pour un meilleur tirage, le roulai, l’enfermai dans le papier, léchai la colle, ôtai les bouts de tabac qui dépassaient, les remis dans le paquet, mis la cigarette un peu tordue à ma bouche et l’allumai avec le briquet vert et à moitié transparent d’Yngve. » C’est ce style de narration qui a éloigné plusieurs lecteurs assidus à qui j’en ai parlé. Je peux les comprendre, mais c’est dommage, car Knausgaard vaut beaucoup mieux.

Heureusement dans « Un homme amoureux », le style, tout en restant hyperréaliste, devient plus limpide. Il y a bien çà et là quelques dialogues trop longs ou quelques réflexions socio-philosophiques un peu pesantes. Mais dans l’ensemble, j’ai été passionné par cette période où Karl Ove devient amoureux de Linda et fait avec elle trois enfants. Certes, dira-t-on, il ne se passe pas grand-chose dans leur existence. Mais c’est tout le talent de Knausgaard de savoir rendre savoureuse la description d’une fête d’enfants, d’une promenade en poussette, de la préparation d’un repas ou d’une conversation dans un café.

Cela dit, la comparaison avec Proust, pour l’instant du moins, me paraît exagérée et sans doute lourde à porter.

 

Il pleuvait des oiseaux ****1/2

Ce roman date de quelques années déjà, mais il a été remis dans l’actualité par la sortie du film de Louise Archambault. Bonne raison pour le lire ou le relire, car le livre est encore plus fort. Cette histoire de vieux ermites bien cachés dans la forêt québécoise, près d’un lac, pour vivre ce qu’il reste de leur existence, touche à l’universel. Elle fait du bien parce qu’elle incarne magnifiquement la liberté. « La liberté qu’on peut se donner, celle qu’on prend, le fait qu’on est responsable de notre vie et de notre mort aussi », a dit fort justement l’autrice à Josée Lapointe, dans une belle entrevue accordée à La Presse.

 

La Panthère des neiges ****

Comme la plupart des ouvrages de Sylvain Tesson, « La Panthère des neiges » est inspiré par un voyage. Cette fois, l’écrivain aventurier nous amène au Tibet, où il a suivi son ami Vincent Munier. Ce grand photographe animalier voulait photographier la magnifique panthère qui survit encore, bien que menacée, dans les montagnes de cette contrée.

On y retrouve ce qui fait le charme des récits de voyage de cet écrivain. D’abord, une écriture extraordinaire. Tesson est peut-être le meilleur styliste de la langue française depuis Colette, ce qui contribue à rendre ses observations passionnantes, même quand il ne se passe pas grand-chose. Dans ce dernier livre, par exemple, l’écrivain et ses amis écoulent des heures à attendre un félin, qui ne vient pas, du moins pas souvent. Pendant tout leur séjour au Tibet, ils ne verront la merveille que trois fois.

Le reste du temps, l’écrivain nous parle de la nature et des animaux, qui continuent à le fasciner, ainsi que du genre humain, qui continue à le désespérer. Pour lui, Dieu a joué aux dés avec l’être humain, et il a perdu. Tout le progrès nous a menés aux embouteillages et à l’obésité.

Mais tout cela est dit avec humour et élégance. Avec beaucoup d’autodérision aussi. À la fois écolo et antimoderne, l’auteur se montre désenchanté, mais je trouve quant à moi son pessimisme plus souriant que désespérant.

 

Le triomphe des lumières ****

J’ai consacré cette année une longue recension, très élogieuse, à cet essai de Steven Pinker. Cet ex-Montréalais devenu professeur de psychologie à Harvard y soutient que l’humanité, en dépit de problèmes inévitables et de solutions imparfaites, ne s’est jamais mieux portée. Dans un élan d’enthousiasme devant le brio de la démonstration, j’ai écrit que cet ouvrage colossal allait changer ma vie. Depuis cependant, je suis revenu à une inquiétude qui m’est plus familière.

Non pas que le Pr Pinker soit tout à fait à côté de la plaque. Mais comme tous les optimistes, il a tendance à citer les statistiques qui étayent sa thèse. Il est vrai, par exemple, que l’espérance de vie est passée en un peu plus d’un siècle de 30 ans à 71 ans et que dans les pays développés, elle dépasse les 80 ans. Ce que l’auteur ne dit pas, en revanche, c’est que cette espérance a commencé à plafonner dans plusieurs pays, et même à régresser aux États-Unis. Ou encore, il est indiscutable que le taux d’extrême pauvreté a chuté de 75 % au cours des trente dernières années. Vu sous cet angle, le progrès semble spectaculaire. Sauf que les pauvres extrêmes sont devenus des pauvres. Au lieu de vivre avec moins d’un dollar par jour, ils vivent avec un peu plus d’un dollar pendant que le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, lourd de ses 154 milliards, est plus riche à lui seul que des dizaines de pays.

Ce qui m’a fait le plus tempérer mes espoirs, c’est l’année qui vient de s’écouler. Malgré le phénomène Greta, la lutte contre les changements climatiques piétine, comme vient de le montrer la récente Conférence de Madrid. Pire elle régresse. Les émissions de CO2 continuent d’augmenter et la biodiversité est de plus en plus menacée.

Par ailleurs, les réactionnaires autoritaires et populistes, élus ou non, sont bien en selle et continuent à sévir. Qu’on pense à Xi, à Poutine, à Bolsonaro, à Erdogan, à Orban, à Duterte, et j’en passe. Le dangereux Trump risque d’être réélu en 2020. Netanyahou, accusé de corruption, vient pourtant d’être encore choisi par son parti. Et Salvini, le politique le plus populaire d’Italie, attend son heure pour reprendre le pouvoir.

Dans ces circonstances, et vous m’en voyez désolé, il me paraît bien difficile d’affirmer, comme le fait Pinker, que « le monde a fait des progrès spectaculaires dans chaque domaine mesurable du bien-être humain, sans exception ».

À tout prendre, je préfère encore le pessimisme tonique de Tesson.

 

Partir pour raconter ****

J’ai beau avoir été journaliste pendant 45 ans, je n’ai jamais été grand reporter. D’où mon admiration pour les reporters et photographes de guerre en général et pour Michèle Ouimet en particulier, qui vient de publier « Partir pour raconter », chez Boréal. Pendant 25 ans, mon ex-collègue a souvent laissé sa fille Sophie et son compagnon André à Montréal pour aller témoigner de guerres, de révolutions, de génocides ou de désastres aux quatre coins du globe.

Michèle explique son « besoin irrépressible de partir, d’être à l’autre bout de la planète, loin, très loin… par l’impression enivrante de (se) sentir vivante ». Ce qui ne l’empêche pas d’avoir connu la peur, parfois omniprésente « comme un mal de tête », ce qui la rendait prudente. Encore que la prudence soit un mot très relatif quand on lit le récit passionnant et haletant de ses aventures et mésaventures. Si elle n’avait pas peur de mourir, mon ex-collègue craignait d’être blessée ou d’être kidnappée. Et c’était sans compter, pour cette perfectionniste, « la peur de ne pas être à la hauteur ».

C’est d’ailleurs le stress qui a fini par venir à bout de sa détermination et de son courage. Avec le temps, la griserie, l’effervescence et l’excitation se sont sans doute changées en nervosité, en agitation et en épuisement. Désormais, elle se consacre chaque matin à l’écriture de ses romans. La Presse a certes perdu une grande correspondante, mais nous avons gagné une écrivaine.

 

Manam ***1/2

Cinq ans après « Pas envie d’être arabe », Rima Elkouri, une autre ex-collègue, publie son premier roman « Manam ». Dans ce récit, apparemment inspiré par la vie de la grand-mère de l’autrice, une enseignante profite d’un congé scolaire pour se rendre à la frontière de la Turquie et de la Syrie dans l’espoir de faire resurgir le passé de sa famille. Elle nous amène peu à peu, à travers ses recherches et ses rencontres, à découvrir toute l’horreur du génocide arménien, que la Turquie s’entête à nier, un siècle plus tard.

Toutefois, si ce roman est touchant, nous amenant parfois au bord des larmes, il ne verse jamais dans le mélodrame. Comme dans ses chroniques, où elle trouve toujours le ton juste même quand elle aborde les sujets les plus délicats, Rima arrive à décrire la tragédie du peuple arménien sans pathos, sans atermoiements et sans exagérations.

Il faut dire que, au-delà de l’horreur, « Manam » est surtout une belle histoire de résilience, comme on dit aujourd’hui. Une histoire donc de courage, d’espérance et de survivance. Une histoire de bienveillance plutôt que de la haine, de joie plutôt que de tristesse, de gratitude plutôt que d’amertume.

Michèle Ouimet : partir pour raconter… et se sentir vivante

Michèle Ouimet en reportage pour La Presse.

J’ai beau avoir été journaliste pendant 45 ans, je n’ai jamais été grand reporter. Tant s’en faut ! À vrai dire, j’ai fait peu de reportages et quand j’en ai fait, c’était plutôt pépère. Du moins si l’on compare mes petites tribulations à la vie des correspondants de guerre, tels qu’on peut les voir, par exemple, dans « Sympathie pour le diable », un film consacré à Paul Marchand, ce journaliste français qui a suivi pendant plusieurs années les guerres civiles du Liban et de la Bosnie.

Pour l’essentiel, j’ai fait ma carrière dans le confort du pupitre, où le pire risque qu’on court, c’est de se faire engueuler par un reporter pour un titre. Au total, je suis sorti deux fois du Québec pour les besoins du métier. La première fois, c’était pour couvrir le Festival du cinéma francophone à Dinard, où je suis descendu dans un hôtel cossu dont le restaurant était digne du Guide Michelin. La seconde, c’était pour la couverture du tournoi de Roland-Garros, où l’on vous traite aux petits oignons. On est à Paris, après tout !

Bien sûr, dans de tels événements, les journées de travail sont longues ; il faut avoir l’étoffe du marathonien. Mais on ne couche pas sous la tente, sur un matelas dur, entouré de souris ou de moustiques. On n’est pas condamné au jeûne ou nourri de plats infects. On n’a pas besoin d’un somnifère pour dormir la nuit, car on a ingurgité suffisamment de vin rouge. On ne va pas dans des chiottes, mais dans des toilettes en marbre. On n’est pas obligé de compter sur la Croix-Rouge pour rentrer au pays. On ne porte jamais de gilet pare-balles. On ne risque pas d’être emprisonné par les talibans ou les mollahs, arrêté par des policiers brutaux et corrompus, menacé par des extrémistes religieux ou par des groupes armés violents. On ne craint jamais pour sa vie. Tout au plus s’inquiète-t-on parfois pour sa réputation.

Tout ceci pour dire toute mon admiration pour les reporters et photographes de guerre en général et pour Michèle Ouimet en particulier, qui vient de publier « Partir pour raconter », chez Boréal. Pendant 25 ans, mon ex-collègue a souvent laissé sa fille Sophie et son compagnon André à Montréal pour aller témoigner de guerres, de révolutions, de génocides ou de désastres aux quatre coins du globe.

(suite…)

Connaissez-vous Sylvain Tesson ?

Le prix Renaudot, que ce Parisien de 47 ans vient tout juste de recevoir pour « La panthère des neiges », contribuera sans doute à mieux le faire connaître au Québec. Mais voilà bientôt dix ans que cet écrivain aventurier, plutôt unique dans la littérature française, est une vedette en France.

Depuis en fait la parution de son essai « Dans les forêts de Sibérie », journal intime de ses six mois d’ermitage dans une cabane au bord du lac Baïkal. Ce récit, couronné par le prix Médicis, a connu un grand succès de librairie. On en a même tiré un film, qui n’est pas mauvais du tout, mais qui n’a rien, mais vraiment rien à voir avec le livre, sinon la cabane au bord du lac.

(suite…)

Le premier roman de Rima

Avant de vous parler du premier roman de Rima Elkouri, je vais être honnête avec vous : j’ai beaucoup d’affection pour mon ex-collègue. J’ai d’ailleurs joué un petit rôle dans sa venue à La Presse. Au terme du stage d’été, je trouvais qu’il aurait été stupide de laisser filer un aussi beau talent. Aussi ai-je convaincu mes patrons de lui offrir un poste et persuadé Rima de ne pas accepter l’offre de Radio-Canada. Quand elle a été nommée chroniqueuse quelques années plus tard, malgré son jeune âge, un cadre m’a dit : « Je n’ai rien contre Rima, mais qu’est-ce qu’elle va faire quand elle aura 40 ans ? » J’aurais pu lui répondre : « Elle écrira des livres. »

Cinq ans après « Pas envie d’être arabe », la voilà qui publie son premier roman « Manam ». Dans ce récit, apparemment inspiré par la vie de la grand-maman de l’autrice, une enseignante profite d’un congé scolaire pour se rendre à la frontière de la Turquie et de la Syrie dans l’espoir de faire resurgir le passé de sa famille. Elle nous amène peu à peu, à travers ses recherches et ses rencontres, à découvrir toute l’horreur du génocide arménien, que la Turquie s’entête à nier, un siècle plus tard.

(suite…)

« Il pleuvait des oiseaux » : à voir, à lire ou à relire !

Andrée Lachapelle, Gilbert Sicotte et Remy Gérard dans une scène de « Il pleuvait des oiseaux».

Curieusement, c’est à Paris que j’en ai entendu parler pour la première fois et de Jocelyne Saucier et de son roman « Il pleuvait des oiseaux ». J’étais dans une librairie du XIIe, venu acheter « Les loyautés » de Delphine de Vigan, une de mes écrivaines favorites. La libraire nous a demandé, à Lise et à moi, si nous qui venions du Québec avions lu ce livre d’une compatriote. Elle nous l’a si fortement conseillé qu’on se l’est procuré dès notre retour à Montréal. Tous les deux, nous l’avons adoré. Une grande œuvre, comme on en lit peu souvent !

Je comptais vous parler de cette découverte plus tôt, mais quand j’ai su que le film allait sortir, j’ai décidé d’attendre, histoire de parler de l’un et de l’autre dans un même carnet.

(suite…)

Sommes-nous trop pessimistes ?

Au début de l’année, je trouvais que ma vie allait bien mais que le monde, lui, se portait plutôt mal. Je me voyais glisser sereinement vers le grand âge. Mais l’avenir de la planète bleue m’inquiétait de plus en plus. J’en étais venu à me dire : heureusement que je vieillis, car l’avenir ne s’annonce pas rose. Si l’humanité est foutue, au moins je n’en verrai pas la fin. L’ennui, c’est que plus le monde se portait mal, moins j’allais bien.

Devant tant de pessimisme, j’ai éprouvé le besoin de donner un grand coup de barre. Je savais que certains penseurs estiment que l’humanité va beaucoup mieux que ce que les médias catastrophistes nous en donnent à voir. Il était temps d’aller jeter un œil sur leurs livres.

Je suis d’abord tombé sur le Français Jacques Leconte. Je n’avais pas fini de lire le premier chapitre du « Monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez » que j’avais déjà rempli une pleine page de notes outrées. J’avais l’impression de lire un de ces jovialistes dont Yvon Deschamps s’était moqué jadis.

Je me suis ensuite plongé dans le dernier ouvrage du Suédois Hans Rosling, « Factfulness », à qui Alexandre Sirois a consacré récemment un bon édito dans La Presse. Ça ne manquait pas d’intérêt. Mais il y a chez cet auteur une volonté de convaincre qui peut être agaçante et qui a vite fini par m’agacer. Je veux bien être convaincu, mais je n’aime pas qu’on cherche à me prouver à tout prix que j’ai tort.

C’est alors que j’ai découvert Steven Pinker. On doit déjà à cet ex-Montréalais devenu professeur de psychologie à Harvard quelques ouvrages majeurs, dont « La part d’ange en nous », où il démontre, chiffres à l’appui, que le monde est de moins en moins violent. Dans son dernier livre, « Le triomphe des lumières », son chef-d’œuvre sans doute, il va plus loin encore. Il y soutient que l’humanité, en dépit de problèmes inévitables et de solutions imparfaites, ne s’est jamais mieux portée.

 

Le livre qui aura changé ma vie

Je vous vois déjà sourciller. Vous vous dites peut-être : il suffit d’ouvrir les journaux chaque jour pour avoir la preuve du contraire. C’est ce que je pensais aussi. Quelques milliers de pages plus tard, j’ai changé d’avis. Dans l’émission « La grande librairie », on demande au libraire de la semaine le livre qui a changé sa vie. Je me suis souvent demandé quelle serait ma réponse. J’hésitais entre « Les clochards célestes », de Jack Kirouac, et le « Plaidoyer pour le bonheur », de Matthieu Ricard. Mais ces deux choix me laissaient insatisfait. Désormais, je n’aurai pu le moindre doute. La livre qui aura changé ma vie, c’est ce « Triomphe des lumières ».

Je n’étais pourtant pas l’homme le plus facile à convaincre. Mais la force du Pr Pinker justement, c’est peut-être qu’il ne cherche pas à convaincre. « Je me contente de vouloir faire connaître l’état véritable du monde », dit-il, exposant son point de vue à l’aide de faits et de statistiques, et démolissant au passage les légendes urbaines. À vous ensuite d’appuyer, ou non, ses conclusions.

Voici quelques faits. « À l’échelle de la planète, disait-il dans un entretien au Monde, l’espérance de vie moyenne est passée en un peu plus d’un siècle de 30 ans à 71 ans. Dans les pays développés, elle dépasse les 80 ans. Les pires maladies infectieuses, comme la malaria, la pneumonie, la diarrhée, le sida, tuent de moins en moins de gens et sont en déclin. » Dans le livre, il ajoute que le taux de mortalité infantile a été divisé par cent.

« Le monde, souligne-t-il, devient en outre plus prospère, le taux d’extrême pauvreté a chuté de 75 % au cours des trente dernières années… Savoir lire et écrire était auparavant un privilège accessible aux plus fortunés, maintenant 90 % des moins de 20 ans sont alphabétisés. Les guerres sont également moins fréquentes et moins létales. Les famines sont plus rares. » Et en prime, aucune époque n’a été plus favorable à la culture que la nôtre.

Pinker nous annonce même « un scoop ébouriffant : le monde a fait des progrès spectaculaires dans chaque domaine mesurable du bien-être humain, sans exception ». L’ennui, ajoute-t-il, c’est que « presque personne n’est au courant ».

 

Ni optimiste ni pessimiste

Tout cela, bien entendu, ne signifie pas que le monde soit parfait, qu’il n’y ait plus rien à améliorer. Pinker refuse d’ailleurs de se dire optimiste, même si son ouvrage est un long et vibrant plaidoyer contre le pessimisme. L’auteur aborde avec beaucoup de franchise les problèmes actuels, reconnaissant volontiers que certains sont graves et pressants. Le chapitre consacré à l’environnement, par exemple, comprend à lui seul plus d’une centaine de pages. Il consacre aussi de nombreuses pages à la menace nucléaire ainsi qu’à Donald Trump, ce réactionnaire autoritaire dont l’élection, de son propre aveu, l’a inquiété.

Malgré tout, il réfute avec ardeur le pessimiste ambiant voulant que « l’état du monde se dégrade, alors même que le progrès existe de façon tangible ». L’idée clé de son ouvrage est que tous les problèmes, y compris les problèmes environnementaux, « peuvent être résolus », à condition de disposer des bonnes connaissances et de faire les bons gestes.

Selon lui, le pessimisme est dangereux. Pourquoi ? « Ce biais pessimiste, a-t-il expliqué au Monde, nous conduit au fatalisme, à croire que tout effort pour améliorer le monde est une perte de temps… Pire, ce biais peut aussi nous pousser au radicalisme… Dans la sphère politique, ce radicalisme a permis l’essor du populisme et l’élection de Donald Trump. »

« Le cynisme, a-t-il ajouté, s’est aussi installé, et il a, lui aussi, contribué à la montée du populisme. Plusieurs de nos concitoyens croient qu’il n’y a pas de différence entre les populistes et les centristes. Ils font le choix de l’abstention… Et ils permettent aux électeurs les plus radicaux de peser plus lourd. »

Dans « Le Triomphe des Lumières », Pinker présente la raison, la science et l’humanisme comme les meilleurs moyens de surmonter les défis de notre siècle. « Nous avons su créer, au cours du siècle des Lumières, deux précieuses institutions qui reconnaissent les limites de la nature humaine et fonctionnent de manière à permettre une amélioration de notre bien-être : la démocratie et les marchés. La démocratie prévoit des contre-pouvoirs et repose sur une déclaration de droits inaliénables qui empêchent un dirigeant corrompu d’abuser de son autorité. » Quant au « doux commerce », comme l’appelle le professeur, il a engendré des échanges internationaux qui ont rendu la guerre moins attrayante.

Pour Pinker cependant, rien ne s’oppose davantage aux idéaux des Lumières que les mouvements populistes actuels. « Tribalistes plutôt que cosmopolites, autoritaires plutôt que démocratiques, méprisants vis-à-vis des experts et peu respectueux du savoir, ils préfèrent la nostalgie d’un passé idyllique à l’espoir en un avenir meilleur. » Mais l’auteur reste convaincu que ces mouvements réactionnaires et passéistes ne feront qu’un temps et seront incapables de faire dérailler la course vers le progrès.

 

Quelques réserves

Mon enthousiasme pour cet ouvrage ne signifie pas pour autant que j’en appuie tous les points de vue. Je ne partage pas, par exemple, le mépris que Pinker manifeste à l’égard de l’agriculture biologique, qu’il présente comme sous-performante, mais dont les rendements se sont beaucoup améliorés au cours des dernières années. De plus, le bio règle d’un coup le problème des pesticides dangereux, ce qui n’est pas rien.

D’autres affirmations me laissent pour l’heure dubitatif. Par exemple, quand le chercheur vante l’essor de réacteurs nucléaires modulaires de quatrième génération. Tant mieux s’il est vrai qu’ils ne produiront pas de déchets radioactifs et seront plus sûrs. Mais ça reste à voir. Sa confiance à l’égard des technologies capables de capter les émissions de CO2 me semble aussi excessive, sa certitude que la croissance est soutenable ne me convainc pas tout à fait et je suis moins optimiste quant à l’échec du populisme.

Cela dit, il n’est pas nécessaire d’adhérer à toutes les opinions de Pinker pour être enthousiasmé par son travail. Comme l’ancien patron de Microsoft Bill Gates, j’y vois « un message d’espoir, la démonstration qu’il est possible de changer le monde, puisqu’il a déjà changé ».

xxxxx

« Le Triomphe des Lumières », traduction française du livre « Enlightenment now », éditions des Arènes, Paris, 2018.

Mes coups de cœur en 2018

« La chute de l’empire américain », le dernier film de Denis Arcand, doit beaucoup à Maripier Morin et à Alexandre Landry. La première est convaincante dans son rôle de prostituée au grand coeur et le second rend crédible son personnage de livreur philosophe.

J’ai réuni dans ce carnet quelques œuvres qui m’ont marqué cette année. Toutes ne datent pas de 2018. En littérature en particulier, j’aime bien me promener entre les livres récents et ceux du passé.

Je commencerai d’ailleurs par la littérature. Plus précisément par Delphine de Vigan qui, avec Les loyautés, vient de confirmer son statut d’écrivain majeur. On lui devait déjà quelques œuvres fortes, notamment Les heures souterraines, sombre mais magistral, Rien ne s’oppose à la nuit, sur le suicide de sa mère, et D’après une histoire vraie, qui fait écho au précédent. Son dernier opus n’est pas plus joyeux que les premiers (dépressifs s’abstenir), mais il est aussi bien écrit et aussi poignant. On plonge cette fois dans la vie d’un adolescent qui se saoule jusqu’à perdre conscience.

Le grand marin est le premier roman d’une auteure, Catherine Poulain, qui a beaucoup bourlingué avant d’écrire. Elle a notamment exercé pendant une dizaine d’années le dur métier de pêcheur en Alaska. C’est cette expérience exceptionnelle qui lui a inspiré ce coup d’essai, qui s’est transformé en coup de maître. Vous ne vous intéressez pas à la pêche ? C’est sans importance. L’écrivaine vous amène dans une odyssée passionnante dont il est d’autant plus difficile de décrocher qu’elle est superbement écrite.

La perle et la coquille est un gros roman, comme les aiment bien les éditeurs américains, qui raconte une histoire. L’écriture, si on la compare aux deux livres précédents, est un peu banale. Mais quelle histoire ! Ou plutôt, quelles histoires ! Car Nadia Hashimi raconte l’itinéraire de deux Afghanes, l’une qui a vécu au début du 20e siècle, l’autre au début du 21e. L’auteure nous fait découvrir à travers cette œuvre la vie des femmes de son pays d’origine. Le roman a connu un grand succès depuis sa publication en 2014 ; c’est bien mérité.

Remontons encore dans le temps. L’angoisse du roi Salomon est le quatrième et dernier roman de Romain Gary écrit sous le pseudonyme d’Émile Ajar. C’était en 1979. L’année suivante, on apprenait que cet écrivain de génie s’était enlevé la vie. Comme je l’ai écrit plus tôt cette année, on rigole, on sourit, on est ému, on est bouleversé, on pleure, on pense en lisant ce dernier roman d’Ajar. Un bien grand livre ! D’une certaine façon, je comprends que son auteur soit parti après : il avait tout dit.

Remontons enfin jusqu’en 1913. Je termine en effet ce survol de mes meilleures lectures de 2018 avec Un amour de Swann, qui figure depuis longtemps sur ma liste des dix meilleurs romans. Il s’agit en fait de la deuxième partie du roman Du côté de chez Swann, le premier tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Mais comme le fait remarquer Wikipédia, il est parfois publié comme un roman qui peut être lu indépendamment du reste de l’œuvre.

C’est à mon avis l’ouvrage le plus accessible de Proust, dont le style unique, fait de phrases longues et de digressions, effraie, voire rebute, bien des lecteurs. Pour ma part, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai lu Un amour de Swann. J’y reviens chaque fois avec le même enthousiasme et le même bonheur. Les chefs-d’œuvre ne vieillissent pas.

 

Du côté du cinéma

Le Green Book de Peter Farelly est une des belles surprises de l’automne. De tous les films que j’ai vus sur le racisme de toute ma vie, c’est un des meilleurs. L’histoire de cette amitié surprenante et improbable entre deux hommes, un pianiste vedette et son chauffeur, au cours d’une tournée dans le sud des États-Unis, est passionnante de bout en bout. Grâce d’abord à deux grands acteurs, Viggo Mortensen et Mahershala Ali. Grâce aussi à un scénario super bien ficelé, qui mêle habilement drôleries et émotions. J’en suis ressorti ému et heureux.

J’ai adoré First Reformed, un film américain à qui j’aurais volontiers donné quatre étoiles et demie sans sa fin en queue de poisson. Il me semble que Paul Schrader ne savait pas comment achever son drame. Il a sans doute songé à un dénouement apocalyptique, mais c’eût été trop fort. Alors il a opté pour une fin ouverte, mais elle paraît plutôt inachevée. Cela dit, jusqu’aux derniers plans, j’ai été totalement séduit par cet opus sombre et austère sur les tourments d’un pasteur. Tout le film pose la question : peut-on conserver l’espérance dans un monde qui semble sans espoir ? Une interrogation bien d’actualité. Ethan Hawke, en pasteur torturé, joue un des grands rôles d’une carrière qui en compte déjà pas mal.

Je suis allé voir le dernier film de Denis Arcand sans trop d’attente, et j’en suis sorti séduit. La chute de l’empire américain renoue avec la truculence de La maudite galette, une œuvre ancienne et presque oubliée. Le nouvel opus m’a rappelé les comédies sociales italiennes. À partir d’une histoire d’argent volé et trouvé, le réalisateur nous décrit une société de ploutocrates où le fric des riches disparaît dans des paradis fiscaux, où l’on pratique l’optimisation fiscale à fond la caisse, avant de réapparaître dans de respectables fiducies caritatives.

J’ai beaucoup ri en voyant Le grand bain. Ce film de Gilles Lellouche sur un groupe d’hommes pratiquant la nage synchronisée est brillamment interprété par Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Philippe Katerine, Jean-Hugues Anglade et Alban Ivanov, ainsi que par Virginie Efira et Leïla Bekti. Les comédies drôles, touchantes et brillantes, il n’y en aura jamais assez.

Je m’attendais à ce que Fahrenheit 11/9 soit une satire mordante sur Donald Trump, mais le documentaire de Michael Moore est beaucoup plus qu’un brûlot jouissif. Ce que nous montre le réalisateur, c’est que l’actuel président des États-Unis, loin d’être un accident de l’histoire, est au contraire l’aboutissement logique de la politique américaine. Il est juste pire que ses prédécesseurs, creusant davantage les inégalités sociales et tournant résolument le dos aux défis du changement climatique.

On ne s’ennuie jamais en voyant ce documentaire tant Moore a le sens du spectacle et de la narration. Mais si on rit souvent, on rit jaune.

Mon dernier coup de cœur cinématographique, Maria par Callas, me permettra d’enchaîner ensuite avec la musique. Ce documentaire de Tom Volf est particulièrement réussi. Le réalisateur a trouvé le dosage parfait entre les interviews de la diva et ses concerts. C’est instructif, passionnant, splendide et émouvant.

 

Du côté de la musique

J’ai découvert Zaz par hasard, il y a quelques mois. Ce fut la révélation ! Depuis, je l’écoute presque tous les jours. Comme je l’ai écrit plus tôt, elle est venue rejoindre, dans la liste de mes favorites, Melina Merkouri, Billie Holiday,  Diana Krall et Cesaria Evora. Rien de moins ! J’adore sa voix un peu rauque, un peu cassée. Et j’adore ses interprétations si personnelles, si sensibles.

Si vous ne connaissez pas encore cette chanteuse française, je vous conseille de vous rendre sur YouTube pour entendre une de ses plus belles chansons, On ira.

https://www.youtube.com/watch?v=mXlyDwywq3Q

J’aime tout de cette vidéo, notamment ce couplet qui fait l’éloge de la diversité :

Oh qu’elle est belle notre chance

Aux mille couleurs de l’être humain

Mélangées de nos différences

À la croisée des destins

Je vous souhaite à toutes et à toutes une très belle année. Il y aura sans doute encore de mauvaises nouvelles. C’est inévitable. Mais il y aura encore, j’en suis sûr, de grandes œuvres qui sauront nous faire vibrer. Allez, soyons heureux !

 

Nuage de Tags