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Photo Ville de Montréal

Pour nous aider à supporter la grisaille et le froid, ma compagne et moi avons décidé d’aller passer une journée au Bota Bota. « Si vous vous promenez parfois au Vieux-Port de Montréal, avais-je écrit après notre première visite, vous aurez remarqué sans doute un bateau un peu étrange, qui ne bouge jamais. Sur ses ponts, on peut voir, notamment l’hiver, une vapeur qui s’échappe de ses grands bains à remous. » Dans son intérieur chic et zen, on peut recevoir des massages, des soins pour le visage ou pour le corps, paresser dans le hammam ou les saunas, se vautrer dans les grands bains, s’allonger dans les salles de détente, se sustenter ou se désaltérer au restaurant.

Cette fois encore, nous avions opté pour le forfait Calypso, qui comprend un massage, l’accès illimité aux saunas, au hammam et aux baignoires, une assiette de dégustation (délicieuse) et un verre de vin.

Dans ce bateau, réaménagé de fond en comble, tout a été conçu pour que vous soyez aux petits soins. Le charme commence dès la réception, où le personnel, jeune et beau, vous accueille avec le sourire, et dure jusqu’à la fin, où l’on vous souhaite au revoir, toujours avec la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Sans doute parce qu’on souhaite vous revoir, mais aussi parce qu’une somme conséquente vient d’être débitée à votre carte de crédit.

Ça m’a rappelé une vieille blague qui circule depuis longtemps dans les milieux financiers : il y a des gens qui craignent plus la fin du monde que la fin du mois. C’est maintenant notre cas, ce qui nous permet de nous offrir de beaux luxes comme une journée dans un spa.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En particulier en 1990, quand j’ai été licencié du Soleil alors même que ma compagne était en arrêt de travail et que la récession faisait disparaître les emplois, nous nous sommes nous aussi inquiétés pour notre avenir financier.

En France, les gilets jaunes se disent au contraire plus préoccupés par les fins de mois que par la fin du monde. J’ai pensé à eux dans la grande baignoire chaude du troisième pont. Je suis avec beaucoup d’attention leur mouvement depuis le début, même si sa fureur, moi qui suis un partisan de la non-violence, me choque et me bouleverse. Mais je ne suis pas étonné que les inégalités de nos sociétés puissent engendrer des révoltes populaires. Ce qui est surprenant, en fait, c’est qu’il n’y en ait pas davantage.

La France n’est pourtant pas la plus inégalitaire des sociétés. En matière de disparité de revenus, les États-Unis, notamment, sont bien pires. Mais les Américains, au contraire des Français, n’ont pas de tradition de contestation. Beaucoup ont gobé l’argument selon lequel, s’ils sont pauvres, ce n’est pas la faute du système, c’est la leur. Quant aux Québécois, ils n’aiment les révolutions que tranquilles.

Cela dit, le mouvement des gilets jaunes, sans véritables chefs, sans pensée directrice et un brin anarchique, s’il focalise sur les bons symptômes, propose souvent de mauvaises solutions. Payer moins d’impôts, par exemple, constitue rarement un bon choix. Ce sont toujours les services qui en font les frais, et les gilets jaunes seront les premiers à en subir les contrecoups et à en décrier les effets.

En fait, ces insurgés ont tort d’opposer la fin de mois à la fin du monde, car l’une et l’autre relèvent d’un même système économique axé sur le capitalisme, le productivisme et la croissance sans fin. Un système qui nous mène droit dans le mur, même si nous préférons ne pas y croire, sans doute parce que nous sommes, comme le dit si bien l’économiste Serge Latouche, « des toxicodépendants de la société de consommation ». Le mot inclut les gilets jaunes en colère.

Dans une passionnante interview accordée au Monde, Paul Ariès propose des pistes de solution : « la relocalisation contre la globalisation, le ralentissement contre le culte de la vitesse, le retour à l’idée coopérative contre l’esprit de concurrence, la gratuité contre la marchandisation ».

Ce politologue, qui se définit comme « un objecteur de croissance amoureux du bien-vivre », croit en un système fondé sur la décroissance, en prenant bien soin de préciser que c’est tout sauf l’austérité. « La décroissance, dit-il, ce n’est pas d’appeler les gens à se serrer la ceinture un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie… Cette décroissance-là est injuste socialement et politiquement. »

Aussi ajoute-t-il : « Nous ne sommes pas du côté du moins à jouir mais du plus à jouir, nous voulons seulement passer d’une jouissance d’avoir, d’emprise, celle du toujours plus, à une jouissance d’être, celle qui place la fabrique de l’humain au cœur de sa réflexion, de son action, de ses rêves. C’est ce que tente de dire maladroitement notre slogan moins de biens, plus de liens. »

Moins de biens, plus de liens, c’est aussi ce qu’a souhaité la députée solidaire Catherine Dorion à l’Assemblée nationale. Et pour le moine Thich Nhat Hanh, « le bonheur ne vient pas de la consommation et de l’argent, mais de la compréhension et de l’amour ».

Il est probable que de tels propos paraîtront trop abstraits ou trop angéliques pour dissiper l’agressivité ou pour calmer l’inquiétude des révoltés de la société de consommation. N’empêche que c’est de ce côté-là, il me semble, qu’il faut chercher des solutions.

C’est en tout cas les pensées qui m’habitaient, calé jusqu’au cou dans la grande baignoire du Bota Bota, en cette fin d’après-midi froide, pendant que le soleil se couchait doucement dans un halo rose qui donnait au Vieux-Montréal des allures de paradis terrestre. Mais sans doute est-ce plus facile de philosopher dans une eau chauffée à 38 degrés Celsius que sur un rond-point par temps frisquet.

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