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J’adore Romain Gary, et encore plus quand il se métamorphose en Émile Ajar. Il a alors une soixante d’années et une œuvre imposante derrière lui. Qu’à cela ne tienne : il se réinvente une personnalité et un style.  Son deuxième roman sous ce pseudonyme, « La vie devant soi », lui vaut le prix Goncourt pour la deuxième fois, un fait unique. Quatre ans plus tard, Gary publie « L’angoisse du roi Salomon », son quatrième et dernier roman en tant qu’Ajar. L’année suivante, on apprendra qu’il s’est enlevé la vie.

Si vous avez aimé « La vie devant soi », il est probable que vous aimerez « L’angoisse du roi Salomon ». On y retrouve la même écriture truculente, le même humour grave, la même fausse naïveté. Pour ma part, j’ai adoré les deux, mais plus encore le dernier, que je considère comme une œuvre majeure.

C’est l’histoire de Jean, un jeune chauffeur de taxi autodidacte, grand amateur de bibliothèques et de dictionnaires, qui fait la rencontre de Salomon Rubinstein, « le roi du pantalon », lequel a fait sa fortune dans le prêt-à-porter. « Il avait pris depuis quelques années sa retraite du pantalon, écrit le narrateur, et il occupait ses loisirs à des œuvres de bienfaisance, car plus on devient vieux et plus on a besoin des autres. Il avait donné une partie de son appartement à une association qui s’appelait S. O. S. Bénévoles, où l’on peut téléphoner jour et nuit quand le monde devient trop lourd à porter… »

Salomon offre à Jean de s’occuper, pour l’association, des visites à domicile des personnes ayant besoin d’aide. C’est ainsi que Jean fait la rencontre de Cora Lamenaire, une chanteuse réaliste, maintenant dans la soixantaine, qui a connu du succès avant la Deuxième Guerre. « Elle faisait tourner toutes les têtes, nous dit d’elle M. Salomon, et maintenant plus une tête ne se tourne quand elle passe. »

Mais je ne vais pas vous raconter les liens qui finiront par unir les trois personnages principaux. Je vous laisse plutôt le loisir de les découvrir. Je serais étonné que vous le regrettiez.

Ce roman est incontestablement une belle réflexion sur le vieillissement. Cela n’a rien d’étonnant étant donné que Cora et Salomon, dont il est beaucoup question, ont perdu depuis longtemps leur garantie prolongée. Mais pas seulement ; les jeunes sont aussi très bien représentés dans « L’angoisse du roi Salomon ». C’est en fait une brillante réflexion sur la société et sur la vie.

C’est aussi une œuvre étonnamment actuelle. « Finalement, écrit l’auteur, tout ça se réduit à un excès d’informations sur nous-mêmes. Autrefois, on pouvait s’ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd’hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes, c’est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. » On voit déjà poindre l’internet et les réseaux sociaux, qui n’étaient pas encore inventés.

On entend aussi beaucoup parler dans ce roman, pourtant publié il y a près de 40 ans, d’environnement, de pollution et d’espèces menacées. Gary-Ajar était assurément un plus grand visionnaire que Trump.

Si les thèmes sont graves, le récit est pétillant. « L’angoisse du roi Salomon », malgré son titre, fait beaucoup sourire et parfois même, rire. Il faut dire que le roman est rempli de phrases amusantes ou étonnantes, comme « Je n’avais encore jamais entendu une femme se taire si fort », « On a toujours besoin de quelqu’un qui a besoin de vous », « des fois la pire des choses qui peut arriver aux questions c’est la réponse » ou encore « Moi j’avais envie de crever mais on ne peut pas crever chaque fois qu’il y a une raison, on n’en finirait pas ».

Puis parfois, le récit atteint une profondeur abyssale. « Je n’ai pas l’intention de vivre ma vie contre la vie, dit Aline à Jean. L’indignation, la protestation, la révolte sur toute la ligne, ça ne donne jamais qu’un choix de victimes. Il faut une part de révolte mais aussi une part d’acceptation. » Ça m’a stupéfié ; j’y réfléchis encore.

Bref, on rigole, on sourit, on est ému, on est bouleversé, on pleure, on pense. Un bien grand livre que le dernier roman d’Ajar. D’une certaine façon, je comprends qu’il soit parti après : il avait tout dit.

L’ANGOISSE DU ROI SALOMON, Romain Gary (alias Émile Ajar), Mercure de France, Paris, 1979 *****.

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Commentaires sur: "« L’angoisse du roi Salomon », un grand roman de Romain Gary" (1)

  1. Jean-Guy Roy a dit:

    Merci Paul de nous rappeler ces deux magnifiques livres de Romain Gary. Les ayant toujours conservés, je vais les relire dans un très proche avenir.

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