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Il n’y a pas que le Dr Robert Lustig qui nous incite à ne pas confondre le plaisir et le bonheur. Matthieu Ricard croit également que « l’erreur la plus courante consiste à confondre » l’un et l’autre. Pour ce moine tibétain, le plaisir « n’est que l’ombre du bonheur ».

Les distinctions que le moine et le médecin font sont sensiblement les mêmes. Tout comme Lustig, Ricard estime que le « plaisir s’épuise à mesure qu’on en jouit, comme une chandelle qui se consume ». Il croit également qu’il s’agit « d’une expérience individuelle, essentiellement centrée sur soi », de sorte qu’il peut être égocentrique, voire carrément nuisible pour les autres. Le médecin ajoute que le plaisir est viscéral plutôt que spirituel et de courte plutôt que de longue durée, ce avec quoi le moine serait sans doute d’accord.

Lustig souligne une dernière différence, de nature biologique celle-là : « plaisir et bonheur dépendent de deux neurotransmetteurs distincts : dopamine pour le plaisir, sérotonine pour le bonheur ». Or, cette différence n’est pas banale. Comme l’explique le neuroendocrinologue, la dopamine est un neurotransmetteur exclusivement « excitateur ». « Bien sûr, reconnaît-il dans un entretien accordé au journal Le Monde, les neurones sont faits pour être excités. » Mais ils « aiment être chatouillés, pas brutalisés », car lorsqu’un « neurotransmetteur excitateur est fourni à des hautes doses chroniques, il devient neurotoxique ».

«Dans le cas particulier de la dopamine, explique-t-il encore, cela signifie qu’il faut toujours plus de ce qui procure du plaisir pour obtenir la même satisfaction… C’est ainsi que le plaisir intense et chronique conduit à l’addiction » et non au bonheur. Tout comme « le sexe, l’alcool, le shopping, le sucre ou les réseaux sociaux », le plaisir peut engendrer une dépendance.

Mais ce n’est pas tout. Il y a même, selon Lustig, un « antagonisme biochimique potentiel entre dopamine et sérotonine ». En effet, « plus les transporteurs d’acides aminés sont occupés à amener les briques élémentaires de la dopamine dans le cerveau, moins ils sont disponibles pour y acheminer le tryptophane », nécessaire à la synthèse de la sérotonine. Or c’est cette dernière qui donne le sentiment de plénitude et de contentement.

Est-ce à dire « qu’il faille s’abstenir de rechercher des sensations agréables » ? « Il n’y a aucune raison, répond Ricard, de se priver de la vue d’un magnifique paysage, d’un goût délicieux, du parfum d’une rose, de la douceur d’une caresse ou d’un son mélodieux », mais à la condition « qu’ils ne nous aliènent pas ». « Les plaisirs ne deviennent des obstacles que lorsqu’ils rompent l’équilibre de l’esprit et entraînent une obsession de jouissance ou une aversion pour ce qui les contrarie. »

Lustig ne croit pas non plus que le plaisir soit nécessairement l’ennemi du bonheur. La dopamine, reconnaît-il, active « le circuit de la récompense », qui est essentiel à la survie de notre espèce. Mais le médecin nous met en garde contre le « piratage de notre esprit ». « C’est précisément ce mécanisme de la récompense, a-t-il expliqué au Monde, qui a été piraté par les industriels, pour induire toujours plus de consommation… le tout en organisant, grâce au marketing, la confusion entre plaisir et bonheur ». Ce mécanisme est aussi exploité par les penseurs de la Silicon Valley. Pour libérer de la dopamine dans le cerveau de leurs millions, voire de leurs milliards d’usagers, leurs applications multiplient les récompenses sous forme de « j’aime », de « wouah », d’émoticônes, de notifications ou de nouvelles, au besoin fausses.

Ricard met en garde, de son côté, contre le « vivez intensément », qui est devenu le leitmotiv de l’homme moderne. « Une hyperactivité compulsive dans laquelle il ne faut pas qu’il y ait le moindre passage à vide… Dans ce raz de marée sensoriel, l’alternance du plaisir et de la douleur barbouille la façade de notre vie de rapides couleurs fluorescentes », écrit-il joliment dans son Éloge du bonheur.

C’est ainsi qu’on en vient souvent à préférer « le plaisir et ses séquelles de satiété à la gratification d’un bien-être durable ». En un mot, on a du plaisir, mais sans pour autant être heureux.

Il y a beaucoup à méditer dans les réflexions de Lustig et de Ricard sur le plaisir et le bonheur. Pour ma part, ce qui m’intéresse, à mesure que je vieillis, c’est cette félicité qui croît à mesure qu’on l’éprouve. Je dis oui aux plaisirs, mais à ceux qui me mènent à un sentiment de plénitude, pas à ceux qui m’aliènent. Encore faut-il savoir distinguer les uns et les autres. Ce n’est pas toujours évident, mais je commence à y voir plus clair. Un peu.

THE HACKING OF THE AMERICAN MIND, de Robert Lustig, Penguin.

ÉLOGE DU BONHEUR, de Matthieu Ricard, Pocket.

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Commentaires sur: "Le plaisir est-il l’ennemi du bonheur ?" (1)

  1. Moi qui m’ennuyais de « Par quatre chemins », cette émission de Languirand, me voilà comblé.

    Chercher le bonheur est futile. C’est quelque chose qui arrive et non quelque chose qui s’acquiert. Le bonheur est sans objet. Il n’a pas de source. Certains moines croient qu’on obtient le bonheur par un détachement total. Ça peut arriver. Mais pas toujours.

    La recherche de la satisfaction est une voie plus sage. Non ?

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