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Un cynique heureux

« Je cherchais un endroit tranquille où mourir. Quelqu’un me conseilla Brooklyn et, dès le lendemain matin, je m’y rendis… Il y avait cinquante-six ans que je n’étais pas revenu là et je ne me souvenais de rien. Je n’avais que trois ans lorsque mes parents avaient quitté la ville, et pourtant je m’aperçus que je retournais d’instinct au quartier que nous avions habité, à la manière d’un chien blessé qui se traîne vers le lieu de sa naissance. »

Ainsi parle Nathan Glass. Le personnage principal des Brooklyn Follies est sur le point d’avoir soixante ans au moment où débute ce très beau roman de Paul Auster. Après une carrière dans les assurances, plutôt réussie, un divorce, pas du tout réussi, et un cancer, en rémission, Nathan quitte sa vie de banlieue pour aborder le dernier versant de son existence.

De prime abord, l’homme paraît plutôt cynique. À sa fille unique qui lui conseille de se trouver un projet pour occuper sa vie, il répond qu’il sera probablement mort avant la vie de l’année. Mais on découvre vite qu’il est plus impertinent que désabusé, plus provocateur que désillusionné. À preuve, au moment où se termine le livre, Nathan écrit : « Pour l’instant il est encore huit heures et je marchais dans l’avenue sous ce ciel d’un bleu éclatant, heureux, mes amis, aussi heureux qu’un homme le fut jamais en ce monde. »

Ce bonheur, « ces instants rares et inattendus où la voix intérieure se tait et où l’on se sent à l’unisson avec le monde », notre retraité divorcé le découvre peu à peu à travers une histoire passionnante d’amitié et de solidarité. Qu’on ne s’y trompe pas, cette quête de la félicité n’a rien de mièvre. Elle n’a pas grand-chose à voir avec les traités sur l’art de vivre qu’on peut trouver à la tonne dans les librairies. C’est l’histoire d’un libre penseur, lucide, critique et frondeur, souvent moqueur mais jamais amer, qui parvient à trouver la joie dans ce monde plutôt fou où nous vivons aujourd’hui.

D’ailleurs, au moment où ce roman se termine, une catastrophe est sur le point de frapper New York. Je ne vous en dis pas plus.

N.B. – J’ai lu ce roman en anglais. Les citations en français sont tirées du site Babelio.

BROOKLYN FOLLIES, Paul Auster, Faber and Faber, 257 pages, 2005 (la version française est publiée par Actes Sud).

 

« Après toutes ces années dans les faubourgs, je m’aperçois que la ville me va bien et que je me suis déjà attaché à mon quartier, avec son mélange changeant de blanc, de brun et de noir, sa polyphonie d’accents étrangers, ses enfants et ses arbres, ses familles de petits-bourgeois laborieux, ses couples de lesbiennes, ses épiceries coréennes, le saint homme indien barbu en robe blanche qui me salue en s’inclinant chaque fois que nous nous croisons dans la rue, ses nains et ses invalides, ses vieux retraités marchant à petits pas sur les trottoirs, les cloches de ses églises et ses dix mille chiens, sa population clandestine de pilleurs de poubelles solitaires et sans logis poussant leurs caddies au long des avenues et fouillant les ordures en quête de bouteilles. »

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