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Un vagabond idéologique

Pour qui votez-vous, a-t-on demandé au comédien Fabrice Luchini, qui a répondu à corsematin.com avec un brin de cabotinage : « Tout dépend de l‘heure. Le matin, je peux me lever extraordinairement réactionnaire. Vers 14 h, j‘ai un élan humain. Et vers 16 h, je redeviens pessimiste. Je suis un vagabond idéologique.» Vagabond idéologique, je n’avais pas encore trouvé mieux pour me définir. Comme lui, je pourrais dire : «Je ne suis pas du tout de droite, mais pas tellement de gauche, non plus.»

Voyons la droite d’abord. Bien sûr, je n’ai pas d’atomes crochus avec elle. Il y a quelques années, je me suis intéressé au mouvement Occupons Wall Street, qui dénonçait les abus du capitalisme financier et qui mettait en relief la richesse indécente de un pour cent de la population. Dans Hell, un roman de Lolita Pile, le personnage principal décrit cette situation avec une insolence désarmante : «Le monde est divisé en deux, il y a vous et puis il y a nous… Nous, nous pouvons tout faire, tout avoir, puisque nous pouvons tout acheter. Nés avec une petite cuiller en argent dans nos bouches VIP, nous enfreignons gaiement toutes les règles car la loi du plus riche est toujours la meilleure.»

Dans le même esprit, j’ai été choqué d’apprendre récemment que les avoirs de 62 personnes égalaient celles de la moitié de l’humanité. C’est-à-dire qu’une poignée d’individus possède autant que trois milliards et demi de personnes. L’ampleur de l’évasion fiscale révélée par les Panama Papers m’a aussi secoué. Je n’ai pas beaucoup la fibre de l’indignation, mais je dirais que c’est révoltant, non!

Aux États-Unis, les républicains m’insupportent, en particulier depuis qu’ils sont sous l’influence du Tea Party. Je n’aime pas leur insensibilité à l’égard des démunis, leur parti-pris en faveur des déjà riches, dont ils veulent encore baisser des impôts pourtant bien bas. Je n’aime pas leur combat contre toutes les mesures sociales en général et contre l’Obamacare en particulier. J’exècre leur bataille contre le contrôle des armes à feu et contre la réduction des gaz à effet de serre.

En France, je n’aime pas ni le Front national ni Marine Le Pen, qui nous a récemment rendu visite. Je ne partage pas leur repli identitaire, leur peur des étrangers, leur refus de l’Europe, leur isolationnisme et leur assimilationnisme. Chez nous, il y a aussi un repli identitaire. Il se dissimule parfois dans le mouvement indépendantiste. J’ai pour ma part voté oui au premier référendum, non au deuxième, et je voterais trois fois non au troisième. Mais il n’y en aura pas. Ce n’est pas que je veuille choquer ou chagriner mes trop nombreux amis souverainistes, mais, comme le dit François Legault, leur pays est devenu imaginaire.

Cela dit, la gauche m’irrite elle aussi quand elle carbure à l’indignation. Par exemple, un collectif d’organismes communautaires de la région de Montréal a écrit dans La Presse : «Les décisions du gouvernement Couillard nous ramènent collectivement dans la noirceur précédant les années 60…» Rien de moins. L’affirmation est si énorme que j’ai aussitôt décroché. On peut avoir bien des réserves sur les compressions budgétaires imposées par ce gouvernement souvent malhabile et décevant. Mais prétendre que ces mesures nous ramènent au Québec d’avant l’assurance-maladie, d’avant le ministère de l’Éducation, d’avant l’aide juridique, d’avant l’assurance-médicaments, d’avant le congé parental, d’avant les garderies subventionnées – toutes choses toujours en place, si je ne m’abuse – est si grossier que ça me donne envie de voter libéral. Le lynchage de Sam Hamad, que je n’aime pas particulièrement, m’a fait le même effet. Un peu plus et on réclamait sa déchéance de nationalité.

En revanche, Québec solidaire ne m’irrite pas. Je suis content de voir ce parti dans notre paysage politique, où il comble un vide. Mais je ne voterai pas pour lui. Je trouve les solidaires très généreux avec l’argent qu’ils n’ont pas. Ça leur permet de beaucoup promettre à peu de frais. Très généreux aussi avec l’argent des autres. Faisons payer les riches! Beau principe, en effet, mais tellement difficile à appliquer. On l’a bien vu récemment à Ottawa où le gouvernement Trudeau a voulu augmenter l’impôt des nantis pour redistribuer la richesse. Les recettes n’ont pas été au rendez-vous. Récupérer l’argent des paradis fiscaux, je suis pour à cent pour cent, mais ce n’est pas demain la veille.

Je me méfie beaucoup de la gauche de la gauche, celle qui carbure aux vieilles recettes marxistes. L’URSS, ça vous fait envie, vous? Pas moi. Je suis trop attaché aux libertés individuelles de nos sociétés démocratiques pour souhaiter le retour des dictatures du prolétariat. Ces libertés, ça ne rend peut-être pas heureux, mais ça rend le malheur drôlement confortable.

Bref, je ne suis ni capitaliste, ni socialiste, encore moins communiste. Je flirte à l’occasion avec la social-démocratie, qui compte de belles réalisations dans les pays scandinaves. Mais je me méfie de sa version québécoise, où le gouvernement a toutes les responsabilités et les citoyens aucun devoir. Je veux bien aussi qu’on redistribue la richesse, mais encore faut-il la créer.

Finalement, l’étiquette qui me conviendrait le mieux, c’est écolo. Mais voter pour des partis verts qui ne recueillent même pas cinq pour cent des suffrages, ça ne me branche guère. C’est pourquoi il m’arrive de me rendre aux urnes en me pinçant le nez. La prochaine fois toutefois, je voterai probablement vert, malgré tout. Ça m’évitera d’avoir ensuite le blues.

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Commentaires sur: "Un vagabond idéologique" (1)

  1. Tu fais un bon vagabond idéologique 😀
    Et il devait être plutôt tard, ou au contraire très tôt, quand tu avais cette vision de la politique au Québec, si tu as le même horaire que le Luchini de ton introduction.
    Quelques réactions à ton texte…
    Le succès de Trump laisse probablement entrevoir la fascination d’une certaine frange américaine pour le fascisme. Je comprends très sentiments envers les républicains.

    Pour ce qui est d’une sortie du fédéralisme canadien, pour ma part je voterais en ce sens, que ce soit illusoire ou non, de la même façon que je continue de recycler même si, de l’aveu même de David Suzuki, le mouvement écologique a failli. Pourquoi? Simplement parce que c’est ce qui fait le plus de sens. Non?

    Gauche ou droite? Au moins la gauche ne prétend pas que le mieux pour moi est d’enrichir les riches en m’appauvrissant. C’est trop bête. 😉

    Gouvernement Couillard: nous sommes bien dans un processus de déconstruction… donc dans un retour en arrière. On peut discuter à savoir si c’est mieux ou non, mais pas tellement sur la direction prise. On recule!

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