Voyages, lectures, films, impressions, humeurs, la vie quoi!

Je suis plutôt accro à l’actualité, mais par les temps qui courent, elle est souvent bien déprimante. J’évite souvent, par exemple, de lire sur la situation en Syrie. Depuis cinq ans, rien ne progresse, sinon la destruction de ce pays. Comme le dit ma compagne, si une solution n’est pas trouvée bientôt, il n’y restera plus que des morts et des ruines. Aux États-Unis, Donald «le menteur» Trump continue son avancée vers la Maison-Blanche. Je ne croyais pourtant pas qu’on pourrait trouver pire que George W. Bush. À moins que son rival Ted Cruz ne soit plus dangereux encore. Mon ex-collègue Patrick Lagacé, lui, nous rappelle avec une belle régularité que le monde de l’enseignement a sombré tranquillement dans la médiocrité au Québec. Sur le front de l’environnement, plus de la moitié des Canadiens ne croient pas que l’activité humaine provoque les changements climatiques. Des nouvelles semblables, et la liste est loin d’être exhaustive, me rappellent une interview du grand sociologue Edgar Morin où il disait : «Nous n’avons pas encore compris que nous allons vers la catastrophe et nous avançons à toute allure comme des somnambules.»

Mais n’allez pas vous précipiter du haut d’un pont tout de suite. Selon Umberto Eco, mort récemment, il y aurait du bon à toute cette négativité. Dans une lettre pleine d’humour confiée à L’Espresso, le grand écrivain avait expliqué à un faux disciple, nommé Criton, comment aborder la mort. «La seule façon de s’y préparer, écrit-il, est de se convaincre que tous les autres sont des couillons.» Avouez que les infos nous aident à le faire.

«Vois-tu, comment peux-tu aborder la mort, même croyant, si tu penses que, tandis que tu meurs, des jeunes prodigieusement désirables des deux sexes dansent en discothèque et s’amusent hors de toute mesure, que des scientifiques illuminés violent les derniers mystères du cosmos, que des politiciens incorruptibles œuvrent à créer une société meilleure, que journaux et télévisions ne visent qu’à donner des nouvelles d’intérêt, que des entrepreneurs responsables se font un devoir de concevoir des produits qui ne dégradent pas l’environnement […] ? L’idée que toutes ces choses merveilleuses se produisent tandis que tu t’en vas serait insupportable.»

À l’inverse, continue Eco, si en ce même moment «tu avais la certitude inaltérable que le monde est plein de couillons» – de ces jeunes gens qui s’amusent aux politiciens qui proposent des solutions malhonnêtes à nos maux – «ne serais-tu pas heureux, soulagé, satisfait, d’abandonner cette vallée de couillons»?

Bien entendu, manier de tels concepts est «un art subtil et délicat». Au disciple qui demande quand doit-il commencer à adopter cette conviction, le maître répond qu’il faut prendre son temps, car «il est naturel, humain, propre à notre espèce de lutter contre la conviction que tous les autres sont indistinctement des couillons – autrement à quoi bon vivre».

«Il faut commencer, précise-t-il, en se convainquant que tous les autres sont meilleurs que nous, puis évoluer graduellement, avoir ses premiers doutes vers les quarante ans, amorcer une révision entre les cinquante et les soixante, et atteindre la certitude tandis que l’on rejoint les cent ans.» Pour ma part, je dois avouer que mes premiers doutes sont venus avant la quarantaine et que j’ai amorcé une révision avant la cinquantaine. C’est pourquoi j’atteindrai sans doute la certitude avant d’avoir cent ans.

Le maître révèle à son disciple un autre secret. «Jusqu’au jour dernier, il convient de se convaincre que parmi cette foule, il est un être, que nous aimons et admirons, et qui, lui, n’est pas un couillon.» C’est là la partie la plus facile de l’enseignement d’Umberto. «La sagesse, précise-t-il toutefois, consiste à admettre au moment propice (et pas avant) que même lui était un couillon. Alors seulement on peut mourir.»

Criton, peut-on lire dans L’espresso, se tourne alors vers son maître et ose cette remarque : «Maître, je ne voudrais pas prendre de décisions hâtives, mais je nourris le soupçon que vous soyez un couillon.» Et le maître de conclure : «Tu vois, tu es déjà sur la bonne voie.»


 

Publicités

Commentaires sur: "«Les autres sont des couillons»" (8)

  1. Daniel Rheault a dit:

    Voici une anecdote qui, sans atteindre la profondeur de la leçon de Eco, compare tout de même bien les autres à des couillons. Aux HEC, Jacques Parizeau aimait bien raconter cette histoire du Créateur qui, voulant donner naissance à l’être le plus parfait, le plus magnifique et le plus abouti, n’hésite pas à faire les choses en grand et engendre rien de moins que le Professeur. Satisfait de son œuvre mais soucieux de préserver l’équilibre au sein de l’univers, il décide alors de créer l’être le plus bas, le plus vil, le plus envieux et le plus abject, et c’est ainsi que le Collègue est apparu…

    • Jolie anecdote, en effet.

      • Daniel Rheault a dit:

        À bien y penser, Parizeau et Eco s’entendaient pour dire que nous sommes toujours le couillon de quelqu’un d’autre (le professeur ayant un collègue étant obligatoirement le collègue de ce dernier).

    • « cette histoire du Créateur qui, voulant donner naissance à l’être le plus parfait »
      Evidemment, Parizeau ne va pas te raconter que le Createur est finalement satisfait en sortant des gens bien dores de son four, apres avoir jette au prealable deux batchs trop cuit et pas assez cuit… 😉 :mrgreen:

  2. Jean-Guy Roy a dit:

    Merci, Paul, de nous transmettre une si belle leçon d’un auteur que j’ai beaucoup lu et que j’admire.
    J’ignore cependant d’où est tiré le texte que tu commentes.

    Mes salutations et amitié à vous deux.

    Jean-Guy

  3. Michel JEAN a dit:

    Bonjour, G. Bécaud dans cette chanson dont le titre est: « Dieu est mort » est aussi très explicite avec beaucoup de poésie en prime. Bye.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Nuage de Tags

%d blogueurs aiment cette page :