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Cinquante ans après

Les rhétoriciens de 1962 et leurs compagnes.

Il y a quelques jours, le voyage m’a amené pas très loin de Montréal, mais très loin dans le temps. On se réunissait à Trois-Rivières pour fêter les 50 ans du conventum de 1962. Nous serions 42 anciens du séminaire Saint-Joseph à avoir fait notre « Rhétorique » cette année-là. La rhétorique, c’est quoi, ça ? vous demanderez-vous peut-être. C’était le nom qu’on donnait à l’époque à la sixième année du cours classique. Chaque année portait d’ailleurs un joli nom. L’année précédente, c’était « Belles-lettres », l’année suivante, ce serait « Philosophie ».

Quarante-deux, c’est à peu près la moitié de ceux qui s’étaient rendus jusqu’à la fin de ces études interminables et pourtant passionnantes. Comme une dizaine d’entre nous ont déjà passé l’arme à gauche, 42, c’est un fort contingent. Il faut croire que beaucoup tenaient à se revoir. Un de nous était même venu de Paris, un autre, de Calgary. C’est vous dire. Et c’est sans compter ceux qui venaient de Saint-Élie-de-Caxton ou de Saint-Tite.

Nous nous étions déjà réunis il y a 25 ans. C’était déjà impressionnant. Mais 50, c’est énorme. Émouvant même. Le matin du jour X, je n’ai pu m’empêcher de me regarder un peu plus longtemps que d’habitude dans le miroir. Il faut dire qu’avec le temps j’ai un peu tendance à le bouder. Et il me le rend bien. Il me semble qu’il me renvoie une image chaque fois moins flatteuse. Avec les années, les poches ont gonflé sous les yeux, qui ont perdu de leur éclat. Les cheveux sont plus rares et surtout plus gris. Les rides se sont creusées. Bref, je ressemble de moins en moins à ma photo de l’album de finissants. Ma nièce Nathalie, chez qui je suis descendu, a dû sentir mon inquiétude, car elle m’a lancé : « Tu vas voir, c’est toi qui vas paraître le plus jeune. » C’est sans doute parce qu’elle me voit avec les yeux du cœur.

Le premier confrère que je rencontre a incontestablement l’air plus vieux que moi. Lourdement touché par la maladie, il a besoin d’aide pour gravir les marches du collège. Mais dans le salon où sont déjà réunis une vingtaine d’ex-élèves, plusieurs paraissent en excellente forme. Certes pour la plupart, ils ont gagné de la bedaine et perdu des cheveux. De toute évidence, toutes les garanties, même prolongées, ont expiré. Si on les questionne un peu, ils cachent tous quelques bobos, plus ou moins gros. Mais ils semblent radieux. C’est la joie de se revoir sans doute. Mais aussi, assurément, le bonheur d’avoir eu une carrière réussie, voire une vie comblée. Ce collège nous a menés loin.

De revoir cette vieille institution m’émeut. J’y ai passé tant de belles années. J’essaie de retracer de mauvais souvenirs, mais ceux qui remontent spontanément sont embellis, comme si le temps les avait patinés. Un moment, je me demande si ce n’est pas mon grand âge qui me rend si émotif. Mais non ! J’ai détesté l’université Laval. Alors, si j’ai adoré ce collège, ce n’est pas parce que je suis en train de devenir un peu gaga. Dire que j’y ai été heureux serait excessif, car j’étais un adolescent trop sombre et trop tourmenté pour connaître si tôt le bonheur dans la vie. Mais j’y ai connu des moments forts, inoubliables.

Pourtant, pour un jeune homme révolté, qui de surcroît a perdu très tôt la foi, fréquenter un collège catholique où la plupart des profs étaient des prêtres, n’allait pas de soi. Par contre, je peux vous assurer, avec le recul, que ça forme le caractère et ça rend indépendant. Il y avait d’ailleurs dans notre formation une contradiction fondamentale. D’un côté, on essayait de nous faire entrer une morale rigide à coups de messes obligatoires, de directeurs de conscience et de cours de religion, mais de l’autre, on nous apprenait, grâce notamment à la littérature et à la philosophie, à devenir de libres penseurs. Chez moi, comme chez plusieurs, c’est ce côté qui a triomphé.

Mes grands potes du temps du collège n’étaient pas au rendez-vous. Raymond Lyonnais est déjà au paradis des pêcheurs, Lester Duguay s’est exilé aux Îles-de-la-Madeleine et Denis Rheault ne veut rien savoir des réunions d’anciens élèves. Mais mes années de cours classique, c’est bien plus que cette bande des quatre. J’ai revu avec plaisir Lorne Giroux, avec qui j’ai formé longtemps un tandem improbable et pourtant solide. Claude Lachance, que j’avais connu à la petite école, à qui j’en avais voulu un peu parce qu’il était un des rares à avoir de meilleures notes que moi, mais à qui il a bien fallu pardonner quand il  m’a initié à la musique classique. André Deshaies, que j’admirais tout en ne voulant pas lui ressembler, trop sage pour moi mais tellement gentil. Jacques Dallaire, avec qui j’ai partagé le métier de journaliste au Soleil pendant plusieurs années. Louis-Jacques Filion, qui a rapporté de tous les pays où il a séjourné une riche expérience de la vie. Jean-Paul Gravel, qui a conservé son humour contagieux et qui nous a organisé un magnifique conventum. Et tant d’autres, bien sûr.

Dans ma chambre d’hôtel, juste au-dessus de la salle où nous avions fêté, ce soir-là, je me suis couché heureux.

Au plaisir,

Paul

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Commentaires sur: "Cinquante ans après" (2)

  1. Jici Béliveau a dit:

    Le temps file…émouvant témoignage M. Paul !

    Merci pour le partage.

  2. Saluts, Paul.

    Merci d’avoir prix le temps de rédiger ce superbe «compte-rendu» et de nous le faire partager.
    Tu as su décrire de superbe façon la «contradiction» de notre formation classique.

    Pierre Cantin
    Chelsea-sur-Gatineau

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